Chapitre 6
J’ai très bien dormi. Entre l’euphorie et le confort, la nuit a été tranquille. La Garde de Nuit avait sécurisé notre chambre. Je le savais et je m’en voulais un peu à mon réveil. Les pauvres hères que nous avions croisé sur la route n’avaient pas eu cette chance. La Garde de Nuit avait beau être efficace, ils ne pouvaient pas être assez nombreux, ils ne pouvaient pas être partout. Le Seigneur Venan était déjà levé. Il regardait par la fenêtre. J’ai suivi. Nous n’avions échangé aucun mot. Le spectacle dehors parlait à notre place.
Par la fenêtre, la ville montrait son vrai jour. Ce matin-là, le coq avait chanté. Sa voix tremblait, une trompette vivante mue par un chanteur malade. Le sol était humide, baveux. La boue suppliait les passants en retenant leur pas. Le jour était levé, la ville dormait encore. Elle agonisait avec une plaie ouverte. Les asticots qui lui servaient de villageois rampaient dans la maladie. On voyait un pic sombre, telle une flèche empoisonnée. Le clocher grouillait de marques noires, des empreintes de mains et de pieds :
- Seigneur Venan, qu’est-ce qui a pu escalader l’édifice de la sorte ?
- Les marques que nous voyons là sont laissées par le mal, les ombres et le froid.
- Et la mort…
- C’est cela, oui
- L’opposé de Yohk, n’est-ce pas, Seigneur Venan ?
D’un geste de tête, le Seigneur Venan m’invita à le suivre. Il avait été silencieux, me pointant du doigt les détails que je devais noter. La place du marché ressemblait à un champ de bataille abandonné. Les étals étaient vides, les toiles déchirées, la Garde de Nuit était allée dormir. Son contrôle et sa présence s'étant retirés du jeu, les ombres menacent tout le monde. Le Seigneur Venan descendit les escaliers avec une lenteur calculée. Chaque pas semblait peser sur la pierre comme un verdict. Il observa les lieux, puis se tourna vers moi :
- Écuyer Lennon, il est temps de comprendre Spacium.
Il m’emmena à l’écart, dans une ruelle où le vent semblait s’être arrêté. Les murs s’élevaient au ciel. Le peu de lumière que le soleil pouvait produire faiblissait. La ruelle était longue, serpentine, elle semblait s’étirer jusqu’à un horizon fictif, vibrant. Ma vision me faisait-elle défaut ? Les murs et le sol fusionnaient dans une ombre amorphe. A côté de moi, les ombres portées par les murs m’agressent, la ruelle rétrécie. Les griffes des ombres passaient à travers mes cheveux. Les doigts glacés du mal frôlent ma peau. Je déglutis, les ombres semblaient bouger. En tendant l’oreille, j’ai entendu les pas. Il n’y avait personne. De la buée me sortait par la bouche. Le clocher devant moi fuyait, à chaque pas il se décalait vers la gauche. Le bâtiment souffrait comme la ville, refusait d’être approché. C’était l’enfant traumatisé d’un endroit malsain. Alors, c’était ainsi… De mes propres yeux, j'observais un espace sans lumière, sans chaleur, sans Yohk…
- Visualisez les mots, Écuyer. Ne faites pas que les lire. Sentez-les.
J’obéis, ou du moins j’essayai. Aarm était une création, Yohk une flamme dansante. Mais Spacium… Spacium était comme un brouillard qui glissait entre mes doigts. Les lettres dansaient sur la page, dans mon esprit, se moquant de mes efforts. Je serrai les poings, sentant la sueur perler dans mes paumes. Je devais réussir. La souffrance de cet endroit m’était insupportable.
- Ça ne marche pas, Seigneur Venan.
- Parce que vous forcez, répondit-il en posant une main sur mon épaule. Tentiez-vous d’égorger un porc ? Vous devez visualiser le mot ET son essence. Cette ruelle ne vous inspire-t-elle pas ?
Je fermai les yeux, inspirant profondément. Aarm... Yohk. Cette fois, j’imaginai les mots comme des fils entrelacés, tissant une toile autour de moi. Un souffle chaud effleura ma nuque. L’ombre recula légèrement. Ma lumière venait de lui aboyer dessus, bruyante et maladroite.
- Bien, murmura le Seigneur Venan. Maintenant, essayez de tenir les ombres à distance. Visualisez…
Les lettres se mirent à tournoyer. Ma tête aussi. Visualiser quoi ? Il n’y avait rien à voir ici… Des murs sombres, un sol sombre, aucune braise. Incapable de ressentir la vie dans une telle nuit artificielle. Que me reste-t-il ? La chaleur était absente, la vie invisible.. Je levai la tête. Je ne peux pas échouer. Je ne peux pas abandonner. Pas maintenant. Pas devant lui. Que le ciel m’apporte… La lumière ? Bien sûr. Aarm n’était pas la création, dans notre situation Aarm est la conversion. De la lumière à la chaleur, de la chaleur à la vie :
- Aarm ! Yohk !
L’ombre recula encore plus fort. Ce n’était pas suffisant : mon pouvoir gagnait en intensité, mais manquait de portée. Mon sort menaçait les ténèbres, il aboyait fort, mes sensations étaient bonnes. Il ne me fallait pas de chien. Ces ténèbres étaient de véritables prédatrices, elles nous engloutiraient si le jour n’était pas levé. J’avais besoin de plus gros : Un chien de guerre, non, un lion ! Je ne devais pas dominer le mal par la violence, par la puissance. Mon sort avait besoin de présence, au-delà de la portée, il lui fallait… De l’espace :
- Aam Yohk Spacium !
Les lettres se mirent à tournoyer. Ma tête aussi. Un souffle me traversa. Le sol vibra sous mes pieds. L’ombre sous mes pieds glissa. On aurait dit un drap gras tiré par un ogre à travers les fentes des pavés. J’ai littéralement senti l’ombre partir. Quand j’ouvris les yeux, la ruelle semblait différente. Plus large. Plus claire. Les murs s’étaient éloignés. Le sol déformé pensait ses bosses. Le Seigneur Venan souriait. Je regardai autour de moi. Les marques noires sur les murs s’étaient atténuées. Le froid avait reculé. Je compris alors que le mot n’était pas qu’un outil. Ma réussite ne venait pas que de la visualisation. C’était une manière de sonder les lieux, de les purifier. L’espace avait donc une mémoire. Ce que je voyais, ce n’était pas le présent de la ville, mais ses blessures. Le Seigneur Venan reprit son livre, me tapota l’épaule.
- Vous progressez, Écuyer Lennon. Ce soir, vous assisterez Dame Capicelli. Vous êtes prêt.

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