La Guillotine

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Demain, dès l'aube, à l'heure où les lève-tard se fichent que la campagne blanchisse (*), j’offrirai ma tête au bourreau. Ce sera à contrecœur, mais vous en avez décidé ainsi.
Pourtant, j’en mettrais ma tête à couper, je n’ai rien fait de répréhensible. Du moins, il me semble. Sacristi ! Voilà que le doute me chatouille à présent.
Avant qu’on me la tranche, je profite de l’avoir encore sur les épaules pour dresser un bref bilan. Je tourne et retourne ma vie et, croyez-le, elle fut longue ; si longue que j’en ai oublié le jour de ma naissance.

Il m’est arrivé de me montrer excessif. J’en conviens. Par exemple, la fois où je fus à l’origine d’une épidémie débutée dans un collège d’Afrique. J’ai contaminé des centaines d’élèves, eux-mêmes ont infecté les écoliers des villages alentour. En l’espace de plusieurs mois, une quinzaine d’écoles furent touchées. Il fallut placer toutes les populations atteintes en quarantaine avant de venir à bout de ce fléau.
Une histoire de fou ! Pourtant bien véridique. J’étais contagieux, je le savais, mais pas au point de déclencher un phénomène de pareille ampleur.

Il est vrai aussi que j’ai tué quelques personnes, par-ci, par-là. Mais attention, toujours sans le vouloir. Le même scénario se déroulait à chaque fois : les victimes commençaient par se tordre tandis que leur visage s’empourprait et hélas, arrivait l’arrêt cardiaque, fatal.
Jamais je n’ai provoqué le mal exprès ; ceux qui ont passé l’arme à gauche souffraient peut-être du cœur. A-t-on bien vérifié avant de me mettre leur mort sur le dos ?

Puis un jour, impossible à dater précisément, des lois me visant ont vu le jour. Elles parlaient de modération, de pondération, de discrétion, de juste milieu, et même d’interdiction dans certains cas. Ces lois me transformaient en paria, me désignaient comme celui dont il fallait se méfier. Les législateurs, mais pas qu’eux, me jugeaient douteux, inconvenant, voire déplacé si l’on m’associait à des personnes qualifiées d’infréquentables.
Alors, à force de règlements, de censures, de décrets et d’arrêtés en tout genre, ils ont fini par avoir raison de moi et j’en ai perdu tout mon éclat.
Si j’ai fait le con, n’imaginez pas que je m’en excuserai. Je connais mon pouvoir et mes vertus ; sans moi, hélas, sans le bienfait que je procure, vous finirez tous par dépérir, lentement, mais sûrement.

Demain, dès l'aube, à l'heure où – et cetera – vous ferez irruption dans ma cellule de condamné afin de m’annoncer le refus de ma demande en grâce. Vous me conduirez ensuite à l’échafaud où se dressera une guillotine sortie spécialement pour moi du Musée de la Justice et des Tortures.
Avant de disparaître à jamais, la tête haute, j’émettrai mon dernier souhait. Vous pourrez bien l’exaucer, au moins en souvenir des temps heureux et joyeux. Peut-être aussi pour rendre un hommage mérité à ceux, nombreux, qui auront usé de moi de bon cœur.
Je veux que sur ma tombe soient gravés ces mots : « Ici gît le propre de l’homme. »

(*) Que Victor Hugo me pardonne d’avoir détourné l’un de ses célèbres vers.

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