La Tribu
Nous avons ouvert les yeux dans la demeure ancestrale de nos parents. Je prenais la onzième place d’une fratrie qui, sept minutes plus tard, allait accueillir ma sœur jumelle, douzième et dernier enfant de la famille. Un treizième n’a jamais été envisagé, peut-être pour mettre un terme à la compétition avec papa et maman Dion – valeureux géniteurs d’une célébrissime Céline – ou plus probablement à cause d’une vieille et tenace histoire de superstition.
À l’époque de ma naissance, la France affichait un taux de natalité de 2,55 enfants par foyer. Nous l’avons pulvérisé. Nous étions six filles et six garçons – une parité parfaite avant l’heure et sans revendication préalable – soit trois paires de jumeaux et six bébés nés en solo. À nous tous, nous aurions pu former deux équipes mixtes de handball.
Personne ne nous invitait. Quiconque l’envisageait, finissait par y renoncer après avoir songé à la logistique et à la place nécessaires pour accueillir quatorze personnes à déjeuner ou à dîner. Nous, en revanche, nous pouvions recevoir, nous disposions de plus de vaisselle et de chaises qu’il n’en fallait ; puis selon notre vieux dicton, quand il y en a pour quatorze, il y en a pour vingt-huit.
Nous avons eu droit à toutes les remarques et clichés imaginables à l’encontre des familles nombreuses, dont voici un petit florilège d’une liste non exhaustive :
Ton père n’a jamais appris à sauter du train en marche ?
Vous faites un tirage au sort pour savoir qui ira le premier aux toilettes le matin ?
Ça doit bien rapporter les allocs, et c’est nous qui payons pour votre smala.
Vous arrivez à vous souvenir de tous vos prénoms ?
La plus spirituelle arriva un peu plus tard – lorsqu’il était déjà trop tard :
Personne n’a dit à vos parents que la pilule c’est pas fait pour soigner la migraine ?
Mais voilà, on se fichait bien de leurs réflexions, comme de leurs blagues lourdes et ressassées.
Entre les anniversaires, les Chandeleur, les Pâques, les 14 Juillet, les Noëls et Saint-Sylvestre – sans oublier ce jour de remise de la Médaille d’or de la famille française, récompense suprême pour avoir élevé « dignement » dix enfants et plus – chez nous, c’était toujours la fête. Pas des réunions de famille plan-plan, mais au contraire des fêtes animées, joyeuses, où l’on riait et s’amusait tous ensemble. Le père grattait sa guitare, la mère fredonnait, et nous les accompagnions en chantant et en dansant. La maison embaumait le chocolat et la fleur d’oranger des savoureux gâteaux confectionnés depuis la veille. On s’empiffrait jusqu’à l’indigestion.
Nous étions le clan Tétradécagone. On s’aimait comme des fous, nous n’avions peur de rien, et rien ni personne, jamais, ne pouvait nous séparer.
C’est ce que nous croyions dur comme fer, à mettre nos deux mains à couper sans hésiter. Aujourd’hui, à l’image de l’albatros des Galápagos, nous sommes en voie d’extinction.
De notre tribu, il ne reste que deux filles et deux garçons – toujours cette fichue parité – tous inféconds, comme l’étaient chacun de nos chers sœurs et frères disparus.
Dans vingt ans, tout au plus, il ne restera plus rien de nous. Alors non, les proverbes n’ont pas toujours raison, surtout pas le célèbre « Tel père, tel fils ».

Annotations