Chapitre 10
Le Seigneur Venan n’avait pas l’air de plaisanter. Il était devenu plus sérieux, plus rude. Il tenait fermement sa canne ornementée. Keradz était devenue hostile par nature. Quelque chose lui tenait à cœur. La lumière paraissait filtrée, grisâtre. L’air était lourd, les sons étouffés. Une odeur de vinaigre planait, nous agressait les narines. Les habitants sortaient à peine, épuisés, comme s’ils n’avaient pas dormi. Ils étaient des silhouettes dans ce spectacle macabre. Un chien hurla à la mort sans raison, puis s’enfuit. Le moulin s’était réveillé. Il avait une emprise forte sur la ville.
J’avais remarqué que les ombres des maisons s'allongeaient vers le clocher, peu importe la position du soleil. Les lieux penchaient vers un centre d’attraction invisible. Même le vent s’inclinait devant l’autorité obscure qui régnait sur Keradz. J’étais sidéré, hypnotisé par le spectacle :
- Messieurs, deux gardes ont disparu la nuit dernière.
Par la moustache de Ji ! Dame Capicelli venait de me mettre une frousse de tous les diables. D’où ? Qu.. Depuis quand est-elle là ? Son apparition a dû laisser des traces dans mon pantalon. Mon coeur avait manqué de souffle sur ce coup là… Aucun son ne sortait de ma bouche. Le Seigneur Venan était moins secoué par sa présence :
- Avez-vous une idée de leur dernier emplacement, gente dame ?
- Les traces mènent à l’ancien quartier.
- Celui qui passe devant le moulin ?
- Vous avez bonne mémoire, Seigneur Venan
- Ce n’est pas de la mémoire, hélas. Je crains que le moulin n’alimente une autre partie de la ville, Dame Capicelli.
Notre destination était décidée. Sur la route pavée, l'humidité envahit les lieux. L’air est humide, lourd et froid. Dans les canaux de Keradz, une eau désormais stagnante régnait. Ça débordait. Les pierres se noyaient. Les ombres avalaient la moindre parcelle de lumière. Même mes sorts me semblaient faibles, infantiles. Les ongles s’enfoncèrent dans le livre. Je m’accrochai à une illusion de lumière. Je me sentais envahi par les ténèbres. Les reflets montraient des ombres vivantes marchant sous la surface, à contre-courant, comme si la mort avançait en sens inverse.. On les sentait nous frôler sans les toucher. Les travailleurs de l’autre rive… Voilà comment les villageois les appelaient. Ils en avaient suffisamment croisé pour leur donner un nom. Ce n’est pas une vie…
La Lagune saignait dans la réalité : plus on s’en approche, plus les reflets deviennent précis, jusqu’à montrer des visages familiers. La plaie ouverte de la ville montrait des gens encore en vie. Je crus me voir moi-même, marchant dans l’eau, tenant un seau plein de cendres. Je n’en croyais pas mes yeux.
- Ne regardez pas, Ecuyer Lennon. Votre reflêt pourrait vous emporter. Les lagunes imitent la vie pour mieux s’en nourrir.
Je déglutis. Mon propre reflet ? Il pourrait s’attaquer à moi ? Se nourrir de moi ? Peut-on réchapper ? Qu’adviendra-t-il de moi ?
- Seigneur Venan… Que se passerait-il si…
- Vous connaissez probablement le lac de Fidok ? Le grand cratère riche en eau poissonneuse…
- Le lac avec des ruines de donjon ?
- Fidok était une ville avant… Un groupe de moines à quémander l’aide d’un groupe d'exorcistes. Avant d’agir, à peine arrivé, l’un des moines a été happé par son reflet.
- La ville de Fidok a fini en cratère ?
- Je fus le seul survivant…
Il avait dit cela sans trembler. Mais sa main, crispée sur la canne, trahissait encore le traumatisme. Nom d’un chien. Pas étonnant que le Seigneur Venan ait pris les armes. C’était presque une affaire personnelle. Les anciens entrepôts nous surveillaient. Tels des grands yeux menaçant, les fenêtres pleuraient de la suie. Des larmes de rage. Les portes grandes ouvertes ne manquaient pas de mordant. Le vent nous hurlait de quitter les lieux. Aarm Yohk Spacium… Je connaissais la musique. Une colonie d’errants flottait. Les cendres nous permettaient de les voir. Tête baissée, ils scrutaient le sol. Leur position leur donnait un air de noyés. Contrairement à ceux du moulin, ils semblaient mu par une volonté. Ils bâtissaient, déplacaient des sacs, traçaient des cercles. Des machines brisées se reconstruisaient seules à mesure que les matériaux arrivaient.
- Si l'Écuyer les marque, je pourrais…
- Patientez Dame Capicelli. Ils ne sont pas hostiles. Pas encore.
- Alors que font-ils ? Un avant-poste ? N’est-ce pas une déclaration de guerre ?
- C’est une orchestration. Une mise en scène. On nous teste.
- J’ose espérer.
- Aucune entité ne saurait manœuvrer ses outils sans les hanter au préalable.
J’ai perdu le fil de la conversation. Isandro… Isandro… Je l’entendais distinctement. Était-ce un mot de pouvoir ? Un nom ? Un hymne ? Pourquoi les errants répétaient ça ? Un des entrepôts se mit à vibrer. Mes pieds devinrent humides et froids. Mes bas prenaient l’eau. Ses chaussettes m'avaient coûté une fortune. L’eau du canal s’élevait, s’agitait, des mains sombres attrapaient ce qui dépassait. Un lac noir, poisseux, tumultueux, s’élevait autour de nous. J’eus un instant la certitude que Keradz allait se noyer tout entière. Un monticule se dessinait, puis des épaules. Un corps émergeait. Il avait les bras tendus sur les côtés. Ses paumes de mains étaient levées vers les cieux. La pluie tombait à l’envers. Elle formait les ficelles reliant cette silhouette aux errants. C’était un homme, le visage recouvert d’un masque liquide. Sous lui, quelque chose remuait : une masse épaisse, visqueuse. Peu à peu, j’y reconnus un animal, ou son souvenir : un morse, dégoulinant de graisse noire, suintant des orbites creuses. C’était à peine perceptible dans toute cette gelée.
Le Seigneur Venan tendit sa canne, puis la frappa au sol. Le bruit résonna, lourd comme un glas. L’eau s’écarta pour la laisser passer. Révélant le sol crasseux encore présent sous nos pieds. L’instrument s’illumina d’une douce lumière, vibrant comme imitant une mélodie. C’est la première fois que le Seigneur Venan faisait usage de ses pouvoirs ouvertement. Il prononça les runes si vite que je put à peine les entendre : Aarm Yohk Spacium Paax Vitae. Comment visualisait-il autant de mots en une fois ? C’était démanciel ! Quel Homme !
L’eau se figea. Le temps aussi. Un hennissement résonna, puis un flash lumineux. Un étalon fantomatique, majestueux, quitta les flots, enveloppé d’une sainte aura. Dans une ruée vigoureuse, il fusionna avec le morse, le transformant en un cristal translucide. Le Seigneur Venan défiait le marionnettiste du regard :
- Assez ! Cette mascarade est terminée !
Le temps reprit son cours. Le morse de cristal se brisa en mille morceaux. Les gouttes retombaient une à une, résonnant dans le silence. Dame Capicelli posa un genou à terre, épuisée, et fit le signe des exorcistes sur sa poitrine. J’étais trempé, bouche bée. Les errants tombèrent à genoux, privés de leur lien. Ils étaient libérés, s’élevèrent dans les cieux dans un soupir reposant. La lumière du soleil fit une percée. La poisse qui couvrait les murs de l'entrepôt laissait apparaître des mots. Sous la crasse dissoute, nous pouvions lire : ISANDRO SERVANT DU DÉNI. C’était le nom que j’avais entendu… Un rire lointain s'ensuivit. Une raillerie du metteur en scène. Nul doute que le Seigneur Venan savait de quoi il était question. Il lâcha dans un calme digne d’un roi :
- Nous vivons des heures bien sombres, Écuyer Lennon.

Annotations
Versions