Chapitre 1 - Soleil carnivore

4 minutes de lecture

Soleil carnivore

Los Angeles, 1995.

Cette ville est un putain de mensonge en maillot de bain fluo.

Le ciel est bleu comme une overdose de Photoshop avant l’heure. Les palmiers sont droits comme des bites sous Viagra. Les filles marchent en bikini comme si le monde leur devait quelque chose. Tout est parfait. Tout est tendu. Tout est obscène. À force d’être beau, ça en devient suspect, presque insultant.

Je roule sur Sunset Boulevard et j’ai l’impression d’être un figurant dans ma propre caricature. Quarante-sept ans. Acteur porno. Guitariste dans C HELL SIN, groupe de heavy metal qui hurle plus fort que ses membres ne réfléchissent. Écrivain la nuit, quand l’insomnie me regarde droit dans la gueule et me demande ce que je fous encore en vie dans ce cirque.

Sur le papier, je suis un fantasme. Dans la réalité, je suis un type qui s’use à force de faire semblant.

Le pager vibre. Adresse. Heure. Plateau.

Je me gare derrière un studio anonyme qui pourrait aussi bien vendre des assurances. À l’intérieur, c’est une chaîne d’assemblage de l’intime. Climatisation glaciale, odeur de maquillage épais, de transpiration dissimulée et d’ambition qui pue la panique. Des gens qui se tutoient sans se connaître, qui rient trop fort pour couvrir le vide.

On me salue comme on salue un outil efficace. On me tape dans le dos. On me dit que je suis solide. Stable. Fiable.

Fiable.

Quel mot de merde pour définir un homme qui a rêvé d’être incandescent.

Je passe devant le miroir de la loge. Le visage tient encore. Les rides donnent du relief. Les yeux, eux, ont compris que la fête est permanente et que personne n’est invité pour de vrai.

Je me regarde longtemps. Je vois un type qui a transformé son corps en outil et son cœur en pièce détachée. Je vois un romantique qui s’est prostitué au bruit et à la performance. Je vois un mec qui croyait au grand amour et qui s’est retrouvé champion du monde de la simulation.

Le plus sale dans ce métier, ce n’est pas le sexe. C’est l’organisation. Les horaires. Les “on refait”. Les discussions techniques pendant que deux corps exécutent un protocole. Le désir ici a un planning, un budget, un objectif de rendement. Même la sueur semble calibrée.

Je prends ma place. Je débranche l’âme. Le corps fera le reste. Je pourrais faire ça avec une gueule de bois et un début de dépression nerveuse, ça ne changerait rien. Je suis devenu une mécanique. Une machine à crédibilité.

Pendant que les projecteurs chauffent et que les rires artificiels remplissent l’air, je pense à l’océan. À la vague qui ne ment pas. À la sensation de se faire fracasser sans caméra pour témoigner. L’océan ne me flatte pas. Il me remet à ma place. Il me rappelle que je suis minuscule. C’est peut-être la seule chose honnête de ma vie.

On tourne. On coupe. On recommence. Toujours cette intensité artificielle. Toujours cette impression de jouer une fièvre qui ne brûle personne.

Quand la scène se termine, ça plaisante. Ça parle de soirées, d’excès, de nouvelles recrues. Toujours plus. Toujours plus fort. Comme si l’accumulation pouvait masquer le trou béant au centre.

Je sors. Le soleil me gifle.

Los Angeles brille comme une salope de luxe qui vend du rêve au kilo. Magnifique. Hors de prix. Vide.

Je monte dans la voiture. Je regarde mes mains sur le volant. Ces mains ont touché des dizaines de corps aujourd’hui. Je ne me souviens plus de la dernière fois où elles ont touché quelqu’un sans caméra, sans attente, sans calcul. Je suis entouré de chair et je crève d’absence.

Je suis en couple. Enfin, c’est ce qu’on dit pour éviter d’admettre qu’on partage un lit tiède et des conversations mortes. Le désir est devenu une gymnastique d’entretien. Un truc qu’on fait pour vérifier qu’on est encore vivants, comme on prend son pouls.

Je vis dans un monde saturé de sexe et je me sens plus seul qu’un type enfermé dans une cabine insonorisée.

Je veux une femme parfaite. Oui, parfaite. Celle qui ne me corrige pas. Celle qui ne m’explique pas comment devenir raisonnable. Celle qui regarde le chaos en moi et qui ne cherche pas à le domestiquer. Je veux être le feu et ne pas être éteint. Je veux brûler sans qu’on m’impose un extincteur émotionnel.

Ça sonne comme un délire mégalomane. Je le sais. Je suis lucide. C’est bien ça le problème. Je sais que je veux tout. Le sexe. La musique. La reconnaissance. L’amour absolu. Je mens à tout le monde pour garder mes parts du gâteau et je m’étonne d’étouffer.

Je suis un type qui vend du désir industriel et qui ne sait plus comment aimer artisanalement.

La ville défile. Néons. Publicités géantes. Corps parfaits. Sourires plastifiés. Tout hurle “regarde-moi”. Personne ne dit “aime-moi”.

Le feu passe au vert. Je roule.

Sous ce ciel obscène, je manque d’air comme si la ville me pressait la gorge avec des doigts manucurés.

La vérité, sans maquillage ?

Je suis saturé. Saturé de performer. Saturé de vouloir tout garder. Saturé de croire que je peux accumuler le vice et récolter la pureté en bonus.

Je suis un putain d’imbécile conscient.

Et ça, c’est probablement la chose la plus honnête que je puisse encore dire.

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