Chapitre 2 - Couple premium, âme en solde
Je rentre chez moi comme on rentre dans un showroom.
La maison est parfaite. Trop parfaite. Bois clair, lumière indirecte, cuisine minimaliste, odeur neutre. Rien ne dépasse. Même la poussière doit demander une autorisation pour exister.
On dirait la pub d’un couple qui réussit.
Moi, je suis le figurant principal.
Elle est à la table, ordinateur ouvert, dos droit, expression concentrée. Elle lève les yeux quand j’entre.
« Tu es rentré tard. »
Pas un reproche. Pas un soupir. Juste une donnée. Une notification.
Je pose mes clés. J’enlève ma veste. J’ai encore la journée collée à la peau. L’odeur du plateau, la clim glaciale, les projecteurs, la performance. On ne se lave pas d’un mensonge comme ça.
« Journée longue », je réponds.
Phrase automatique. On pourrait nous enregistrer et vendre nos dialogues comme tutoriel de couple qui tient sans vivre.
Elle referme son ordinateur. Elle me regarde.
Elle est belle. Objectivement belle. Silhouette nette, peau impeccable, regard structuré. Une femme qu’on montre fièrement. Une femme qui coche toutes les cases.
Et moi, je la regarde comme on regarde un meuble qu’on a choisi avec enthousiasme il y a cinq ans et qu’on ne remarque plus.
Putain, je suis une ordure.
Je vais à la cuisine. J’ouvre le frigo. Salades bio, poulet grillé, eau filtrée, organisation militaire. Notre vie est saine, optimisée, calibrée.
Notre amour est mort avec élégance.
« Tu as mangé ? » je demande.
« Oui. »
Évidemment qu’elle a mangé. Elle vit selon un planning. Elle respire selon un planning. Elle fait l’amour selon un planning.
Moi, je baise à l’heure industrielle et j’aime à l’heure creuse.
Je m’assois en face d’elle. On pourrait être collègues. On pourrait être frère et sœur. On pourrait être deux colocataires qui partagent le Wi-Fi.
Elle me parle de sa journée. Réunions. Projets. Un collègue stupide. Je hoche la tête. Je joue l’homme attentif. Elle joue la femme impliquée.
On est deux acteurs hors plateau.
Je me surprends à me regarder de l’extérieur. Un mec de quarante-sept ans, acteur porno, guitariste qui crie dans un micro le soir, assis à une table design en train de faire semblant d’avoir une vie normale.
Je suis ridicule.
Je suis l’ironie incarnée.
Le type qui simule le désir toute la journée et qui n’arrive plus à ressentir un frisson chez lui.
Elle se lève. Elle débarrasse. Elle passe derrière moi. Je sens son parfum. Je me souviens du moment où il me rendait fou. Aujourd’hui, il me rappelle juste que le temps est passé.
« Tu viens te coucher ? »
Cette phrase devrait être sexy. Elle sonne comme une convocation administrative.
Dans la chambre, tout est impeccable. Draps tirés, coussins alignés, ambiance douce. Notre lit ressemble à une brochure de magazine pour couple équilibré.
On s’allonge.
Je sens son corps contre le mien. Il n’y a rien de cassé. Rien de dramatique. Juste l’absence de feu.
Elle pose sa main sur mon torse. Geste appris. Réflexe entretenu. Je pose la mienne sur sa hanche.
On s’embrasse.
C’est correct. Propre. Sans urgence.
Je connais son corps par cœur. Elle connaît le mien. On pourrait écrire un manuel.
« Chapitre 4 : comment maintenir une activité sexuelle décente quand l’amour s’est barré en douce. »
Je la touche. Elle réagit. Je réagis. Tout fonctionne. Mécaniquement.
Je suis entouré de sexe toute la journée, et me voilà ici à exécuter une version domestique de ce que je fais sous projecteurs.
La seule différence, c’est qu’ici personne n’applaudit.
Je me déteste.
Je me déteste parce que je suis là, avec une femme intelligente, stable, solide, et que je pense à l’océan. À la vague. À autre chose. Toujours autre chose.
Je me déteste parce que je veux plus. Toujours plus. Plus intense. Plus brut. Plus absolu.
Elle soupire. Je termine. On respire.
Il n’y a pas de malaise. Pas de scène. Pas de drame. Juste un silence poli.
Elle se tourne. Elle éteint la lumière.
« Bonne nuit. »
Bonne nuit.
Comme deux employés qui ferment le bureau.
Je reste les yeux ouverts dans le noir.
Je me demande si elle sent que je ne suis déjà plus vraiment là. Je me demande si elle aussi joue. Si elle aussi fait semblant d’être satisfaite d’un truc tiède.
Je suis un connard exigeant. Je veux l’absolu alors que je suis incapable d’offrir la moindre constance émotionnelle.
Je veux une femme parfaite, mais moi, je suis une putain de tempête mal rangée.
Je quitte le lit. Je vais au salon. Je m’assois sur le canapé blanc immaculé. Tout est silencieux. Stable. Respectable.
Notre couple ne se dispute même pas.
Il se dissout.
Il n’y a pas d’explosion. Pas de cris. Pas d’assiettes cassées.
Juste deux adultes fonctionnels qui se tiennent chaud en attendant de comprendre qu’ils ont déjà perdu.
Je me sers un whisky.
Je regarde la ville par la baie vitrée.
Los Angeles brille.
Moi, je vis dans une maison témoin avec un amour en vitrine et une âme en solde.
Et le pire ?
Je sais que je suis en train de le laisser mourir.
Parce que je crois encore que quelque part, il existe un incendie plus grand.
Et je suis assez égoïste pour vouloir le chercher.

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