Chapitre 3 - Arianna, la citadelle suspendue

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Rien n’a encore entamé la nuit, pas même l’aube. L'équipe d’Aléanna arrive devant l’entrée du pilier-citadelle. Ils se tiennent devant une masse verticale, presque écrasante, éclairée par des torches qui balayent les alentours. Les chasseurs déverrouillent leur carrure, libérant une tension accumulée :

— Bon camarade, vous pouvez descendre de votre monture, dit Marius en donnant quelques signes de la main.

Le chef désigne les deux jumeaux :

— Occupez-vous d’amener le Quianz... le Quanz...

Le mot s’effondre avant la fin. Il se détourne de la porte, ses épaules traînant derrière lui tout le poids de sa honte. La jeune femme perçoit aussitôt sa requête muette. Le pli sévère de sa bouche capitule devant une esquisse de tendresse.

— Le Quianzhousaurus, chef !

— Exactement ! Tu l’as prononcé sans bégayer. Bravo ! lance-t-il avec une pointe de malice, se redresse, bombant le torse comme pour défier l'ombre du pilier.

Elle s'arrache de l'échine de son Allosaure d'un bond, le rire encore dans la gorge. Elle s'avance vers le Quianzhousaurus, effleurant son museau. La créature émet un ronronnement sourd en guise de réponse. Déjà à côté d’elle, les autres membres du groupe s’agitent. Les jumeaux, responsables de la sécurité des montures, les fixent aux robustes poteaux de bois prévus à cet effet. Leurs mains tremblent, la corde leur échappe une fois. Puis deux. L'ombre du fleuve Olaus semble encore poisser leurs doigts à chaque nœud raté.

La grande porte de la citadelle grince, dévoilant un hall si vaste qu’on en oublie de ciller. Des colonnes minérales sombres et veinées s’élancent vers une voûte noyée dans une brume centenaire. Face à ce gouffre de roche, le souffle se coupe et les mots s'éteignent, écrasés par la démesure des lieux. Le long des murs, une rumeur de pierre prend forme. L'éclaireuse déchiffre des bribes de langues latines — italien, roumain, espagnol, français et portugais — qui courent sur le roc en une frise infinie. Ces écritures, vestiges de peuples ayant autrefois existé, ne sont plus ici que des ombres gravées dans la chair du monde.

Au moment de franchir le seuil, Aléanna repère son ami un peu plus loin, absorbé par l'examen du sol. Elle s'approche.

— Loan ? Que fais-tu donc ?

Sa question résonne, teintée d'une pointe d’inquiétude. En se portant à sa hauteur, la dépouille d'un Arthropleura l'arrête net — un segment desséché sur les dalles froides. Un haut-le-cœur lui coupe le souffle. Il lève les yeux vers elle. Ses lèvres se relèvent à peine.

— C’est rare de croiser ce type d’arthropode dans notre région. Celui-ci est âgé.

Il inspecte la roche, cherchant l'endroit où la créature aurait pu prendre appui. Cet insecte a-t-il réussi à grimper jusqu’au sommet des murs ? Il compte mentalement, puis bloque sa respiration, comme pour repousser une idée noire qui s’impose. Il examine les alentours, attentif au moindre indice de présence.

— Cette chose m’a surtout paru abjecte, constate-t-elle en détendant son regard. Pourtant, à bien y regarder, ces empreintes sur le sol révèlent qu’il n’agit pas en solitaire.

L’attention du garçon se pose sur plusieurs petits trous percés, tâtant avec ses doigts pour estimer la profondeur.

— Au vu du nombre de trous, une vingtaine de ces bestioles sont montées...

La jeune femme chasse la vision sans succès, imaginant ces énormes arthropodes escalader les murs. Plus loin, au-delà du cercle éclairé, elle distingue une multitude de formes informes gisant sur la pierre, qui en garde les traces du massacre.

— Moi qui croyais que les gardes royaux ne valaient pas mieux que des statuettes de parade... Ils ont réussi à repousser ces monstres. Son expression se fige.

Une voix grave se fait entendre derrière eux.

— Vous deux ! Qu’est-ce que vous faites encore dehors ?

Ils échangent un regard de connivence puis se précipitent vers l'entrée de la citadelle, laissant derrière eux la fraîcheur nocturne pour une tiédeur réconfortante. Les couloirs serpentent sous la clarté vacillante des torches, dévoilant les fresques murales qui racontent les hauts faits du passé. Chaque passage la retient un peu plus. L'atmosphère qui imprègne ces murs ne cesse de la ralentir dans sa marche. J’espère qu’un jour, je pourrai forcer ces murs à se souvenir de moi...

Marius guide l'équipe vers la salle de repos, un lieu propice aux échanges et à la planification des étapes futures de leur quête. Au centre trône une robuste table en chêne, entourée de cartes déployées et d'une variété d'instruments scientifiques, prêts à être utilisés. Une fois installés, le chef entame son discours, sa voix remplissant l'espace :

— Mes amis…

Il marque une pause, promenant son regard sur chacun.

— Ce qu’on a vu aujourd’hui… ce fleuve figé, cette explosion… ça soulève plus de questions que ça n’apporte de réponses.

Il tapote la table du bout des doigts.

— Mais on ne revient pas les mains vides. Cette créature… vivante… ce n’est pas rien ! On tient une bête rare que nos supérieurs pensaient disparue !

Son regard s’attarde, plus grave.

— Et j’ai comme l’impression que ce n’est qu’un début.

Il attrape une petite chope en bois, la lève sans prévenir :

— Alors… on boit.

Un sourire fend son visage.

— À Aléanna. La chasseuse la plus téméraire du monde ! Deux ans déjà à nous supporter.

Le détachement fait corps dans un fracas d'approbation. Les éclats de voix s'enroulent autour de la jeune femme, rempart de chaleur contre le froid minéral des murs. Elle dévisage ses compagnons : la clarté vacillante ne triche pas, elle souligne la courbe honnête de leurs rires et l'abandon de leurs traits. C’est aujourd’hui ? J’avais oublié ! pense-t-elle. Le sel de ses larmes vient piquer la poussière de voyage collée à ses pommettes.

— Merci... je... je suis émue, parvient-elle enfin à murmurer.

Elle pose la chope. Trop fort. La table résonne. Elle ne s'en excuse pas. Loan se précipite à son côté, un sourire malicieux aux lèvres.

— C'est moi l'organisateur de cette petite fête, et j'ai rallié les troupes, annonce-t-il d'un ton léger. Nous passons nos journées à risquer nos vies à chaque mission et nous oublions de savourer l'instant. Quelque chose dans la pièce lui fait mal sans qu'elle sache nommer où. Cherchant quelque chose à dire. Rien ne vient. Elle boit à la place.

Un collègue, dont l'haleine trahit les nombreuses lampées, s'avance :

— Si ça continue, ma p'tite dame, tu seras notre nouvelle capitaine vu ton ancienneté ! Le chef ira prendre sa retraite ! Il avale une longue rasade, le visage barré par une grimace narquoise.

Marius rejoint l'hilarité générale, levant sa chope en l'air :

— Ici, vous vous trompez ! Je ne suis pas près de lâcher mon poste ! N’aiguisez pas vos couteaux avant que le souffle du T-Rex ne se soit tu !

La salle résonne d'une chaleur bienfaisante et d'une complicité tangible. Les éclats de rire fusent, les discussions animées se mêlent aux œillades entendues, témoignages d'une amitié sincère. Ils passent la soirée à s'esclaffer, à partager des souvenirs et à revivre les moments forts de leurs expéditions passées. Chacun y met du sien pour rendre cette célébration inoubliable, créant un moment gravé à jamais dans leur mémoire collective. La chaleur de la salle lui remonte dans les épaules pendant qu'elle les regarde un à un. Le borgne a perdu son frère il y a trois semaines. Il trinque quand même.

Avec l’avancée de la nuit, l'équipe se disperse peu à peu, chacun se retirant dans ses quartiers pour se reposer et se préparer pour le lendemain.

La chasseuse se tient dehors sur une petite terrasse, le regard perdu sur une cascade immense descendant au centre du pilier de la citadelle d’Arianna. L’eau tombe dans un grondement sourd, avalée ensuite par un cours d’eau artificiel avant de rejoindre le fleuve Olaus. De fines gouttelettes flottent dans l’air, illuminées par les rares lanternes suspendues aux murs.

Dérivant dans le brouillard de son propre esprit, cette dernière ne remarque pas l'approche silencieuse de Loan.

— Aléanna ? demande-t-il, sa voix trébuchant sur un silence trop lourd.

Elle reste figée, le regard absorbé par la cascade rugissante, ensorcelée par ses eaux tumultueuses.

— Je ne peux m'empêcher de repenser à ce que nous avons découvert... Le fleuve pétrifié sous une couche de glace, l’explosion…

Loan hésite un instant, puis se rapproche prudemment, gardant une distance respectueuse.

— Pourquoi ne pas marcher un peu ? Les escaliers sont déserts à cette heure.

Elle hausse une épaule, un soupir de résignation s’échappant de ses lèvres.

— Allez. Ça m’évitera de ruminer.

Ils gravissent l'escalier en colimaçon qui sinue au cœur du pilier. L'ascension semble sans fin, les marches creusées directement dans la roche, suffisamment larges pour laisser passer une vingtaine de personnes, leurs balustrades polies par le passage incessant des générations. À intervalles réguliers, d'immenses croix ajourées percent les murs, laissant filtrer une lumière blafarde et irréelle venant de l’extérieur. Dans ces entrailles de pierre, il ne règne ni la nuit complète, ni la clarté du jour.

Organisée en « niveaux », l'architecture intérieure de la forteresse abrite des boutiques sommaires qui s'entassent, leurs lanternes chancelantes accrochées à des cordes effilochées, exhalant un mélange d'odeurs alléchantes de viande fumée et d'épices exotiques. Des enfants reposent sereinement à même le sol, bercés par l'éternel murmure des allées et venues dans ces marches d'escalier. Ils croisent un tricératops robuste, harnaché à une charrette chargée, dont les pas lourds font vibrer les dalles sous leurs pieds. L'animal, d'une docilité surprenante, s'immobilise lorsqu'un petit garçon portant un seau d’eau traverse le passage. Loan attend que le dinosaure et son jeune conducteur disparaissent dans les méandres de l’escalier, puis se tourne vers Aléanna :

— Dis-moi, comment imaginais-tu qu'on acheminait l'eau jusqu'au sommet du plateau, là où résident les riches et les nobles ?

— Par ces charrettes tirées par nos bêtes de somme, sans doute ? répond-elle d'un air faussement ingénu.

— Pas du tout ! Ce serait bien trop pénible. Un sourcil arqué, elle feint une candeur attendrissante face à ce jeu de devinettes :

— Quelle est leur astuce ? demande-t-elle, tandis qu’une lueur indéchiffrable s’allume au fond de ses yeux.

L’expert auto-proclamé esquisse un sourire, puis se laisse glisser le long du mur glacé, les bras croisés dans le dos. Il entame son exposé avec une assurance professorale :

— Ils utilisent du métal noir en forme de cuve qu’ils plongent à moitié dans le fleuve. La cuve est fermée et reliée à un réseau souterrain qui monte jusqu’au plateau, tout en haut. Les jours ensoleillés, les gardes déploient des miroirs autour de la cuve pour faire refléter et concentrer la lumière du soleil. Elle monte en température et provoque l’évaporation de l’eau. La pression générée par le changement d’état de l’eau liquide en eau gazeuse la conduit à monter au plus haut niveau de la structure. En passant à chaque étage, elle refroidit et se condense en eau liquide qui alimente les fontaines. L’eau potable est prête pour toute la citadelle !

Aléanna enroule une mèche de ses cheveux autour de son index. Elle réfléchit, puis répond d’une voix calme, mais déstabilisante :

— Est-ce que tu me prends pour une idiote ? Qu’est-ce que c’est que cette explication ! Je n’ai jamais entendu parler de ça !

Le visage de son ami se décompose, révélant une profonde désillusion. Un filet de voix, à peine audible, s'échappe de ses lèvres :

— Très bien… suis-moi. Je vais te le prouver.

Leurs talons frappent les dalles usées, leurs murmures et leurs pas fusionnent avec les voix qui s’accumulent autour d’eux à chaque palier gravi. Il s’arrête net dans son ascension ; une jambe reste suspendue dans le vide, trahie par son propre élan.

— Nous y voilà.

Quelques marches en contrebas, Aléanna arque un sourcil inquisiteur.

— Quoi ? Tu veux faire une pause ?

Il hoche la tête, l'air absorbé, presque grave.

— Approche, murmure-t-il. Applique ton oreille contre cette paroi, du côté du fleuve.

Elle s'avance, se penche — à distance de ses propres mains.

— Tu es sérieux ? demande-t-elle en fronçant les sourcils.

Un sourire bienveillant aux lèvres, il acquiesce avec insistance.

— Fais-le !

Elle pose sa main contre la roche froide, puis y appuie l'oreille. Des rides se forment sur son front, trahissant l'inconfort provoqué par le froid mordant. Les paupières fermées, elle tend davantage l'ouïe.

— Tu entends ? souffle Loan.

Un souffle grave, profond. Un ronronnement contenu. Quelque chose bouge derrière la pierre. De l’eau, des bulles, le clapotement discret d’un courant contenu. Parfois, un grondement sourd, comme un soupir immense.

— On dirait… une rivière dans le mur, dit-elle en se redressant.

— C'est le système. Les eaux évaporées montent et les eaux usées descendent par gravité. Ces canaux sont tenus secrets pour que personne ne les empoisonne. Tu ne peux pas les voir, mais tu peux les entendre. Ce que tu entends, c’est les égouts.

Elle le regarde, cette fois sans ironie :

— Tu as vraiment écouté les murs pour savoir ça ?

Il sent une onde de chaleur lui envahir le visage, colorant ses joues d'une teinte discrète.

— Il n’y a pas grand-chose à faire dans le pilier, il faut bien s’occuper…

Le jeune homme fait signe à son amie de le suivre. Ensemble, ils poursuivent leur ascension. À peut-être soixante ou soixante-dix mètres – soit environ trois ou quatre étages –, ce dernier s’immobilise brusquement. Son oreille se colle contre la paroi froide et rugueuse. Ce n'est plus qu’un flux constant, presque mécanique, qui caresse la pierre. Un son étrange qui perce le silence. Léger d'abord, puis plus pressant, des claquements multiples résonnent contre le pilier. Comme si une pluie de petits cailloux martelait sa surface. Des centaines d'abord, puis des milliers, une nuée grouillante se déchaîne sur la structure.

Loan se fige d’un bloc.

— Que se passe-t-il ? Sa gorge s'assèche. Les mots lui échappent, pourtant il en est certain : ce son émane d'un être vivant. D'une chose qui ne devrait pas se trouver ici...

— Ça va ? Tu es tout pâle !

Le jeune homme sursaute, ramené de force à la réalité. Il s'efforce d'esquisser un sourire tandis que son rythme s’accélère d’un coup et que sa respiration devient courte, saccadée, irrégulière.

— Épuisé par la marche ? En tout cas, merci pour cette petite leçon sur la « filtration hydraulique ». Ça me fait du bien d'entendre parler d'autre chose.

Elle se fige devant une embrasure, contemplant les vallées qui s'étendent à perte de vue, baignées d'une faible lueur nocturne. Une profonde inspiration soulève sa poitrine avant qu'elle ne reprenne la parole, d'une voix étouffée.

— Qui connaît les secrets des montagnes interdites ? Quelle est la destination du fleuve Olaus, sur lequel il est interdit de naviguer… ? Quelle vérité se dissimule derrière « l’événement » ?

Elle ne bouge pas. Le vide non plus.

— J’ai l’impression de passer à côté de quelque chose…

Ses doigts glissent contre la pierre, comme pour s’y retenir.

— De ce qui devrait vraiment compter.

Elle tourne la tête vers lui.

— J’ai toujours voulu explorer. Voir ce qu’il y a plus loin. Comprendre.

Un souffle lui échappe.

— Et ici…

Elle hésite.

— Ici, je me sens enfermée. Prisonnière.

Elle se détourne. L'horizon reprend sa place.

— Tout semble déjà connu. Déjà raconté.

Elle inspire plus profondément, comme si l’air lui résistait.

— J’ai l’impression de respirer un air usé…

Un léger silence.

— Mes poumons réclament autre chose.

— Prisonnière ? Il frémit sous le coup de ces mots.

Aléanna serre les lèvres, ses pensées décrochent, happées par l’obscurité. Sa voix trébuche avant même de naître.

— Ce que je veux dire... c'est que j'aimerais rester. Vous comptez pour moi. Mais quelque chose m'appelle ailleurs. Je veux un jour quitter Arianna et m'aventurer sur des terres inconnues.

À ces paroles, le garçon sent une douleur sèche lui cisailler la poitrine. L'idée de son départ lui coupe toute chaleur d’un coup.

— Que dis-tu là ? Notre existence est déjà suffisamment rude ! La citadelle est un refuge sécurisant, non une prison ! S'aventurer au-dehors, c'est jouer sa peau !

La jeune femme le dévisage. Chaque mot tombe, tranchant, presque hostile.

— C’est mon rêve. Enlève-le-moi et tu n'as plus qu'une chasseuse qui vise juste.

— Et nous ? Ton père ? L'équipe ? Tu vas tout abandonner pour ça ?

— Abandonner ? Son regard se durcit, opaque. Ce n'est pas un abandon !

Elle avance d'un pas, chaque syllabe racle.

— C’est suivre ma véritable nature. Tu ne peux pas comprendre. J’étouffe à rester ici, à me raidir, en sachant que j'ai le pouvoir de tout changer...

Ses épaules s’affaissent, comme vidées. Il ne cherche même plus ses arguments.

— Et si tu y laissais ta vie ? Et si tu ne revenais jamais ? Sa phrase s’effiloche avant la fin.

Aléanna prend une inspiration tremblante, ravalant ce qui menace de déborder.

— Je sais que c'est risqué. Et je sais que ça te terrifie. Mais c'est ma vie. C'est un choix que je dois faire pour moi seule. Je ne peux plus vivre avec le poids de ce regret.

Il lâche son bras. Le ressaisit aussitôt. Finalement, il parvient à articuler, sa voix réduite à un murmure rauque :

— Attends !

Elle sent ses yeux la brûler, envahis par les larmes, touchée jusqu'à l'âme par sa sincérité et le sacrifice contenu dans ces mots.

— Merci. Murmure-t-elle d'une voix étranglée. Merci infiniment pour ton soutien. Mais je dois y aller.

D'un geste vif, elle libère son bras, le cœur transpercé. Sans lui accorder un autre regard, de peur de craquer, elle s'éloigne à grands pas, presque en fuite. Lui reste là, défait. Incapable de prononcer un seul mot. Fixant les dalles, elles ne lui offrent aucune réponse.

Elle avance, ne comptant plus ses pas. La vie est impitoyable, tel est son cours naturel. Je refuse de m'enfermer éternellement entre ces murs. Une autre sensation, plus urgente, l'arrache à sa léthargie : un malaise discret remonte le long de son échine. Sans un mot, elle reprend sa course, slalomant entre les boutiques fermées et les montures attachées aux poteaux. L'air nocturne est imprégné des senteurs habituelles de poussière, de cendre et d'épices, mais un goût de fer flotte dans sa respiration. Elle presse le pas, attirée par une lueur étrange perçant l’obscurité au bout de la ruelle.

Devant la source mystérieuse de lumière, Aléanna s'immobilise, oubliant d’inspirer. Elle reste pétrifiée devant la scène qui défie toute logique. En suspension au milieu de la venelle étroite, elle distingue une pierre aux couleurs vives, mariant un orangé éclatant à une touche marron. Elle irradie d'une lueur puissante et douce, jetant des reflets célestes sur les murs de la petite rue.

La peur recule, remplacée par une fascination. L’objet déploie son éclat, et son reflet dans ses yeux la saisit. C’est magnifique... Cette pierre flotte-t-elle réellement dans les airs ? Tendant la main sous l’éclatante gemme, comme pour constater son existence tangible. Les rayons lumineux chatoyants se reflètent sur sa peau, créant une danse de couleurs sur sa paume. Une enclume invisible s'abat contre sa poitrine, rythmée par un sang trop lourd.

La jeune femme se tient immobile, le monde autour disparaît. Indifférente à la pluie de cendres qui tombe du plafond sur elle, souillant ses cheveux. Sa main avance d’elle-même. Tout ralentit. Lorsqu’elle frôle la pierre, la lumière explose en couleurs. La venelle se pare de cette clarté vibrante qui se déploie tel un jaillissement muet dans l'obscurité. Un éclair fulgurant la frappe de face, provoquant en elle un bref tressaillement d’appréhension.

Ses yeux s’ouvrent sur un anneau de métal sombre dont le cœur, une pierre aux allures de topaze, irradie une lumière incandescente. Son poignet pèse différemment. C'est tout ce qu'elle sait. Comment ce caillou a-t-il pu devenir un bracelet ? Les hypothèses se bousculent. Pourtant, le bijou est bel et bien là, emprisonné autour de son poignet, resplendissant d'une grâce certaine. Elle effleure l’objet du bout des doigts, dont la surface est parfaitement lisse. Si je ne rêve pas, ce phénomène doit pouvoir s’expliquer... En tout cas, il vaut assurément quelques pièces d'or.

La jeune chasseuse poursuit sa route, examinant avec attention le bracelet scintillant autour de son poignet. Elle ne lâche pas l’objet des yeux : comment cet objet a-t-il pu se fixer à moi ? Aucun mécanisme de fermeture ne semble exister... Et étrange coïncidence, il s'adapte parfaitement à mon poignet... Ses pensées s’entrechoquent, s'efforçant désespérément d'interpréter cet événement singulier. Si j’en parle à mon père, il va me prendre pour une folle... Et si j’en parle à d’autres, je vais passer pour une sorcière et finir au bûcher...

Parvenue devant sa porte, elle prend une profonde inspiration avant de l'entrouvrir avec délicatesse. Malgré cela, le battant s'ouvre dans un grincement plaintif, révélant son père assis sur une chaise. Ouf, je ne l’ai pas réveillé. Des cicatrices strient son visage, encadré par des cheveux courts et gris. Même endormi, il impose. Sa posture est accentuée par sa musculature. Chaque muscle raconte son métier.

Elle s'approche, craignant de rompre le calme de son sommeil. À côté de la porte, elle saisit une veste suspendue au porte-manteau et l'enfile doucement sur les épaules de son père, cherchant à le réchauffer. Nos rencontres sont devenues rares avec nos heures décalées. On ne se voit que pour dormir, murmure-t-elle pour elle-même. S’avançant dans le bureau de son père, ses yeux se posent avec nostalgie sur les objets qui peuplent la pièce. Une vieille bibliothèque, dont les étagères croulent sous le poids de livres éculés, s'élève contre le mur. Une table en bois, patinée par le temps, est couverte d’une multitude de croquis d’animaux. Elle y pose une sacoche contenant les échantillons récoltés durant son expédition. Elle s’attarde plus que nécessaire. La petite commode, où repose un cadre, la retient. S'approchant, elle le prend entre ses mains. La peinture à l'intérieur capture le visage de sa mère. Le portrait retient quelque chose de vivant. Elle lui ressemble, partageant les mêmes traits délicats. On dirait que l'artiste a emprisonné un éclat de vie sous le vernis, une promesse de douceur jamais tenue.

Sa mère arbore une tenue noble, évoquant son héritage et son rang. Maman, cela fait déjà onze ans que tu nous as quittés. La lumière des torches se démultiplie, tremble et se brouille : la vue vacille sous le poids des larmes. Ses doigts raccompagnent le cadre contre le bois. Mais au moment où ils effleurent le verre, la réalité accroche. Une perturbation altère sa vision, les contours de la pièce se liquéfient et ondulent.

Elle ferme les paupières un instant, espérant voir cette anomalie s'estomper. Mais en les rouvrant, la sensation persiste. Les teintes semblent se fondre les unes dans les autres, valsent devant ses yeux de manière irréelle. Chaque objet de la pièce se métamorphose et paraît se mouvoir, tissant une illusion déconcertante. Inquiète, Aléanna se passe une main sur le front, désemparée. Le monde perd sa netteté. Elle cligne des yeux, vainement, face à cette perturbation persistante.

La pièce vacille autour d'elle, les lignes se déforment. Elle s'agrippe à la commode pour garder l'équilibre tandis que la désorientation grandit. Des fragments surgissent sans suite : créatures étranges, paysages lointains et mystérieux. Une porte s’est ouverte dans son esprit, lui offrant un aperçu. Une brèche se forme dans sa perception. Puis viennent les sons : murmures lointains et chuchotements inintelligibles sans source, qui s'amplifient sans qu'elle puisse en saisir l'origine.

D’un coup de menton violent, elle déchire le voile de terreur qui brouille ses sens. Submergée. Ses sens saturent. Elle perd pied entre réalité et illusion. Comptant inconsciemment ses inspirations. La torche sur le palier du dessus crépite, les ronflements de son père. Elle l'entend comme si elle y était. Lentement, la perturbation visuelle et auditive s’estompe. La pièce retrouve sa stabilité, les sons étranges se dissolvant dans le silence nocturne. Rien ne revient clairement, elle peine à interpréter cette expérience. Je pense avoir abusé de mes forces... Une nuit de repos me sera bénéfique. Un bâillement lui échappe, et elle part vers sa chambre. À peine arrivée, elle n'a même pas la force de se déshabiller complètement. Elle sombre sur le matelas, ramenant d'un mouvement automatique les draps contre elle. L'extérieur s'efface peu à peu de son champ de conscience. Seule sa respiration, apaisée, rompt la quiétude des lieux. Dans cette pénombre rafraîchissante, l'assoupissement l'enveloppe telle une vieille connaissance, emportant avec lui les interrogations persistantes. Ainsi son corps lâche enfin.

Les mystères de la journée demeurent en suspens, patientant jusqu’au lever du soleil.

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