Chapitre 8

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 Le lendemain, le champ que nous avions purifié la veille était baigné de lumière. L’odeur de l’herbe fraîche avait remplacé celle de la pourriture. Pour la première fois depuis longtemps, Keradz semblait respirer. Le champ avait été nettoyé de toute trace de ténèbres. Sur la carte grasse et noircie de la ville, nous avions fait une trace de propre. Ces terres pouvaient être utilisées comme refuge. Proche de mes habitudes, je m’allongeais dans le foin avec une paille dans la bouche. J’avais besoin de souffler. Le soleil se dégageait bien plus dans cette zone. L’humidité tombait, le froid se levait. C’était ça l'atmosphère de Keradz dont j’avais entendu parler.

  • Vous vous êtes distingués hier soir. Dame Capicelli n’a fait que vous couvrir d’éloges. Vous n’avez rien brûlé, j'espère.
  • Du tout, Seigneur Venan. Seulement ce qui nous attaquait.

Le Seigneur Venan était debout à côté de moi. Il regardait la zone réhabilitée avec fierté, sans un mot, juste un sourire comblé sur le visage. Il me tendit un morceau de pain. Prenant appui sur sa canne, il se posa à côté de moi. Au lieu de sortir ma dague, c’est le couteau légué par ma mère que je brandis. C’était une occasion et pas des moindres : un repas partagé entre un noble et un écuyer dans une botte de foin. C’est un événement. Nous allions partager un morceau de fromage. Fraîchement sortit de notre châtellenie et offert par la bonne, Yona.

Malheureusement, le pain était sec, dur, lourd comme une enclume. Son extérieur était une écorce avec laquelle nos quenottes devaient se battre. De l’expérience accumulée au cuisine, la cuisson a été trop rapide, trop longue. C’est un pavé digne de remplacer les pierres de la cour.

  • La prochaine zone devrait prendre en compte la boulangerie, Seigneur Venan.
  • Je doute que les ténèbres soient responsables de cette infamie.
  • Vous pensez que nous aurons droit à un lit ce soir également ?
  • Si nous leur échangeons de la bonne vinasse, nous aurons peut-être une chambre chacun ?
  • Une chambre ? Sérieusement ? Dans le meilleur des cas, nous avons du jus de raisins…
  • La magie ne sert pas uniquement en combat, Écuyer Lennon.

Avec la pointe de sa canne, le Seigneur Venan traça des lettres sur le sol. Paax… Ce nouveau mot ne signifiait pas beuverie : il représentait la paix. C’était un moment approprié pour me l'apprendre, jugea le Seigneur Venan. Il avait raison. Peu importe la vocation, l’être doit savoir se détendre. Quoi de mieux qu’un bon verre avec du pain raci ? C’était intéressant comme apprentissage. On parlait de discipline de magie. J’apprenais que les mots appartiennent parfois à des groupes, des disciples, des écoles. Paax n'appartient à personne. C’est un mot qui est distribué, partagé, enseigné. C’est un mot qui relie tout homme : Paax pouvait être donné ou reçu, sans échange nécessaire.

Paax était donc un mot singulier. Il ne demande pas de force, uniquement le partage. Il relie les hommes, qu’ils soient nobles ou paysans. C’est un mot qui appartient à tous.. On pouvait l’étudier ensemble, l’écrire et le lire dans la boue, nos postérieurs dans la paille. C’était un mot qui pouvait rassembler tout le monde sur un même pied d’égalité.

Notre arrivée fut triomphante. Dans les rues, les paysans avaient eu vent de nos exploits de la veille. Ils offraient ce qu’ils pouvaient à la Garde de Nuit pour les remercier. Pour la populace, des sauveurs étaient des sauveurs. Qui peut les blâmer ? Ces ingrédients serviront à faire un grand potage, histoire de réchauffer les cœurs. Ça sentait bon le feu de bois et la camaraderie. La chaleur sociale, c’était aussi un peu ça le Yohk. Et l’espace que nous partagions, notre Spacium. Non mais franchement… Les gens se détendaient et moi, j'étudiais encore… Même si c’était dans ma tête. De toute façon, il était temps de faire démonstration de mon nouveau mot :

  • Aarm Paax !

Une lueur apparu dans notre concoction, puis elle disparu aussi vite. Le chef de la garde de nuit, celui que j’avais comparé à un ours en arrivant, plongea son godet. Il a bu une pleine coupelle. Ses traits durs se détendirent un peu. Un sourire s’ésquissa sur son visage :

  • Voilà un bien bon breuvage. J’en connais pas de ce pays, mais trinquons ! A Paax !

Le Seigneur Venan pouffa de rire. La Garde de Nuit ne connaissant pas les mots, mon incantation ressemblait à un appel. Même Dame Capicelli, d’ordinaire si stoïque, sembla se détendre. Les rires et les chants remplirent l’air, et pour un instant, les ténèbres de Keradz parurent bien loin.Soit ! A Paax alors ! C’est une bonne vinasse, sucrée et légèrement alcoolisée. Des petites bulles chatouillaient nos langues. L’odeur de vignes fraîches et nos rires ont dû éveiller Dame Capicelli. Elle se décida à sortir de sous le porche. Ses joues devinrent rose alors qu’elle goûtait notre trouvaille. Le pot-au-feu accompagnait la boisson tendrement. Dans un instant de franche camaraderie, la Garde de Nuit entamait un chant festif.

  • Voilà pourquoi je me suis engagée.

Dame Capicelli venait de me souffler la réponse que j’attendais. C’était donc les compagnons, les moments de réel amitié qui l'avaient attirée dans la Garde de Nuit. Ce corps d’armée était bien loin des faux-semblants de la haute-chevalerie. On ne voyait jamais la Garde de Nuit à la parade. On ne les voyait pas aux joutes. Ils protégeaient tout le monde quand le peuple dormait. Et la nuit, devant un feu et un devoir bien accompli, la Garde de Nuit riait, mangeait et buvait. “Paax” avait bien des facettes.

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