Chapitre 2
Nous avions fait un sacré trajet. Le carrosse nous secoue comme des prunes en jus. Le cochet doit courir le renard. Le Seigneur Venan était stoïque, un bras soutenant son livre et un autre balançant un éventail. Il ne fait pas chaud. C’est ce qu’il lit qui lui donne la sueur ? C’est très difficile de décrire mon inconfort. D’un côté, j’ai mal aux fesses. Notre véhicule avait clairement été conçu pour impressionner.
Dedans, on aurait dit une paire de seins dans un corset : ça étouffe, ça compresse, et ça remue à chaque bosse. C’était bien beau d’attacher une pierre de Rozalis sous le plancher : Oui, le caillou flottant permet d’éviter de sentir les cahots. Mais c’était tellement instable. D’accord, ça protège les lombaires. Mais d’un autre côté, vaciller de droite à gauche, ça me donne la nausée.
Oh, bien sûr, j’ai le teint grisâtre maintenant. C’est sûr qu’on va me le reprocher à l’arrivée. Ce n’est pas Seigneur Venan qui va pâtir. Il est éventé, poudré comme un gâteau. Je l’envie, mais je ne veux pas sa place. Qu’est-ce qui pouvait bien le fasciner comme ça ?
- Dites, Seigneur Venan, vous lisez quoi ?
- Un compte-rendu, ou une histoire… Le trajet est long, vous auriez dû prévoir quelque chose.
- Je n’ai que les bases de la lecture, Seigneur Venan
- Pratiquez donc. La lecture n’est qu’une histoire de pratique.
Il me tend son livre. Il est recouvert d’une couche de cuir. Un cercle a été marqué dessus. Il est entouré de symboles que je ne reconnais pas. C'est un bel ouvrage. Le Seigneur Venan y tenait. Je me demande bien ce qui lui arrive tout à coup. Il n’a jamais été méprisant envers moi, mais cette attitude paternaliste. C’est nouveau.
- Feu… Fo… Form ! M… Mu…
- Passez à la ligne suivante
De quelle ligne suivante voulait-il parler ? Les lettres se suivaient sans cohérence. Je levai la tête et le regardai.
- Allez, faites donc.
- Aarm… Y… Yookou ?
- Yohk.
- Aarm Yohk ?
J’ai senti une vague de chaleur dans tout mon corps. Le Seigneur Venan a souri. Il pose sa main sur le livre et me regarde profondément. Il ferme le livre document tout en me fixant. Son long nez fin, ses grands yeux. Sans bouger son visage, il a pris un verre de sa poche. Il l’a placé entre lui et moi pour voir à travers. J’ai reculé dans mon siège, la gorge sèche. Le verre miroitait d’une lueur trouble.
- Que se passe-t-il Seigneur Venan ?
- Vous vivez dans la grange, n’est ce pas ?
- Oui mon Seigneur
- Lorsque vous aurez froid, prononcez ces mots.
- Je ne comprends pas, Seigneur Venan
Il poussa son livre contre moi avec insistance. J’essaie de le lâcher. J’ai peur qu’il s'agisse d’une manigance de la bourgeoisie. Encore un jeu malsain dans lequel ils envoient leurs servants ?
- Lisez. Lorsque vous aurez compris les phrases, vous pourrez les prononcer. Gardez le livre à la main.
- Mon Seigneur, vous me l'offrez ?
- Il te sera utile. Et, trouve toi un nom, tu dois te distinguer.
J’étais abasourdi. Le Seigneur Venan vient de me prendre sous son aile ? Pourquoi moi ? Il a volontairement demandé à Yona de me faire lever. Il m’a fait venir avec lui jusqu’à Keradz. Il me demande de me distinguer ? Mais qu’est ce qu’il se passe ici ?
- Vous êtes bien bon, Seigneur Venan.
D’un seul coup, le mal des transports avait disparu. J’étais encore trop sous le choc pour ça. Je n’ai même pas entendu les chevaux ralentir. Il fait nuit, déjà ? Je n’ai pas vu le temps passer. J’ai juste rêvé les yeux ouverts. Imaginant une gloire soudaine et un avenir radieux. J’avais le front plaqué contre la paroi du carrosse. Le livre du Seigneur Venan entre les mains, je n’ai pas osé l’ouvrir à nouveau. De son côté, il en lisait un autre. Les nobles étaient-ils tous autant obsédés par la lecture ? Je peux voir la lumière des chaumières d’ici. On approche de notre lieu d’escale : Kirett.
C’est un petit bourg. Sa taverne est rustique. Il y a peu de clients. De l’extérieur, je sens l’odeur de la cuisine. Ils nous attendent. C’est sûr. Ça sent trop bon, l’extérieur est trop propre. Je suppose que le messager de la Garde de Nuit les a alertés sur l’état de leur établissement. Ils ont tout nettoyé, tout préparé avant l’arrivée du Seigneur Venan. Les soupières tournent à plein régime. Il y a de la viande sauvage et des légumes frais.
Le cochet ouvre la porte. Les taverniers sont tous propres et souriants. Ils viennent de prendre leur bain du trimestre pour l’occasion. Leurs servants ont encore les vieilles guenilles de leur enfance sur le dos. La préparation ne cache pas tout. Le Seigneur Venan, lui, avait l’air aux anges :
- Regardez ça, Écuyer. C’est pittoresque.
Le cochet avait déjà dételé les chevaux, et le vent sentait la soupe et la boue.
- Assurément, Seigneur Venan.
- Nous prenons une chambre ici. Tavernier, préparez la table pour mon fidèle écuyer et moi-même, nous avons grand faim.
Le tavernier fait mine de s’activer. Bien essayé, j’ai déjà repéré tous les détails. Une taverne ne saurait être aussi propre dans un patelin isolé. Si je pouvais j’applaudirais, la mise en scène était parfaite pour un noble. Mais je n’allais pas les trahir. Continuez votre rôle d’auberge parfaite. Si le Seigneur me demande, je lui demanderai des piécettes supplémentaires, vous avez vraiment fait un effort.
- Alors Écuyer, un peu de venaison ? As-tu pensé à un nom, au fait ?
- Pourquoi pas “Lenom” ?
- Voyons un peu… Disons… L’Ecuyer Lennon
Lennon, c’est moi maintenant. Lennon, fidèle écuyer du Seigneur Venan… J’aime beaucoup.

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