Chapitre 11

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 Le matin suivant, le soleil tenta de percer la brume. Il échoua. Son teint était gris alors que les nuages étaient absents. Keradz est calme, mais trop calme. La ville boitait, peinait à se remettre debout. Les pierres manquaient d’éclat. La lumière du jour n’a pas son charme d'antan, elle traverse un voile mortuaire. Les habitants sortent de leurs maisons avec prudence. Une matinée de plus, c’était déjà ça de gagner. Les bougres jetaient du sel, des cendres, de la farine, par superstition. C’était leur manière de bénir la journée. De la saupoudrer d’espoir, je suppose. Tenez bon, on va y arriver.

Au loin, Dame Capicelli se dressait comme une tour de guet. La louve en armure noire supervisait le nettoyage des canaux. Le regard fixe. Les gardes et quelques badauds s’activaient. Elle avait l’air changée, plus taciturne que jamais. Maudissant son propre reflet, elle s’écartait des fenêtres. Un homme fut retrouvé, flottant dans l’eau, visage tourné vers le fond. C’était un des gardes disparus. J’étais attristé. J’avais bu une coupelle avec cet homme. On avait partagé un instant. Les villageois le tournèrent pour lui donner une sépulture décente. D’un coup, ils s'écartèrent. Certains brandirent une idole de lapin pour prier Ji sur l’instant. D'autres prirent leurs jambes à leur cou. L’homme était défiguré. Littéralement, il n’avait plus de visage. La peau était tirée du front au menton, sans relief, la bouille effacée par les Lagunes. Les rats n’en voulaient même pas.

J’avais rendez-vous avec le Seigneur Venan à l’auberge. Incognito. Il portait une toge abîmée par-dessus ses habits de nobles. C’était un accoutrement excentrique. Le Seigneur paraissait épuisé, vieilli de dix ans. Ce n’était pas uniquement dû à son camouflage piteux. Une mèche blanche insolente trônait sous sa capuche. Une bougie presque fondue l’accompagnait, sa canne posée contre la table. Ses bagues étaient ternies par l’effort, les ombres, l’atmosphère. Je m’invitais doucement dans son tête-à-tête avec la chandelle :

  • Vous étiez magistral hier soir, Seigneur Venan
  • Ce pouvoir a un prix, Écuyer Lennon. Et je ne suis plus très riche.
  • Vous semblez… Avoir perdu de votre lumière. Votre Yohk est-il blessé ?
  • On ne peut rien vous cacher. Un tel sortilège… Je vous ai enseigné que Paax ne pouvait s’imposer, n’est-ce pas ?
  • Hier, ça ressemblait à un ordre.
  • Exiger la paix, c’est l’inverse de la volonté du mot.
  • Vous avez donc nourrit votre sort avec votre propre lumière… C’est dangereux…

C’était admirable. Un homme peut donc embrasser les ombres pour faire régner la lumière. Cet homme, c’était le Seigneur Venan. Il était grand, sage, mais ce pouvoir était destructeur. Je pouvais bien lui offrir le repas. Qui d’autre l’aurait mérité ? Un bon pain dur avec le ragoût de l’auberge allait le ragaillardir. Sa mine s’éclairait à vue d'œil. Il mangeait avec retenue, mais mes mauvaises manières le faisaient sourire. La prochaine fois, j’utiliserais une cuillère. Soyons fous, une fourchette même. Entre deux bouchées de pain, la suite fut discutée :

  • Avez-vous entendu les cloches cette nuit ?
  • Non, Seigneur. Il n’y a plus de clocher.
  • C’est bien ce qui m’inquiète.

Dehors, les oiseaux évitaient toujours le ciel, de peur de se heurter à une silhouette invisible. Les pauvres préféraient encore picorer ce qui leur restait de dignité dans les herbes sèches. Le vent ne soufflait que dans une seule direction : vers le nord, vers le clocher effondré. On ne l’avait pas entendu tomber et pour cause : le morceau de tour arraché était encore dans les airs. Figé dans un instant funeste.

Un garde entra précipitamment. Il tenait dans sa main une lampe éteinte retrouvée dans les ruines du moulin. Son architecture était étrangère. Gravé dans le métal, à peine visible : un glyphe. Nous l’avions vu dans le moulin, ces trois cercles entrelacés. Pour moi, c’était le dessin d’un dérangé. Je pensais à un villageois qui jouait les hérétiques. Mais ça ne pouvait être une coïncidence. Cette fois, à côté, une inscription nouvelle : Celui qui regarde dans l’eau voit son remplaçant. Plutôt évocateur, provocateur même. Le metteur en scène nous avait laissé un message.

Nous avions besoin de reprendre des forces. Moi j'avais besoin de reprendre mes esprits. Me concentrer, mémoriser et devenir meilleur. Atteindre le niveau du Seigneur Venan allait prendre du temps. La nuit tombait, le livre m’avait beaucoup appris, c'était une carte, mes compagnons étaient mes guides. J’avais pris place près d’un canal nettoyé. L’eau était propre. Les animaux y buvaient. J’entendais encore les murmures de la taverne. C’était bon de sentir encore un peu de vie. Je détournais le regard. Où sont les lumières, les torches ? Il n’y en avait pas. La taverne était fermée, mais les murmures persistaient. C'étaient pourtant des voix d’habitants reconnaissables, mais plus calmes, plus anciennes.

Je reculais, terrifié. Oh que non. Il n’y aura pas de Lennon au souper ce soir ! Ombres de malheur ! Un instant, le reflet du Seigneur Venan apparut dans l’eau à sa place. Soulagé, je me suis tourné. Le Seigneur Venan n’était pas là. En clignant des yeux, tout disparut. Ce n’était pas la fatigue. Les ombres me jouaient un tour. Bien essayer… Si mon propre reflet n’avait pas marché, utiliser le Seigneur Venan contre moi était une stratégie efficace. Les ombres nous avaient observés. Pas étonnant que des gardes aient pu se laisser avoir. Ça ne marchera pas sur moi. vous allez tâter de mon Yohk. Avant même de dégainer la moindre rune, quelque chose me chatouilla. Il restait quelque chose : un parfum. Celui de lavande. Le même qu’au moulin.

D'accord, je n’avais pas le droit à l’intimité. La nuit, c’était les ombres qui se jouaient de moi. J’ai fini par rejoindre le Seigneur Venan et Dame Capicelli au marché, comme à l’accoutumée. La Garde de Nuit et ses hommes refermèrent les canaux, les portes sont verrouillées, les prières récitées. C'était sage. On ne pouvait laisser les ombres grignoter le territoire conquis. Le Seigneur Venan était songeur. Comment aurait-il pu dormir ?

  • Il ne reste que des reflêts. Keradz est-elle... sauvée, Seigneur Venan ?
  • Stabilisée, dans le meilleur des cas. Ce n’est pas la même chose. Notre travail est terminé ici.

Le Seigneur Venan avait raison, les gens pouvaient s'occuper d'illusions. Il regardait le ciel, je fis de même : un halo blafard se forma là où l’arc-en-ciel se tenait. On aurait pu croire que c’était la Lune. Que nenni, c’était un simulacre d’espoir. Le dernier acte de défiance d’un manipulateur déviant. De la fausse lumière. Le vent s’était tu. Plus un son. Cette nuit-là, j’ai appris que même la lumière pouvait mentir.

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