Chapitre 7

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 Ce sera la première fois que Dame Capicelli et moi ferons la ronde. Jusqu’à maintenant, mon initiation n’a été que sensation, déduction et résolution de problèmes. J’étais calme, il n’y avait que la pression que je m'imposais. Avec Dame Capicelli, je sentis que les choses allaient être d’un tout autre calibre. Son arrivée était gracieuse. Sa démarche lente et pesante accompagnait le mouvement de sa cape sombre avec brio. À Keradz, les ombres étaient prédatrices ; Dame Capicelli, la louve parmi elles. Les petites gens pouvaient avoir peur du noir, de ce qui s’y cache, de ce qu’on ne voit pas, mais la présence de cette femme chevalier était une menace palpable. Viscérale et concrète.

Pourtant, rien dans son comportement ne laissait présager un quelconque méfait. Au contraire, elle était chevaleresque, d’une rigide discipline si je puis dire :

  • Vous rêvassez, Lennon ?
  • Dame Capicelli… Vous, la Garde de Nuit… Comment… Pouvez-vous m’expliquer ?
  • En tant que femme, vous voulez dire ?
  • Oserais-je ?

Tout en marchant, elle détourna le regard vers moi, pas la tête, juste les yeux. J’ai cru geler sur place. Aurais-je un sort pour redonner la vie à ses yeux morts ? On ne peut se méprendre avec Dame Capicelli. Son visage ne s’illumine que par fierté et agréable surprise. Le reste n’est qu’une froideur inquisitrice malgré un visage jeune et doux. Elle me sondait, m’évaluait, plongeait son regard dans mon âme :

  • Vous devez vous affirmer, Lennon.

Avec Dame Capicelli, je tournais une page. Ce fut littéral et au sens figuré. Le prochain mot était “Taar”. Cette femme n’avait aucune pitié, je n’avais pas de contexte, pas de combinaison. Elle voulait que j'apprenne et lance mes sorts en même temps. Ma dague était ma seule arme, mon livre, mon seul support de magie.

Le champ dans lequel nous étions semblait désert. Les tiges de blé vomissaient leur graines par terre. Les buissons s’agenouillaient pour demander grâce. Les arbres lâchaient leurs feuilles comme s’ils rendaient leur dernier souffle.

Dame Capicelli ne portait pas d’épée. Comme aveugle, elle parcourait le champ des yeux, à la recherche de quelque chose. J’en déduis qu’elle ne pouvait voir seule… Le Seigneur Venan était la lanterne de la Garde de Nuit. En m’approchant d’elle, j’ai senti sa tension. Sa peau était parcourue de frissons. De loin, son armure cachait ce détail. De près, sa nuque la trahissait. Les fiers chevaliers de la Garde de Nuit donnaient l’impression de sécurité aux paysans. Ils n’étaient pas aussi armés contre les ombres que le Seigneur Venan.

Le rempart contre les forces du mal était tenu par la fierté et la discipline.

A force de rester stoïque devant le surnaturel et la mort, Dame Capicelli libérait la même atmosphère qu’un cercueil, même stressée.

Les rayons du soleil faisaient peine à voir. De la buée ponctuait notre respiration. L'énergie négative mentionnée par Seigneur Venan nous entourait. Il y avait des murmures, des soupirs. Le sol suintait d’une eau collante et sombre. Des empreintes de pied marquèrent lentement le sol à côté de nous. Un bougre d’une quarantaine de kilos… Errant… Invisible… Légèrement penché vers l’avant… Ventripotent… Seules les marques au sol témoignaient de sa présence fantomatique. Dame Capicelli arrêta de respirer, je fis de même. Les marques se détournèrent alors de nous. Depuis quand les paysans vivaient-ils ces nuits à Keradz ? Cette chose pouvait nous sentir ? A certains endroits, de la fumée noire sans foyer dansait.

  • Les mots, Lennon !

Je sortis de ma torpeur. En tant que lanterne de Dame Capicelli, je ne pouvais laisser vaciller ma flamme. Bombant le torse de fierté à l'instar de mon accompagnatrice, je serrai le livre contre moi. La lumière du soleil me paraissait trop faible. La création de chaleur ne suffira pas. La torche nous éclairait suffisamment. Comme dans la ruelle, je devais élargir la portée. Les ombres avançaient vers nous. C’était à mon tour de lâcher le prédateur qui sommeille en moi :

  • Aarm ! Yohk ! Spacium !

Les ombres sursautèrent devant tant de vigueur. Le souffle chaud fit son office. Calcinées, les flaques gélatineuses du sol libérèrent des cendres. Ces mêmes cendres, emportées dans un soupir de vie, se collèrent à des silhouettes. Nous pouvions les voir. L’un d’entre eux soulevait le villageois que nous cherchions. Il le tenait à la gorge. Une main noire marquait le cou du pauvre homme. Il flottait dans les airs, porté par une force invisible. Sa chair en contact avec la silhouette faisait le bruit d’un rôti. Sans les cendres pour couvrir son agresseur, nous n’aurions pas compris.

Dame Capicelli lança une dague. Le fantôme couvert de cendres fit tomber le malheureux qui étouffait encore. Comme mue par un attelage, Dame Capicelli fut tirée dans la direction de la dague. Son arme empalait le fantôme de cendre. La bougresse s’y accroche comme un chien de guerre à un os. La louve était en train de s’attaquer aux ombres. Lorsque la dague quitta enfin le corps du fantôme, ses cendres montèrent dans les cieux. Emportant son âme vers un repos éternel.

En tant que lanterne, je devais me rendre utile. Un exorciste n’est pas qu’une lumière. Je devais éclairer et guider. Je n’avais pas de dague magique, qu’à cela ne tienne. Je n’avais qu’à la convertir. Je n’avais pas d’armure, alors je devais servir à distance. J'avais le mot : Taar. J’avais la formule :

  • Aarm Taar ! Dame Capicelli !
  • Je vous suis, Lennon !

Madame devint une seconde lame, guidée par ma lumière. Par réflexe, je lançai les dagues sur les silhouettes de cendres, les marquant pour l'œil aiguisé de ma coéquipière. Dame Capicelli fut tractée vers elles, à la chaîne. Une par une, les ombres étaient poignardées, marquées, puis occies. Pour le paysan paniqué, c’était un miracle. C’était donc ça, la combinaison des exorcistes et de la Garde de Nuit. Les ombres s’évaporaient. Mes aïeux… Quel combat. Nous respirions. Et c’était déjà une victoire.

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