Chapitre 9
Le calme de la nuit passée me berçait encore. Redonner un peu de gaieté à cette ville était réconfortant. Le seigneur Venan eut raison, nous eûmes droit à une chambre chacun, en plus d’un lit, j’avais un espace à moi. Le réconfort et le sentiment de sécurité me quittèrent en même temps que je sortis de ma chambre. Je regardais dehors avec un air grave. Le Seigneur Venan regardait également par la même fenêtre, sa main serrée sur sa canne, il scrutait l’horizon :
- Nous irons inspecter le moulin, Écuyer Lennon.
- L’arc-en-ciel vous inquiète, Seigneur Venan ?
- Là où il y a arc-en-ciel, il y a humidité. Les manifestations spectrales y sont liées.
Au loin, l’arc-en-ciel était déformé. Des ombres transparentes déviaient la lumière. Des piliers de verre, flottants, immobiles… Rien n’était moins sûr. Cette vision semblait perturber le Seigneur Venan. Sous son air sérieux, se cachait un homme inquiet. Il savait quelque chose que je n’étais pas capable de percevoir pour l’instant. La chaleur du matin me quittait au fil des pas. Chaque maison que nous dépassions se confessait au sol. Le silence gagnait en densité en approchant du moulin. Les oiseaux n'avaient plus le cœur à chanter.
Le moulin était décharné. Des lambeaux tombaient de ses ailes squelettiques. Il n’osait pas tourner. Il balançait de gauche à droite, grinçait. L’absence de vent rendait son atmosphère stagnante. La lumière ne ferait pas grand chose ici. Comme à son accoutumée, l’énergie négative se manifestait par de la buée. Le froid régnait dans cet emplacement, il nous mordait la chair. L’énergie était si puissante, je peinais à lever le pied. La boue engloutissant ce qu’elle pouvait. Et si… Et si ce n’était pas ici, le lieu le plus hanté de la ville ? De loin, le clocher m’avait l’air pire. Le moulin me désarçonnait déjà. J’imagine le reste…
La brume de l’aube donne à l’endroit une atmosphère suspendue, presque religieuse. Au sol, des empreintes de mains, de pieds nus également. Elles étaient appuyées dans la boue. L’humidité remontait de plaie ouverte sur le sol. De l’eau noire, stagnante, épaisse, opaque. A la voir si proche, elle était menaçante. J’essayais de ressentir les lieux, mais j’avais aussi besoin de comprendre :
- Les empreintes sont posées par les âmes qui errent, le froid est causé par la perte du Yohk… D’où vient cette eau, Seigneur Venan ?
- Une passerelle existe entre notre monde et le prochain. Les esprits qui refusent de nous quitter s’y accrochent. D’aussi loin que je me souvienne, cette passerelle est un vaste domaine du nom de Lagunes. L’eau vient de là…
- Elle a l’air si…
- Différente ? “Opposée” serait le nom approprié.
L’ombre du moulin dansait au sol. L’ombre avait une ombre, une aura sombre faisant une doublure mouvante. Au milieu d’elle, la flaque. J’ai dû m'accroupir pour bien voir. Un visage se reflétait dans l’eau, mais ce n’était pas le mien :
- C’est étrange… On dirait… une surface d’huile. A qui appartient ce visage ? C’est un reflet des Lagunes. N’est-ce pas ?
- Vous êtes perspicace, Écuyer Lennon.
L’un des gardes qui nous suivait se sentit mal. Il vacilla. Observant son reflet dans une flaque, avec un autre visage, il se mit à vomir de peur. Il dut quitter les lieux, le pauvre. Personne ne lui en voudrait. L’intérieur du moulin l’aurait pétrifié. Je compatis. Devoir conserver la façade digne devant le surnaturel. Quel métier… Le spectacle du moulin pouvait faire dresser les cheveux sur la tête. Je voyais d’ici les paysans cracher au sol. C’était leur manière de repousser l’hérésie. Je n’ai pas le cœur de leur dire la vérité : ça ne servait à rien.
Le moulin était un saule pleureur piégé dans une scène au ralenti. Encore tiède, le grain était moisi. De la farine volait sans retomber au sol. On y passait au travers comme dans le rideau du lit de la marquise. C’était frais, ça sentait la lavande. La lavande ? Dans un moulin ? Les engrenages étaient secs, vibraient tout seuls ou tournaient dans le vide. Le Seigneur Venan ouvrit une trappe. L’eau noire formait une main qui retenait le morceau de bois. J'ai dû l’aider pour que la bouillasse libère enfin la planche. Sous la trappe, des symboles grossiers étaient gravés à la main, à demi effacé. Le Seigneur Venan murmura :
- Des glyphes de rétention… D’une école ancienne…
- Seigneur Venan, cette hantise semble volontaire…
- Vous avez vu juste, Écuyer Lenon.
La roue du moulin se remit soudain à tourner. Elle hurlait, on la forçait à bouger. L’eau devint plus noire, plus visqueuse, envahissante. Les sacs de farine se fendirent un à un, libérant des nuées de poussière blanchâtre qui prennent forme. Des silhouettes se dessinaient, des hommes faits de brume et de blé, flottant dans les airs, pendus le col des chemises. Le Seigneur Venan posa sa main sur ma bouche pour retenir ma respiration. Une empreinte de main était à quelques pouces de moi. J’ai failli me faire prendre. Il me murmura :
- Des âmes liées à la production. Ils ont été sacrifiés pour que le moulin tourne encore.
Les ombres étaient désorientées : elles erraient, cherchaient à “travailler”. Leurs “corps” ne bougeaient pas mais les ombres au sol s’animaient. Elles reproduisaient les gestes du meunier, à l’infini. Le Seigneur Venan posa sa main sur le mur du moulin. Je n’avais pas remarqué celà auparavant. Il possède des bagues, chacune avec un symbole différent. Une lumière émanait de son corps, faible. Intéressant, les bagues alignées formaient Aam Yohk Paax. Cet homme était plein de surprise. La lumière parcouru le mur mais elle avait des déformations. Il sentait une pulsation, je la voyais aussi. Un cœur qui bat dans la pierre. Je le vois, je le sens, je l’entends.
- Ce moulin, Écuyer Lennon. Il respire. Il est vivant.
- Ouvert ? Il n’est donc pas simplement hanté.
- C’est un fragment du Déni. Une partie des Lagunes.
- Les âmes qui refusent de partir ?
- Et ceux qui ne supportent pas de les voir partir aussi.
Il leva les yeux vers le plafond, où l’eau suinte du bois en gouttes noires. Chaque goutte tombe au ralenti. Elles forment un trait, un fil. Chacun d’eux est lié à une âme errante dans le moulin. Les fils les retiennent, les obligent. Ils étaient manipulés.
- Quelqu’un, quelque part, a tiré les fils pour que la roue tourne encore. C’est un spectacle de marionnettes, Écuyer Lennon.

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