Chapitre 1

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 J’aime tendrement ma couverture. Je l’ai hérité de mon père. Elle est dure, elle sent la poule mais elle réchauffe tellement. C’est un peu comme se reposer entre les bras d’une mère bien sévère. La soirée s’est terminée tard, j’ai encore les mains endolories par les couches successives de gras que j’ai dû passer sur une épée. Encore quelques minutes, juste quelques minutes. Quand je rouvre les yeux, une heure après l’aube, c’est l’humidité qui me réveille. Une bonne grosse salve d’eau balancée par la servante la plus geignarde du château :

  • Debout Écuyer, ton chevalier te demande.
  • Yona, vous êtes mal lunée aujourd’hui ?!
  • Le Seigneur Venan vous demande

Son ton avait changé, elle ignorait que c’était mon tour de service. Inutile de parler plus longtemps, le sang me gonfle les veines :

  • Déguerpissez ! Gourgandine !

J’aurais aimé pouvoir profiter encore un peu de la chaleur. Trop tard, j’étais trempé et la fraîcheur du matin venait me caresser la chair. Je vais devoir me changer et vite. Si le Seigneur Venan me fait appeler, c’est que ça doit être urgent. Une fois que la bonne est partie, j’ai enfilé mon pantalon, puis mes chaussures. J’ai attaché mécaniquement ma ceinture, j’ai couru vers la fenêtre pour récupérer ma dague. Tant pis, la coiffe attendra. En dévalant les escaliers, je croise la bonne. Je l’ai rattrapée :

  • Hâtez vous ! Laissez-moi passer.

Elle hurle, renverse son plateau. J’ai oublié ma chemise. J’ai compris. Avec un petit détour dans la salle de garde, j’attrape une veste à la volée. Je l’enfile, je glisse sur la rambarde de bois pour arriver à l’étage d’en dessous. J’ai le temps de me redresser vite et mettre une mèche derrière mes oreilles :

  • J’ai cru devoir vous chercher moi-même Ecuyer.

Le Seigneur Venan était debout là. C’était un bon vivant, habillé d’un costume brodé marron et rougeâtre. Le Seigneur Venan, c’était un arbre à longues branches couvertes de froufrous. Avec un hibou au dessus. C’était ça, le Seigneur Venan. Un air suffisant, des mollets de coqs et petit ventre rond :

  • Vous êtes en beauté, Seigneur Venan; De ma poche, j’avais sorti une montre tombée au sol. Bel objet, certainement pas à moi.
  • Vous avez fait des études, vous savez lire, je suppose ? Il tapotait sur la montre. Il était presque mi-cycle. J’ai abusé, les serviteurs allaient bientôt servir à manger.
  • Veuillez m’excuser, Seigneur Venan
  • Allons, je te pardonne. Fais préparer le carrosse. Nous allons à Keradz.
  • Bien, Seigneur Venan

La démarche de cet homme était insupportable. Torse bombé, menton relevé. Il marchait sur la pointe des pieds, dans des chaussures compensées et des collants blancs. Keradz est une bonne petite ville pour le commerce. Les parfums, les huiles, on y trouve tout type de produits. C’était probablement pour aller faire la cour dans un bal. Depuis combien de temps la famille Venan a tenté d’approcher les grandes familles impériales ? J’ai dû apprendre à compter et cartographier pour ne pas élever des animaux. Qu’a-t-il fait ? Comment doit-on faire pour approcher la Cour ? Apprendre à lire ? A écrire ?

Je marmonnais en parcourant la basse-cour. Mon cerveau tournait à plein régime. Le Seigneur Venan habitait dans une tour, il avait dû traverser la cour avant moi. Il n’a pas pu ignorer les chevaux qui me faisaient face. Ils étaient entre moi et les écuries. Ils étaient magnifiques.

Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer passer la main sur la crinière de ces êtres majestueux. La lueur du soleil qui se réfléchit sur leur robe grise. Si je pouvais la nommer, cette jument serait appelée La Marquise. Son arrière train est ferme, son regard vif, le museau frais. Une bête qu’on aimerait caresser pendant des heures. Combien valait-elle ? Au moins 100 piécettes, 200 !

A côté d’elle se tenait un autre écuyer. Il avait l’air sur les rotules. La mine fatiguée, les yeux hagards. La face insipide. Il avait des cernes qui lui faisait des poches. Le pauvre avait dû chevaucher toute la nuit. J’aurais aimé savoir qui il était. Ses armoiries ne me disaient rien. Je lui aurais bien acheté l’animal, mais le Seigneur Venan me l'aurait prise. Il me l'aurait probablement échangé contre une de ces opportunités à ne pas rater. Un jour, elle sera mienne. J’ai reçu une tape sur l’épaule. Je viens de quitter mon rêve :

  • Il t’a tapé dans l'œil ?
  • Il vient d’où ?
  • Ça dépend ce qui t’intéresse, le cheval ou l’écuyer ?

J’ai tourné la tête doucement. Cette petite pique lancée ne m’amusait pas :

  • Les deux
  • C’est la Garde de Nuit, un messager est arrivé pendant que tu dormais

La Garde de Nuit… Pas étonnant qu’il ait cette tête. La jument, par contre, a l’air d’être en forme. Les pauvres ont dû marcher toute la nuit pour venir ici. Une nuit de marche, ça nous amène à… Keradz… Tiens, tiens. On ne va pas là pour le marché alors :

  • La Garde de Nuit… De Keradz ?
  • Par les di… Comment t’as deviné ? Tu sais lire ? C’est pour ça la nouvelle veste ?
  • J’ai compté. C’est juste… Je dois préparer le carrosse du Seigneur Venan
  • Vous allez où ?
  • Keradz

Il y a eu un silence, lourd. Le vent lui-même s’était tu. Même à mi-cycle, le soleil impérial semblait faiblard. L’air frais nous avait giflé et un frisson me parcourait l’échine. Quoiqu’il y ait à Keradz, la Garde de Nuit a dû venir jusqu’ici pour nous prévenir. Mais c’est le Seigneur Venan qu’on envoie. Pourquoi diable enverrait-on le Seigneur Richard Venan à Keradz ? Pendant mon tour de service qui plus est … Il est peut-être l’heure pour moi de me démarquer… Avec 200 pièces, à mon retour, j’achète une monture. J'accèderai bientôt à la chevalerie… Et mon nom sera gravé sur l’acier.

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