Chapitre 3 - Malibu, silicone et métaphysique
Je me lève avant elle.
Pas par romantisme. Pas par inspiration divine. Juste parce que si je reste une minute de plus dans ce lit climatisé, je vais finir par hurler.
Je prends ma planche. Je claque la porte doucement, comme un voleur poli. Direction Malibu.
Le soleil est déjà en train de faire son numéro de star. L’air sent le sel, la crème solaire, et l’argent hérité. Les villas sont posées sur la côte comme des couronnes sur des têtes vides. Vitres géantes, terrasses blanches, piscines à débordement qui débordent surtout d’ego.
Je marche pieds nus sur le sable.
Malibu le matin, c’est un mélange de carte postale et de chirurgie esthétique.
Des types bodybuildés en short fluo courent au ralenti, comme s’ils s’entraînaient pour une pub de déodorant. Des nanas en bikini néon marchent avec la démarche étudiée d’une publicité ambulante. Tout est lifté, brillant, tendu.
Alerte à Malibu, version sponsorisée par le silicone et la cocaïne discrète.
Je regarde le décor et je me dis que cette ville est une pute haut de gamme. Elle te promet l’éternité avec un sourire à trente mille dollars et elle te vide le sang pendant que tu la trouves magnifique.
Je suis l’un de ses clients fidèles.
Je plante la planche dans le sable. J’enlève mon tee-shirt. Je sens le regard de quelques bimbos calibrées à la perfection. Silicone, lèvres repulpées, regard vide comme un frigo de célibataire.
Je pourrais les prendre en photo et les utiliser comme exemple dans un manuel intitulé “Comment vendre une illusion avec des seins”.
Putain, je suis un connard.
Mais au moins je suis lucide.
Je marche vers l’eau.
Le premier contact est froid. Brutal. Honnête.
L’océan, lui, ne ment pas. Il ne te demande pas combien tu gagnes. Il ne te demande pas si ton dernier tournage a explosé les ventes. Il te demande juste si tu sais tenir debout.
Je rame. Je m’éloigne du cirque.
Sur la plage, ça parade. Dans l’eau, ça se mérite.
Je m’assois sur la planche. J’attends la vague. Autour de moi, quelques surfeurs. Moins maquillés. Moins brillants. Plus vrais. Enfin, je crois.
Le soleil frappe l’eau comme un projecteur naturel. Sauf que là, il n’y a pas de réalisateur pour dire “coupe”.
Je respire.
Et là, ça commence.
L’océan me calme. Toujours. Il me remet à ma taille réelle. Je ne suis plus l’acteur. Je ne suis plus le guitariste. Je ne suis plus le type qui veut tout.
Je suis un animal flottant sur une planche.
Et c’est magnifique.
Une vague arrive. Je rame. Je me lève. Le monde se réduit à un équilibre précaire. À une trajectoire. À une seconde pure.
Là, je suis vivant.
Pas performant. Pas calibré. Vivant.
Je descends la vague, je coupe, je remonte. L’eau éclabousse. Je ris comme un gosse. Un vrai rire. Pas celui que je sers aux techniciens.
Puis je tombe.
Évidemment.
Je bois la tasse. L’eau me rentre dans le nez. Je remonte en toussant comme un con.
L’océan me rappelle que je ne suis pas spécial.
Et bizarrement, ça me fait du bien.
Je remonte sur la planche. J’attends.
Je pense.
Je pense à ma vie de merde dorée. À mon couple qui agonise poliment. À mes journées à vendre du désir sous climatisation. À mes riffs saturés qui hurlent plus fort que mes émotions.
Je suis un putain de paradoxe ambulant.
Je baise pour vivre et je viens ici chercher une forme de pureté.
Je veux l’amour absolu alors que je suis incapable de rester entier plus de vingt-quatre heures.
Je me crois profond parce que je regarde l’horizon en silence.
La vérité ?
Je suis un type qui a peur.
Peur de vieillir.
Peur de ne plus exciter.
Peur de ne jamais trouver cette femme mythique que j’ai inventée pour ne pas affronter la réalité.
Une autre vague arrive. Je repars.
Pendant quelques secondes, je suis libre. L’eau me porte. Je glisse. Tout est simple.
Puis je retombe dans ma tête.
Je regarde la plage. Les bikinis fluo. Les muscles huilés. Les sourires plastifiés. Tout ce cirque magnifique.
Malibu est une scène géante. Tout le monde joue. Tout le monde se vend. Même moi, là, sur ma planche, je joue au mec libre.
Je suis un produit qui cherche l’authenticité en option.
Je ris.
Je me dis que si quelqu’un m’entendait penser, il me collerait une claque.
Je suis privilégié, riche en expériences, entouré de corps sublimes, et je trouve encore le moyen de me plaindre de ne pas ressentir “le vrai”.
Putain, Adam, t’es un cliché avec des abdos.
Je reste assis sur la planche. Le soleil chauffe mon dos. L’eau claque doucement.
Et au milieu de ce décor obscène de perfection, je réalise un truc.
Cette ville me suce l’âme comme un vampire en bikini.
Elle me donne la lumière.
Elle me prend la profondeur.
Elle me donne la gloire.
Elle me prend la paix.
Je veux être aimé sans être changé. Je veux être brûlant sans me consumer. Je veux tout garder.
Je suis un gamin de quarante-sept ans qui refuse de choisir.
Une dernière vague. Je la prends mal. Je chute encore.
Je remonte, j’explose de rire.
Oui, je me marre.
Parce que dans l’eau, au moins, quand je me plante, c’est honnête.
Pas de script. Pas de public. Pas de faux climax.
Juste moi, ma planche, et l’océan qui me rappelle que je suis mortel et ridicule.
Je sors de l’eau. Je marche vers le sable. Les bikinis fluo sont toujours là. Les corps parfaits aussi. Le cirque continue.
Et moi, je suis trempé, un peu plus calme, un peu plus conscient.
Toujours aussi paumé.
Mais vivant.

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