Le vieux Félix
Demain, Félix fêtera ses quatre-vingt-dix-neuf ans. Ses deux fils, des jumeaux veufs et sans enfants, passeront lui tenir compagnie une heure ou deux avec une bouteille de mousseux et des boudoirs achetés à la supérette du coin le matin même. Ils trinqueront à la vie, oublieront l’espace d’un tintement de verres en pyrex la Camarde assoiffée rôdant au-dessus de leurs crânes dégarnis.
Il se considère chanceux, le Félix ; en dépit de son grand âge, il peut encore se permettre de rester à demeure, se débrouiller seul, ou presque – pas comme son ami Augustin, abandonné par les siens depuis cinq ans dans un mouroir à trois mille euros par mois où il crève d’ennui, de faim et de manque d’affection.
Christelle, son aide-ménagère, se charge chaque matin de son ménage, de ses courses et lui réchauffe les repas du midi livrés par le service d’aide à domicile de sa commune. Le soir, Félix se contente d’une soupe passée au micro-ondes, avant de s’installer dans son antique fauteuil en velours bordeaux, face à la télé.
Ce fauteuil représente beaucoup pour lui. C’est celui dans lequel sa tendre Jeannine a rendu son dernier souffle en 1981, le 10 mai, à 20 h 02 précises, juste après l’annonce de l’élection de Mitterrand.
Personne ne saurait affirmer si l’arrivée à l’Élysée du patron des socialistes fut l’élément déclencheur de son arrêt cardiaque. Il n’empêche que depuis, la détestation de Félix pour les politiques, hommes ou femmes, de gauche comme de droite, n’a cessé de s’amplifier. D’ailleurs, jamais de sa vie il n’a glissé le moindre bulletin dans une urne électorale car, prétend-il, ne pas voter est l’acte politique le plus utile et le plus réfléchi.
De la Troisième à la Cinquième République, le bientôt centenaire en a vu défiler des chefs d’État. Lui-même est né sous Gaston Doumergue et Vincent Auriol dirigeait la France lorsqu’il a rencontré sa future femme, en 1938. Et le vieux Félix le clame à la moindre occasion : les présidents lancent des promesses dont il ne reste jamais rien sinon toujours davantage de précarité et de méfiance.
L’un d’eux a tué sa Jeannine, son épouse si jolie ; Félix en a la certitude, c’est Mitterrand le responsable. Le choc reçu à la nouvelle de sa victoire a eu raison du cœur d’or de sa bien-aimée.
Le 8 janvier 1996, Félix savourait son plaisir, Tonton rendait enfin l’âme, si tant est que ce social-traître en eût possédé une. Assister aux obsèques nationales de chacun de ces élus, des guignols déguisés en pingouin, et voir leur cercueil en chêne haut de gamme et poignées dorées enseveli six pieds sous terre, voilà ce qu’il désire. Trois décennies qu’il attend que tous cassent leur pipe, c’est long et Félix a peu de temps devant lui.
En ce dimanche, Christelle ne travaille pas, alors le vieil homme s’arrange avec ce qui traîne dans le placard à provisions. Enfoncé dans son fauteuil, il va grignoter quelques gâteaux secs en guise de dessert et se boire un pichet de vin devant son téléviseur.
14 degrés à peine sur Toulouse et ciel couvert pour le lendemain, prévoit la présentatrice météo. Ce n’est pas folichon pour un milieu de printemps, on ne croirait pas que la planète se réchauffe.
La musique de générique du journal d’informations retentit ; air tragique de fin du monde.
Un présentateur en costume et cravate bleu marine salue Félix, comme chaque soir.
« Les Français s’impatientent ; oui, les Français veulent connaître le verdict des urnes. » annonce-t-il, espérant ainsi instaurer un suspense insoutenable auprès des téléspectateurs.
À 20 heures pile, le visage du nouveau président élu apparaît en gros plan. Félix, le regard braqué sur son écran, est soudain pris d’une violente quinte de toux et de hoquets intenses. En proie à de brusques convulsions, son corps s’agite, de plus en plus. Coincées au fond de sa gorge, les miettes de son Petit Beurre lui coupent la respiration. Il étouffe ! Les yeux écarquillés, il suffoque puis expire dans un ultime râle libérateur.
Nous sommes le dimanche 25 avril 2027, il est 20 h 02.
Demain, le vieux Félix ne fêtera pas ses quatre-vingt-dix-neuf ans.

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