Chapitre 4 - Le château dans les nuages

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Au cœur du vaste plateau sur lequel s'élève la citadelle d'Arianna, un château raye l’horizon sous son poids. Tandis que les premières lueurs rosées gagnent les pierres grises, le château se dresse vers le ciel, ses tours affrontant le vent sans plier. Parfois, les nuages s’y agrippent jusqu’à l’effacer. C’est le domaine de Frédéric Ier, roi du royaume d’Arianna, et nul ne l’ignore.

Au pied de ces marches monumentales, les invités s’agrègent en une masse bruissante. Les regards se jaugent comme des titres. Flostia se fraye un chemin dans l'assemblée, suivie de près par Hilaris, qui articule leurs noms avec une précision qui ressemble à une mise en garde. Ils s'approchent d'un homme en particulier. Des bras s'ouvrent largement en un geste bienveillant, tandis qu’une ride heureuse traverse son visage. Elle est happée dans une accolade :

— Ma chère ! s'exclame-t-il. Quel plaisir de te revoir ! Comment se porte le Doyen ?

Elle achève l'accolade. Ses mots jaillissent avant qu’elle ne réfléchisse :

— Albinus ! La joie est réciproque ! Le vieux va bien, en pleine forme… même si parfois, il semble perdre la mémoire !

Il laisse filer un souffle bref, presque un ricanement :

— Ah, je comprends mieux pourquoi il passe désormais tout son temps dans le temple plutôt que de se joindre à nos réunions ! Il a donc oublié la sortie !

Son rire déborde, un peu forcé. Hilaris, lui, se décale d’un pas, hors du cercle.

— Tu es toujours aussi peu soucieux des convenances, mon cher Hilaris. Mais j'ai toujours apprécié ton franc-parler, dit Albinus.

Hilaris reste suspendu, sans réponse immédiate. Finalement, ne semblant pas vouloir en faire un drame, il se contente de dire :

— Ah, d'accord. Merci.

Il replonge ensuite dans son effacement habituel, rien ne filtre derrière son regard fermé. Albinus se tourne vers Flostia :

— Tu sais comment ça se passe la réunion royale… il décide, nous décorons.

— C’est pour cela que j’ai prévu de m’endormir au bout de dix minutes.

L’homme au bras métallique laisse échapper un grognement.

— Ce roi nous balade depuis trop longtemps. Je ne sais où tu tires cette patience.

La Précurseur lui fait signe de se taire.

— Il n’y a pas que les mots qui comptent. Notre présence à ces réunions donne de la légitimité à notre cause.

Hilaris fronce les sourcils, prêt à répliquer. Mais sa cheffe coupe court avant qu’il ne réponde :

— Je sais très bien ce que tu insinues. Va donc te dégourdir les jambes. J’irai seule à cette réunion.

Un sourire trop large pour être honnête se dessine sur son visage.

— C’est pour ça que je vous adore !

Le grincement des portails tranche les conversations.

Le carrosse apparaît, déchirant le rideau de brume.

L’or accroche la lumière avec insistance. Les roues glissent sur les pavés dans une régularité cérémonielle. Rien ne dépasse, rien ne vacille : tout est fait pour marquer les esprits.

Devant, deux Parasaurolophus ouvrent la marche. Leur masse impose le rythme. Sous leurs écailles aux reflets d’émeraude et d’ambre, les muscles coulent sous la peau comme de la lave. Leurs longues crêtes frémissent, laissant vibrer une note sourde, juste sous le seuil de l'oreille.

Les chaînes tintent — plus par ostentation que par nécessité.

Autour d’eux, la cour se dégage d’elle-même. Les gardes s’écartent, les serviteurs s’immobilisent. Les conversations s’éteignent, remplacées par une attention muette.

À l’approche des marches, les bêtes ralentissent. Le carrosse s’arrête dans un dernier souffle maîtrisé.

Le cliquetis d'une boucle de cuir devient le seul battement de cœur de la cour.

Puis la portière s’ouvre.

Frédéric Ier apparaît.

Il descend. Chaque pas réclame son poids de pierre. Son manteau renvoie la lumière en éclats contrôlés, ses broderies capturent l’attention sans jamais trembler.

Ses cheveux tirés en arrière dégagent un visage marqué par le temps. Ses traits restent fermés, impénétrables — rien n’y accroche longtemps.

Le silence se resserre.

Derrière lui, une seconde silhouette surgit sans attendre.

Godefroy d’Arianna touche terre d’un mouvement vif, déjà en avance sur l’instant. Là où le roi impose, lui déborde.

Sa tenue reste noble, mais pensée pour le mouvement : bottes souples, épée portée sans cérémonie, manteau plus court, libéré des contraintes d’apparat.

Côte à côte, rien ne trahit immédiatement leur lien. Mais tout les oppose.

Une troisième silhouette descend du carrosse.

Flostia se fige. À côté d’elle, Hilaris ne bouge plus non plus.

La chaleur lui grimpe au visage d’un coup sec. Elle se penche, la voix retenue :
— Non… Qu’est-ce que ça fait ici ?

Hilaris ne la quitte pas des yeux, mâchoire tendue :
— Le roi joue avec quelque chose qui le dépassera. Il ouvre la porte au marais des Spinosaures...

— Un Atlante ? Ici ? lâche Albinus.

La lumière accroche la peau du nouveau venu — un bleu tirant vers le turquoise, trop vif pour paraître naturel. Ses cheveux, presque blancs, captent le jour comme du métal poli. Ses vêtements mêlent le bleu profond et le blanc, couverts de signes qu’aucun d’eux ne reconnaît.

Restant en retrait, il suffit à tendre l’air par sa seule présence.

Le roi et le prince avancent côte à côte. L’un impose le rythme, l’autre déborde toujours d'une fraction de seconde.

L’Atlante suit, à distance, évitant la lumière directe comme si elle lui pesait.

Plus un bruit dans la cour. Les corps se tiennent, suspendus à un geste qui ne vient pas encore.

Frédéric lève la main en passant et s’engage dans l’ascension des marches.

Tout en haut, Adria Golpe ne quitte pas le prince.

La procession franchit le seuil, avalée par la voûte de pierre.

Elle se tourne vers Albinus, un sourire bref au coin des lèvres :
— Garde-moi Hilaris occupé. Je préfère entrer seule.

Un souffle amusé lui échappe :
— Tu m’as pris pour ton domestique ?

Un clin d'œil complice échangé, la précurseur franchit le seuil du château. Passant par un couloir de pierre, le prince présente machinalement aux invités les décorations avec des termes éloquents. L’allée est tapissée de tableaux à la gloire des familles nobles précédant Frédéric Ier. De grands efforts sont consacrés à la décoration. Chaque détail se dispute au temps.

Au bout du chemin, la salle de réunion s’ouvre. La vue plongeante sur la vallée et le fleuve, dont les eaux réverbèrent un or blanc, la pousse à lever une main pour se protéger.

Cette salle présente en son centre une longue table ovale où cinquante personnes peuvent s'asseoir. Des chevalets en bois, gravés d’un nom ou d’un symbole représentant des organisations, y sont disposés. Dans un ordre et un placement millimétrés.

À l'arrière du siège royal s'impose une carte aux reliefs minutieux. Flostia laisse ses doigts en suivre les aspérités comme une prière, oubliant sa présence en ces lieux. Toutefois, une rupture brise cette perfection : les tracés s'arrêtent net au-delà d'un certain rayon autour d'Arianna. La surface y demeure blanche, telle une contrée muette. Seul un mot est tracé en son milieu : « AMASIA ». Elle retire sa main. La peinture est froide là où le relief s'interrompt — d'une fraîcheur étrangère, comme si aucun souffle n'avait jamais effleuré ce vide.

Le roi pénètre dans la salle en compagnie d’une dizaine de nobles, aisément identifiables à leurs tenues de velours, prend place à sa droite. Face à eux, une autre dizaine de hauts fonctionnaires, certains vêtus d’uniformes militaires, s’installe de l’autre côté. Peu à peu, les convives arrivent et la table se remplit, le prince venant s’asseoir auprès de son père.

— Bonjour, lance Golpe en s'asseyant parmi les nobles.

Des invités d’honneur rejoignent ensuite l’extrémité de la table, face au roi. En lisant les chevalets en bois, on comprend les fonctions des convives : « Émissaire Atlante », « Émissaire Tutelien », « Émissaire Neuterrien » et Flostia, « Émissaire de l’Ordre des Précurseurs ». Une seule chaise demeure inoccupée : « Émissaire Tenebrienne ». Sans plus tarder, le monarque déclare :

— La séance peut commencer.

Au même instant, dans les profondeurs de la citadelle, Aléanna sombre. Elle ne reconnaît rien, pas même le vide. Autour d'elle, l'espace se dilue en une blancheur infinie, sans limite ni commencement. Seul le bracelet mystérieux captive son regard, flottant devant elle et diffusant une lueur orangée pulsatile.

Le réel lui échappe entièrement.

— Où suis-je ?

Sa voix résonne dans le vide immaculé qui l'enveloppe. Chaque syllabe semble se répliquer, s'égarant sans fin dans cet espace muet. Seul le silence lui répond. Elle s’approche de l’objet, les doigts tendus. Son regard glisse sur ses contours, cherchant un sens caché. Autour d’elle, l’air vibre d’une mélodie lointaine, à peine audible, mais assez présente pour faire battre son cœur plus vite. Au moment où ses doigts effleurent le bracelet, la mélodie s'évanouit, cédant la place à un message énigmatique :

— Réveille-toi. Primate prétentieuse.

Elle est debout avant d'avoir décidé de se lever. Ses yeux s’ouvrent dans l’obscurité de la pièce, ses mains agrippant les draps froissés. Elle lève le poignet. Le métal ne pulse plus. Mais la phrase, si. Elle se demande lequel des deux est réel. Autour d’elle, la chambre est silencieuse. Ces sensations... Elles étaient si réelles... Elle tend son bras droit vers son visage, les doigts tremblants effleurent le métal froid du bracelet. Ses yeux s’écarquillent en l’examinant.

— « Primate prétentieuse ? » Tout ça n’a aucun sens.

Ses pieds nus glissent sur le plancher froid, chaque pas traînant comme si son corps résistait encore au réveil. La lumière blafarde du matin filtre à travers les rideaux, dessinant des ombres tremblantes sur son visage pâle. Ses cheveux en désordre, tenus par un mélange de cendres et d’humidité, tombent en mèches inégales devant ses yeux. Ses vêtements froissés collent à sa peau : la terre séchée craquelle sous ses doigts quand elle effleure son pantalon.

Une buée de gras siffle sur le feu, tordant les entrailles d’Aléanna. De dos, la silhouette massive de son géniteur barre la lumière. L'homme manie la spatule avec une précision de chirurgien, étrange contraste avec ses mains de mineur, broyées par la roche.

— Salut papa. Pas de mine aujourd'hui ?

Le colosse se retourne. Il parle comme on enfonce un piton dans la roche — sans chercher à plaire.

— Repos forcé. Le Roi monopolise l'attention du royaume, alors on laisse les pioches au clou.

Il dépose sur la table une demi-coquille ivoire, épaisse comme de la porcelaine brute. Aléanna se fige. — Un œuf d’Aepyornis ? Tu as braqué un marchand ?

— On déniche des trésors dans les sédiments, murmure-t-il avec un clin d'œil complice.

Il sert une portion fumante. Aléanna s'installe, mais le premier contact avec la nourriture est un choc. Ce n’est plus un petit-déjeuner, c’est une agression sensorielle. Elle massacre son assiette, le pied martelant nerveusement le plancher. Elle a besoin de lest pour ne pas s'envoler, pour faire taire cette voix de « primate » qui résonne encore sous son crâne.

— Doucement, dit l’homme d’un ton malicieux. Quelque chose te traque ?

Elle s'arrête net, la fourchette à mi-chemin. Son regard dévie vers son poignet. Le métal froid semble pulser contre sa peau.

— Joli bijou, note le mineur en désignant le bracelet. Un souvenir de Loan ? On ne le voit plus beaucoup, ces temps-ci.

Le rythme du pied s’interrompt. Aléanna ne rougit pas ; elle se crispe. Elle rabat sa manche, un geste sec, presque coupable.

— C’est... un cadeau des camarades. Pour la fin de l'expédition. Et Loan n'a rien à voir là-dedans.

Elle s'enferme dans une nouvelle bouchée pour ne pas avoir à mentir davantage. Mais sa langue trahit sa nouvelle lucidité.

— Sel noir, ciboule, marjolaine, égrène-t-elle malgré elle. Et ce piment doux que tu caches dans le placard du haut. Tu as lié le tout au lait battu.

La spatule manque d'échapper à son père.

— Je n'ai même pas sorti le flacon de piment devant toi. Comment tu...

Aléanna repousse sa chaise, le bruit du bois sur le plancher la faisant grimacer. L'air est devenu trop chargé d'informations. Elle se dirige vers la sortie, mais la main de son père se lève, l'arrêtant au seuil.

— Puisque tu fuis, rends-toi utile. Va à la boutique d'équipement : il me faut des attaches, de la résine et une scie fine.

Elle soupire, la main déjà sur la poignée.

— Tu profites de ma gentillesse ?

— Évidemment. Tu es ma fille préférée.

— Je suis ta seule fille, vieux malin !

Elle croise les bras.

— Bon, d'accord. Mais en échange, tu regardes mes échantillons que j’ai posés dans ton bureau ? Avec ton œil expert, je suis certaine que tu pourras m’apprendre quelque chose.

— Compris, chef.

Il lève la main dans un salut militaire exagéré, presque comique dans sa raideur feinte. Elle rit, puis s'éloigne dans les ruelles lumineuses. Il tend l'oreille jusqu'au dernier écho de ses semelles sur le pavé. Dans la mine, on reconnaît quelqu'un à sa façon de s'éloigner. Il ne reconnaît plus sa fille.

Toujours au même moment, dans la salle de réunion du roi, une vingtaine de fonctionnaires se tiennent au garde-à-vous. Leurs mains levées reproduisent le même geste que le père d'Aléanna vient d'esquisser par jeu. Mais ici, pas de rire. Pas de légèreté. Seulement le poids du silence et des regards graves qui convergent vers le trône. L'un d'eux s'avance d'un pas, il ne s’incline pas correctement, personne ne le relève.

— Mon roi, la situation vient de basculer.

Il déroule un parchemin dont les bords sont encore noircis, comme s'il avait échappé de peu aux flammes.

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