Chapitre 5 : L'ordre des précurseurs
Un document est déplié par l’un des invités de l’assemblée royale. Les mains tremblantes, il annonce :
— Mon roi. Tenebra a subi un coup d'État.
Un ressac de confidences balaie la salle. Sa majesté lève la main. Les voix meurent aussitôt.
— La sorcière Helgia règne. Les anciens dirigeants… ont disparu.
— Une sorcière ? s'exclame un noble. Au pouvoir ?
— Oui. Et elle a rompu nos accords commerciaux.
Le souverain se penche en avant.
— Nos importations alimentaires sont compromises ?
Le fonctionnaire laisse étirer le silence, lourd du poids des aveux qu'il redoute de livrer.
— Oui, mon roi. Mais ce n'est pas tout. Elle a... instauré l'esclavage.
La plume du secrétaire s'arrête. Personne ne lui a demandé de le faire.
— L'esclavage ? En l'an cinq-cent-soixante ? Quelle barbarie...
— L'esclavage pour les hommes uniquement, précise le fonctionnaire.
Au bout de la table, Flostia retient un sourire. Voilà une bonne idée, je devrais faire pareil avec mon équipe. Tandis qu'une partie de l'assemblée commence à rire nerveusement, une autre se met à discuter avec son voisin.
— Du calme, c'est trop bruyant ! crie l’animateur de l’assemblée en martelant la table de son poing. Trois coups résonnent à travers la salle, permettant de rétablir le silence. Il dit :
— Quelle importance pour nous, leurs problèmes restent les leurs !
Le haut fonctionnaire hésite un instant sur sa réponse :
— Mon roi, Tenebra étend ses revendications anti-hommes à l'ensemble des autres nations. Helgia demande qu'un gouvernement composé exclusivement de femmes soit élu à la tête d'Arianna.
Un fou rire général résonne dans la pièce. Mais il est de courte durée en entendant la suite :
— Ce n'est pas tout. Tant que cette demande n'est pas respectée, elle multiplie la taxe d'exportation par cent pour les denrées alimentaires sur son territoire.
L’agacement du souverain cisaille l’air, ténu et brutal à la fois.
— Et puis quoi encore ! Maudite sorcière ! Dans ce cas, il n'y aura tout simplement plus aucun commerce avec Tenebra.
— Comment allons-nous faire pour nous approvisionner en ressources avec cette perte ? C'est bien Tenebra qui représentait notre principal fournisseur de denrées alimentaires ? demande un autre noble.
Le prince répond :
— Nous irons chercher ces ressources de gré ou de force. Et nous rétablirons l’ancien gouvern…
Avant qu’il ne puisse terminer sa phrase, le roi l’interrompt :
— Non, faisons profil bas. Nous allons rester dans nos terres en sécurité. Il suffira d’augmenter la production agricole. Je préfère plus d’agriculteurs que des soldats morts. Nous avons pour projet l’autonomie totale, et cette situation est l’opportunité d’accélérer ce projet.
Les nobles et fonctionnaires chuchotent des contestations par rapport à l’ordre. Le chef d’état ne peut pas entendre et, par ailleurs, cela ne l’intéresse pas. Un noble dit :
— Mon roi, je crains que nous n’ayons pas les moyens de nous dispenser des importations. Nos techniques agricoles ne permettent pas un tel objectif... Il faut un agriculteur pour nourrir deux personnes. Où allons-nous trouver la main-d’œuvre ? Sur quelles terres allons-nous nous établir ?
— Je sais très bien où vous voulez en venir, Baron, mais je ne monterai pas Arianna au conflit armé. Nous trouverons une solution. Les stocks de nourriture sont abondants pour nous laisser du temps. Notant sa réponse, le haut fonctionnaire relance :
— Mon roi, nos stocks ont été dégradés suite à l’attaque d’arthropodes hier.
Sa voix monte d'un seul coup, sans escalier.
— Et c’est maintenant que vous en parlez ? Qui sont les responsables de la sécurisation de nos stocks alimentaires ?
— Désolé, mon roi... Nous n’avons pas encore les résultats de l’enquête...
Golpe se lève et prend la parole :
— Mon roi, mes hommes ont aperçu un groupe suspect non loin du fleuve Olaus. Il s’agissait de militaires de Bellum.
Le souverain inspire bruyamment avant d’agiter le bras avec une exaspération mal dissimulée. Son ton claque dans l’air tendu de la salle du conseil :
— Stop ! Je fais cesser ce débat. Voici mes ordres.
Le souverain balaye la salle du regard, jaugeant les visages crispés de ses sujets. Personne ne respire. Ou s'y efforce. Il poursuit d’une voix impérieuse :
— Rétablissez immédiatement les stocks de nourriture perdus. Je ne veux pas entendre parler de famine !
Il fait une pause, scrutant les réactions. Certains hochent la tête avec obéissance, d'autres évitent de croiser son regard.
— Recrutez davantage d’agriculteurs. Peu importe qui vous trouvez, utilisez les enfants si nécessaire.
Deux rangs de chaises craquent simultanément. Personne n’ose contester la décision royale.
— La production doit augmenter pour compenser les pertes ainsi que la taxe de Tenebra.
Celui que l'ordre concerne se tait. Il note.
— Enfin, capturez tous les citoyens de Bellum présents sur nos terres. Une fois fait, vous enverrez une lettre à Bellum pour exiger qu’il cesse immédiatement ses attaques contre nous.
Ce dernier se carre dans son siège, la satisfaction d'un homme qui ne creuse pas plus loin. Un des scribes lève la main — le roi l'écarte d'un revers.
Une pulsation sauvage cogne à la tempe du prince, il bondit de son siège et lance à son père des mots empreints de désapprobation :
— Vous nous couvrez de honte ! Envoyer une missive à Bellum pour quel dessein ? Leur quémander poliment d'interrompre leurs exactions envers nous ? Ils nous croient faibles ! Vous craignez l'affrontement avec ces barbares qui ne méritent que notre mépris ! Il faut leur déclarer la guerre !
Aucun des nobles ne le regarde. Les hauts fonctionnaires, quant à eux, esquissent un hochement de tête discret. Le roi reprend la parole comme si son fils n'avait pas émis d'opinion :
— J'ai transmis mes ordres. Poursuivons avec le sujet suivant.
À l'extrémité de la table, la tête de Flostia, retenue par une main, décroche par à-coups, se redresse, puis replonge. Une exclamation tranche net son demi-sommeil. Tous se tournent vers son auteur :
— Un moment ! Roi d'Arianna, puis-je vous suggérer une alternative ?
L'Atlante s'empare de la parole, son timbre caverneux saturant instantanément l'air de la salle. L’ombre d’une déférence forcée passe sur le visage du roi, soucieux de ne pas offusquer la créature d'azur. D'un hochement de tête las, ce dernier lui cède le champ libre.
D'un ton supérieur, frisant l'arrogance, il déclare :
— En ce qui concerne Tenebra, je suggère d'y dépêcher les Précurseurs. Je suis convaincu de leurs aptitudes en matière de négociation nous fourniraient des éclaircissements sur la situation locale.
L’homme d’Azur, avec une assurance inébranlable, tend la main en direction de Flostia pour l’inviter à répondre ou à consentir à sa requête.
Chaque battement de son cœur résonne dans sa cage thoracique comme un choc de métal. Pourquoi moi ? Je n’ai rien suivi. Rien anticipé. Je suis censée faire acte de présence, pas plus. Helgia… ils ont parlé de Helgia. Merde. Tous les regards convergent vers elle. Son visage s'orne d'une rosée de terreur dont elle ne peut masquer l'éclat. Ne pas demander de répéter. Surtout pas. Les Précurseurs ne peuvent pas se permettre un incident diplomatique.
Elle se force à se lever, chaque mouvement calculé pour masquer sa panique totale. D'accord. Trouve un commentaire vague mais réfléchi. Quelque chose qui ne t'engage à rien. Tu peux le faire. Elle ouvre la bouche. Le temps se fige. L'assemblée est suspendue à ses lèvres.
— Les Précurseurs que je représente ont besoin de temps pour… réfléchir à un plan.
Elle se laisse choir sur son siège, brutale, soulagée. Voilà. C'est sorti. Avec juste un léger bégaiement. Ça passe. Quelques regards écarquillés. Un silence. Puis des hochements de tête approbateurs. Ils y ont cru. Par tous les dieux, ils y ont cru.
Le prince arque un sourcil vers Golpe. Ce dernier, yeux plongés dans ses mains, ne réagit pas. Seul l'Atlante affiche une moue agacée. Il se redresse avec raideur, sourire crispé. D'un geste théâtral, il époussette sa veste d'un blanc immaculé.
— Une réponse… circonspecte, dit-il de sa voix caverneuse. Mais je crains qu'elle ne manque de transparence. Laissez-moi donc la reformuler afin que chacun ici saisisse pleinement votre posture.
Un murmure parcourt la salle. Oh non. Que va-t-il dire ? L'estomac de Flostia se noue. Ses doigts se crispent sur la table. Il cherche à provoquer un conflit ? Pas question de laisser passer ça. Ce n'est pas cette méduse à peau bleue qui va salir mon honneur.
Elle bondit sur ses pieds. Trop vite. Son genou heurte le coin de la table. Elle grimace, se rattrape. Qu'aurait dit le vieux doyen à ma place ? Lui, il aurait sorti un discours magistral, avec toute sa sagesse ancestrale… Attends, non. Concentre-toi. Pas le moment de penser au doyen. Ni à sa canne. Pourquoi je pense à sa canne ?!
Elle balaye la salle du regard, cherchant l'inspiration. Rien ne vient. Elle replace sa mèche de cheveux d’un geste qu’elle espère digne, puis joint les mains sous son menton. Dis quelque chose. N'importe quoi. Mais dis-le bien.
— Vous avez raison, dit-elle d'une voix plus ferme. Le temps est précieux. Mais précipiter une décision sans toutes les informations serait encore plus dangereux.
Bien. Continue. Ça sonne intelligent.
— Les Précurseurs ne sont pas ici pour ralentir les décisions, mais pour apporter une perspective réfléchie, basée sur des faits et des discussions approfondies.
Parfait. Maintenant, plante l’aiguille.
— Si certains ici préfèrent des décisions hâtives, qu'ils prennent la responsabilité des conséquences. Nous, nous n'agirons qu'après avoir établi un plan.
Elle se rassoit, avec précaution cette fois. L’homme à peau bleue la fixe, sourire figé. Il ne dit rien pendant un long moment. Il sait. Il sait que j'ai improvisé. Mais il ne peut rien prouver.
L’Atlante pose deux doigts sur le bord de la table. Puis, d’un geste minimal, souverain — comme une faveur accordée pour mieux être reprise —, sa main s’ouvre, paume vers le haut : consentement ou piège, difficile à dire.
— Soit. Nous attendrons donc… votre plan.
Merde. Maintenant je vais devoir en trouver un.
Golpe n'attend pas qu'on lui cède la parole.
— La représentante des Précurseurs a raison. Un plan bien orchestré a plus d’efficacité qu’une action spontanée. Si l’Ordre des Précurseurs veut bien nous apporter leur aide, alors accordons-leur du temps. L'Atlante empoigne sa veste comme si le tissu avait dit quelque chose d'offensant. Flostia pense : Pourquoi un ponte de l’aristocratie a pris ma défense ?
Le roi dit d’une voix retenue :
— Voyons Maître Golpe, ne froissez pas nos invités.
Le prince tapote nerveusement du pied. Il ouvre la bouche pour intervenir, mais le roi le devance :
— Passons au sujet suivant.
Le silence s’étire un instant. L’Atlante jauge le roi d’un regard hautain, comme pour peser la valeur d’un animal plus que celle d’un monarque. Puis, il dit :
— Parlons donc d’affaires concrètes, Votre Majesté. Votre position doit être consolidée, et je viens avec une opportunité. Une arme que mon peuple serait heureux de vous proposer… un moyen absolu face à Bellum. Elle assurerait votre supériorité militaire, et garantirait la paix à votre royaume. Imaginez un avenir où vos frontières ne seraient plus menacées, où vos soldats n’auraient plus à mourir au combat, vous pourrez vous concentrer sur votre projet « d’agriculture ».
Il laisse planer un silence calculé avant d’ajouter, d’un ton plus feutré :
— Bien entendu, si votre Majesté estime ne pas en avoir l’usage, d’autres nations se montreront sans doute plus réceptives à une telle proposition.
Une ombre passe sur le visage du roi. Golpe ricane et murmure à ses voisins immédiats :
— Voilà comment on mesure l’état d’esprit d’un Atlante. Plus il vous considère comme des êtres inférieurs à lui, plus vous êtes sûr qu’il est contrarié.
Le prince ouvre la bouche. Ce qui sort n’a pas prévu d'être poli :
— Nous savons ce que vous voulez, mais ce minerai ne se cueille pas comme un fruit sur une branche ! L’extraction est un enfer ! Elle coûte des vies !
— Des vies non-atlantes, je suppose, répond l’Atlante d’un ton méprisant. Pardonnez mon insensibilité, mais il me semble que l’histoire de ce royaume ne s’est jamais embarrassée de telles considérations. Vous brûlez bien vos congénères lorsqu’ils sont suspectés d’être différents.
— Vous nous prenez pour des animaux ou quoi ? Ayez un peu de respect !
Les cinquante personnes réunies dans la salle réagissent différemment : certains chuchotent avec nervosité, d’autres restent de marbre. Elle décroise les bras sous la table. Parfait ! pense-t-elle, qu’ils s’étripent entre eux et m’oublient.
Mais un claquement retentit soudain, interrompant tout murmure. Le fils du roi se lève brusquement.
— Père, intervient-il d’une voix forte, nous ne pouvons pas céder ce minerai à bas prix. Chaque tonne extraite met en péril nos mineurs, nos sujets. Si nous poursuivons cette exploitation, nous devons recevoir une rémunération juste. Nous n’avons aucune raison de brader notre richesse au peuple Atlante !
Son regard s'attarde sur lui — une dissection, pas un sourire.
— Charmant ! Un fils qui contredit son père en public. J’admire votre audace, mais vous surestimez votre position. C’est votre roi le décisionnaire et vous n’êtes pas mon égal. Notre technologie est bien supérieure à toutes les autres dans ce monde.
Le prince ne recule pas.
— Et c’est mon peuple qui meurt dans les mines, pas le vôtre ! Vous voulez notre minerai ? Dans ce cas, payez le prix qu’il mérite. On veut bien plus qu’une seule arme !
— Voilà qu’il recommence… murmure le roi en se tenant le visage d’une main.
Flostia observe l'échange. Ce jeune garçon a du courage ! Défier un Atlante en public... Ou il est ignorant... Probablement les deux.
L'Atlante hurle :
— Ça suffit ! Vous voulez une guerre contre nous ?
L’émissaire de l’Ordre se fige. Une guerre contre les Atlantes ? Elle jette un regard dans l’assemblée. Ça serait un massacre... Arianna tomberait...
Le silence retombe, plus lourd que jamais. Le roi, qui observe en silence l’escalade du conflit, se lève. La table semble rétrécir quand il prend toute la hauteur de sa taille. Puis, d’une voix basse mais assurée, il prend la parole :
— Cela suffit ! Nous allons clore cette réunion ici. Cher émissaire Atlante, je vous invite à discuter plus en détail de votre proposition… mais en privé, si vous le voulez bien.
L’émissaire à la peau bleue, dont le visage témoigne d’une certaine frustration, accepte l’offre de mauvaise grâce, son regard glissant furtivement sur l’héritier. Le roi se tourne vers son fils, la mâchoire un peu plus tendue et murmure d’un ton presque indiscernable :
— Ce soir, nous aurons une conversation, toi et moi. Une conversation qu'il vaut mieux ne pas remettre à plus tard dans ton intérêt.
Le prince fixe son père qui annonce la fin de la réunion. Il a entendu la décision du roi, mais au lieu de se soumettre ou de réagir par la colère, il reste silencieux, les poings serrés à sa chaise. Le bois de l'accoudoir se déforme à la pression de ses doigts.
Durant le même instant, dans les couches profondes de la cité, Aléanna ondule entre les silhouettes, une ombre vive au milieu de la fange stagnante. La construction de la citadelle d'Arianna évoque un calice renversé : les quartiers pauvres en contrebas, le pilier central orné d'une fontaine monumentale et de plateformes mobiles, puis les hauteurs réservées aux aisés et aux nobles. Ce jour-là, ce n'est plus le tumulte habituel : c'est une fièvre qui s'empare des pavés.
Quelqu’un d’important monte aujourd’hui, forcément. Ce n’est pas mon problème. Je dois trouver un ascenseur vacant, sinon je vais attendre des heures.
Elle cherche un ascenseur sur le départ. La foule grossit. Son œil repère une place. Un pli gagne le coin de ses lèvres. Parfait.
Elle ajuste sa besace sur l'épaule, inspire profondément, et fonce. Un homme avec un sac de grains — elle glisse sous son bras. Une femme aux paniers — elle pivote. Un enfant surgit de nulle part et elle ne le voit pas assez tôt : son épaule l'accroche, il chancelle, elle ne s'arrête pas. Une charrette branlante — elle se courbe juste à temps. Des gardes royaux bloquent le passage — elle ralentit une fraction de seconde, cherche l'interstice, force le passage. Plus que quelques mètres. Elle bondit sur la plateforme, rate la corde, la rattrape à deux doigts. Ses doigts brûlent et elle s’élève enfin. Son rire s'étrangle. Des regards noirs se lèvent. Elle esquisse un sourire gêné.
— Bonjour ! Désolée, je suis très en retard !
Ça s'élève. Au milieu de ce désordre, son souffle ralentit. L’air cesse de mordre à mesure que je monte, pense-t-elle.
Avec un sourire satisfait, elle lève les yeux vers le sommet.
En gravissant les derniers étages, la jeune femme émerge sur l'immense terrasse surplombante. Une brise douce effleure son visage.
En haut, l'air n'a plus de maître ; il coule sur sa peau comme une promesse. Mais cette sensation se dissipe vite. La cité fourmille de monde. Des exclamations fusent, les passants échangent avec vivacité.
— Tu as entendu ? C'est aujourd'hui que se tient la réunion. Les Atlantes sont déjà présents. Leur ambassadeur est arrivé.
— Je te parie qu'ils vont encore négocier pour retarder les livraisons. Ils veulent toujours plus en donnant moins, dit un vieux marchand qui ajuste ses sacs de céréales.
— Ce n'est pas si simple. Si l'accord est rompu, c'est notre puissance militaire qui en pâtira, répond une jeune femme, les bras chargés de parchemins.
Elle se faufile discrètement entre eux, roulant des yeux.
Encore ces histoires de noblesse et de politique... J'ai déjà donné avec mon éducation.
Au détour d'une ruelle, une boutique attire son regard. Des étagères remplies de livres anciens attisent sa curiosité. En s'approchant de l'entrée, l’air glisse un parfum d’encre vieillie et de parchemins assoupis. Des piles d'ouvrages usés bordent les murs, des rouleaux que personne n'a ouverts depuis assez longtemps pour que la poussière ait une couleur.
Un vieil homme à la barbe grise lève les yeux de son comptoir.
— Bienvenue dans le sanctuaire du savoir, mademoiselle.
La chasseuse esquisse un sourire, les yeux déjà accrochés à une couverture vieillie montrant une hydre. Elle se perd dans les rayonnages, effleurant les tranches des ouvrages. Chaque titre semble éveiller une mémoire, une image, une idée : créatures oubliées, récits de chasse, écosystèmes exotiques, contes ésotériques sur des artefacts anciens.
— Vous avez une belle collection.
Elle pose une pile de trois livres sur le comptoir.
— Ah, ceux-là ? Vous avez l'œil ! Les jeunes préfèrent les histoires de guerre ou les récits romancés de chevaliers...
Il se penche vers elle, baissant la voix.
— Mais ces livres-là... ils sont bien plus précieux qu'ils en ont l'air.
— Je suis chasseuse et exploratrice. J’ai été témoin de quelque chose d’étrange récemment. Et ces ouvrages pourront peut-être répondre à mes questions.
Elle tapote la couverture d'un manuel sur les espèces disparues.
— Une chasseuse ? Vraiment ?
Tandis qu'il emballe les livres dans un sac de toile, son regard s'attarde sur le poignet de la jeune femme.
— Dites-moi... Ce bracelet que vous portez. Où l'avez-vous trouvé ?
Elle s'arrête net, interloquée.
— Mon bracelet ? Pourquoi cette question ?
Il se penche davantage, un éclat étrange passe dans son regard.
— Je connais un collectionneur qui paierait très cher pour un tel objet. Cinq cents pièces d'or.
Cinq cents ? Pour un bracelet trouvé dans une ruelle ?
— Je vous remercie, c'est une belle somme, mais j'ai besoin de réfléchir.
Le sourire du vendeur se crispe.
— Mille pièces. Si vous acceptez maintenant.
Il insiste trop, pense-t-elle.
— J'ai dit non. Voici l'argent pour les trois livres.
Elle pose sept pièces de bronze sur le comptoir et saisit ses ouvrages.
— Deux mille, mademoiselle !
Le vendeur la suit jusqu'à la rue, criant dans son dos.
Mais elle disparaît déjà dans la foule. Poursuivant sa promenade dans les hauteurs de la cité, son esprit retourne sans cesse à l'étrange conversation avec le vieux marchand.
Pourquoi ce bracelet revêt-il une telle importance ?
Elle baisse les yeux vers son poignet, se remémorant la lueur orangée-marron qui a jailli la veille au contact de l'objet. Un fil de froid se déroule dans son dos, précis comme une aiguille. Absorbée par ses pensées, elle ralentit le pas. Une sensation bizarre envahit ses tempes, comme un bourdonnement subtil résonnant dans son crâne.
Quelle est cette sensation ? Pourquoi je peux entendre toutes les conversations à cette distance ?
Sans même regarder, elle croit ressentir une silhouette se faufiler entre deux passants derrière elle. Elle se retourne : personne. Juste une vieille femme discutant avec un marchand d'artisanat.
— Ça ne vient pas de dehors. Ça vient de moi, murmure-t-elle en plissant les yeux.
Elle secoue légèrement la tête et reprend sa marche lorsqu'un individu vêtu d'une longue cape sombre la bouscule à l'épaule. Elle recule sous l'impact, mais il ne s'arrête pas.
— Hé ! crie-t-elle.
Il se retourne à peine, jetant un regard glacial dans sa direction avant de poursuivre son chemin.
— Un mot d'excuse serait trop demander ?
Elle souffle bruyamment pour calmer son irritation, consciente que ce n'est pas seulement l'homme qui l'énerve. Cette sensation étrange persiste. Le monde autour d’elle semble trop rapide, trop net. La chaleur de la ville haute bat son plein. Un homme corpulent, richement vêtu, l'arrête dans la foulée.
— Mademoiselle ! Vous ! Attendez !
Elle s'immobilise, surprise par le ton pressant.
Mais quoi, encore ? Pourquoi on vient m'embêter toutes les cinq minutes ?
— Qu'est-ce qu'il y a ? demande-t-elle en le dévisageant d'un regard méfiant.
L'homme essuie son front en sueur avec un mouchoir en dentelle avant de s'approcher.
— Avez-vous vu un homme étrange passer par ici ? Grand, une cape sombre, le visage à moitié dissimulé... Il m'a volé un objet très précieux.
La chasseuse plisse les yeux, réfléchissant une seconde.
— Oui, un individu avec une cape m'a bousculée en courant il y a deux minutes. Pas un mot d'excuse.
Elle indique une allée sur la droite. Avant de rabaisser son bras.
— Combien vous payez si je réussis à récupérer votre bien ?
Le noble écarquille les yeux, surpris par son audace.
— Ne vous mettez pas en danger, jeune fille, mais... une pièce d'or.
Elle hausse les épaules avec un petit sourire amusé.
— Et à quoi ressemble votre bien ?
— C'est un petit médaillon d'or, rond comme une pièce, que l'on peut ouvrir.
— L'affaire est réglée. Restez ici.
Elle place les ouvrages dans ses mains. Sans attendre davantage, elle fait demi-tour et s'élance dans la direction indiquée. Son corps se faufile entre les passants, ses réflexes de traqueuse prenant le dessus.
Sa vigilance se cristallise, l'air semble soudain porteur de menaces invisibles.
Une poursuite urbaine. Voilà un défi amusant.
Autour d'elle, les cris s'entremêlent. Elle zigzague entre eux, sa concentration est totale, ses yeux en alerte.
— Impossible de distinguer quoi que ce soit dans ce chaos, grogne-t-elle entre ses dents.
Elle repère un petit muret de pierre non loin et grimpe dessus d'un bond pour dominer la foule. De là-haut, elle distingue une artère principale qui s'étend jusqu'à un château, tout au loin. Des étals colorés débordent de marchandises.
— Allez, approchez ! Plumes d'Argentavis pour cet hiver ! crie un marchand au loin.
— Rien. Aucune silhouette ressemblant à ma cible...
D’un coup, elle aperçoit une cape sombre dissimulée dans un tas de paille. D'un bond gracieux, elle s'élance depuis le muret, atterrissant six mètres plus loin.
C'est la même qu'il portait... j'en suis sûre. Personne n'abandonnerait cette tenue. Cela signifie que l'objet qu'il a dérobé doit valoir très cher.
Perdue dans ses pensées, elle porte instinctivement une des manches sous son nez, comme par réflexe, puis renifle. Une odeur subtile et singulière lui monte aussitôt aux narines : cuir vieilli, musc, avec une étrange note métallique.
Ignorant les passants qui la regardent, elle ferme les yeux un instant. Elle inspire profondément à nouveau, tentant de capter la direction de cette odeur étrange.
Je ne comprends pas ce qui m'arrive, mais je sens distinctement son odeur.
Brusquement, elle se remet à courir, serrant la cape dans sa main comme un trophée de chasse. Chaque pas la rapproche du frisson de la traque, comme dans les forêts denses ou les vallées escarpées.
Tu ne m'échapperas pas. La traque est ma spécialité.
La jeune femme traverse la foule en sautant à travers chaque étal. L'odeur de sa cible la guide comme un fil invisible.
Il est proche.
Les venelles s'enchaînent, les visages défilent, mais elle ne se laisse pas distraire. Puis, au détour d'un passage étroit, elle l'aperçoit. L'inconnu avance les mains enfouies dans ses poches, un pas sur deux.
Trop tard, voleur.
Elle accélère le rythme et le rattrape en quelques foulées. Elle lui barre le chemin sans hésiter.
— Fin de la course, le voleur. Si ta mère t'avait éduqué à la politesse, je ne me serais pas donné autant de mal pour te retrouver.
L’homme recule d'un pas. Sa bouche s'ouvre sur rien.
— Petite, tu es tombée sur la tête ? Tu penses pouvoir m'arrêter, toute seule ?
Elle ne répond que par un regard dur, inébranlable.
— Je te propose une sortie sans humiliation. Refuse, et je te couche.
L'homme éclate d'un rire grinçant. Il sort une lame de sa poche, la faisant briller à la lumière du jour.
En un clin d'œil, il se jette sur elle, arme levée.
Chaque détail devient net, lui livrant les rouages de l'instant dans un silence de mort.
Qu'est-ce que... ?
Elle voit trop. L'articulation du coude, le poids du bras, la ligne du couteau dans l'air — son cerveau traite tout en même temps et ça ressemble à du bruit. Elle pivote. Mal. La lame frôle son épaule, déchire sa manche.
Merde !
Mais son corps réagit avant son esprit. Sa main jaillit, percute le menton de l'homme. Plus fort qu'elle ne le voulait. Il vacille, ses jambes flageolent sous l'impact, puis il s'écroule lourdement sur le sol, les mains serrées contre sa gorge, haletant.
Elle fait un pas en arrière.
J'aurais pu le tuer. Qu'est-ce qui m'arrive ?
Ses mains tremblent. Un vertige la saisit — contrecoup de l'adrénaline, ou du pouvoir qu'elle ne contrôle pas.
Elle ne lui laisse pas le temps de reprendre ses esprits. D'un geste, elle s'approche et arrache le pendentif dissimulé sous sa chemise, le glissant rapidement dans sa poche.
— Ne pleure pas, petit voleur. Tu ne mourras pas. Mais la prochaine fois que tu me bouscules sans t'excuser, tu finiras au fond du fleuve Olaus avec les Sarcosuchus pour te tenir compagnie.
Le pendentif en sa possession, elle tourne les talons et s'éloigne d'un pas rapide, laissant l'homme suffoquant derrière elle.
Elle rejoint le noble, le pendentif tendu vers lui.
— Voici votre bien. Comme s'il n'avait jamais quitté votre cou.
Le noble s'empare du pendentif, l'ouvre avec précaution et soupire de soulagement en observant l'intérieur. Il le remercie une première fois, puis une seconde, plus sincère.
— Cela devrait récompenser votre honnêteté, dit-il en lui tendant une pièce d'or avec les livres.
La chasseuse examine la pièce, équivalente à plusieurs semaines de salaire. Elle lève ensuite les yeux vers le noble, intriguée par l'objet dans sa main.
— Qu'est-ce donc que ça ? On dirait un tableau peint, mais plus réaliste.
Le noble sourit, amusé par son innocence.
— C'est une photographie, un art qui capture la lumière pour immortaliser les instants. Vous devriez voir ces merveilles de vos propres yeux, un jour.
Elle hoche la tête, fascinée, tandis qu'elle glisse la pièce d'or dans sa poche.
— D'où ça provient ?
— Dans la nation de Neuter, vous y trouverez d'incroyables inventions, comme la photographie.
— Neuter ? Je n'y suis jamais allée. Leur avance technologique sur nous est impressionnante... Peut-être devrais-je m'y rendre un jour.
Le noble acquiesce avec un sourire énigmatique.
— Qui sait ? Peut-être que nos chemins se croiseront là-bas.
Il replace son pendentif autour du cou.
— Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, j'ai des affaires pressantes à régler. Prenez soin de cette pièce, elle pourrait vous ouvrir bien des portes.
Elle sourit, serrant la pièce d'or dans sa main.
— Merci, Monsieur. Je n'y manquerai pas.
Elle observe le noble s'éloigner et pense à autre chose. Les livres et la pièce d’or : elle les serre contre elle.
Après avoir dévalé les marches usées de la citadelle, elle parvient enfin devant sa demeure. Une modeste maison, bâtie de pierres grises et de poutres robustes, au milieu d'un quartier pauvre. Le toit de chaume, légèrement penché. La porte en chêne, ornée de ferrures anciennes, attend patiemment son retour.
À des lieues de là, sur le plateau de la citadelle, une place déserte. Un édifice dont la porte n'est pas verrouillée — Zeronne le note avant même de poser la main dessus. Il entre. Les murmures depuis l'autel lui parviennent avant que ses yeux aient fait le tour de la salle. Il ralentit le pas sans décider de le faire.
Au centre de la pièce, deux silhouettes se tiennent face à lui. Hilaris observe le chevalier noir avancer vers eux, tandis qu'une seconde personne reste dissimulée derrière une étoffe aux reflets changeants selon la lumière.
— Zeronne, déclare-t-il d'une voix qui porte sans effort, nous avons un problème.
Il effleure le cuir de sa garde, un geste machinal gravé par mille combats.
— Toi non plus, tu n'as pas retrouvé le bracelet de Topaze ?
— Pire que cela. Une nouvelle personne s'est emparée de l'objet. Elle a blessé un homme durant une altercation en pleine rue.
Le chevalier serre la poignée de son épée, sans avoir l’intention de s’en servir.
— Flostia n'est plus avec toi ?
— Elle est toujours à la réunion. J'ai préféré gagner du temps et poursuivre les recherches.
Une voix féminine s'élève de derrière la capuche, douce mais empreinte d'une autorité glaciale.
— C'est une jeune femme nommée Aléanna qui s'amuse à utiliser son pouvoir en pleine rue, poursuit-elle en agitant ses mains avec agacement.
Le Précurseur baisse la tête, mâchoire contractée.
— Une innocente de plus maudite par notre faute... Nous n'avons pas été assez rapides. Calilus, sais-tu où elle se trouve ?
La mystérieuse femme esquisse un sourire qui éclaire son visage et révèle ses cheveux blonds, savamment tressés en une couronne.
— Oui, elle réside au huitième étage du pilier de la citadelle, rue des Achatina, dans une maison en pierre grise. Ainsi, vous pourrez la tuer durant son sommeil.
Sa voix ne monte pas, ne s'accélère pas — rien ne trahit qu'elle vient de proposer un meurtre. Les mains du chevalier s'ouvrent sur le vide, laissant l'épée à son fourreau par pur désarroi.
— Tu es folle ! Nous sommes les protecteurs du monde, pas des assassins !
— Si vous voulez vous compliquer la vie, ça ne regarde que vous. Vous n'aurez de toute façon pas mon aide, dit-elle en ravalant son sourire.
Hilaris, tout en croisant les bras, pose une question :
— Tu ne veux pas nous aider ?
— Je traque un ennemi de notre ordre très puissant, il est prioritaire sur votre petite mission. Si je me montre, ma mission échouera.
— D'accord, je comprends. Zeronne, je viens avec toi. On va faire ça vite.
— Non merci, Hilaris. Je vais m'y rendre seul. On connaît ta patience pour les conversations avec d'autres « êtres humains », dit le chevalier noir sur un ton ironique.
Calilus étouffe un ricanement derrière sa main. Hilaris lance un regard noir à son compagnon avant de répondre :
— Très bien. Je vais aller chercher Flostia. Nous te recontacterons pour fixer un nouveau lieu de rendez-vous.
Zeronne hoche la tête et se dirige vers la sortie du temple. Ses pas résonnent sur les dalles de pierre. Avant de franchir le seuil, il s'immobilise et se retourne vers Calilus.
— Cette fille... Aléanna. Tu es certaine qu’elle a utilisé Topaze ?
Calilus déploie un parchemin et en parcourt brièvement le contenu, rédigé sous forme de rapport.
— Aucun doute, « Manifestation des pouvoirs confirmée ». C’est trop tard.
Le chevalier noir acquiesce. Sa main se referme sur le pommeau de son épée sombre. Un instant, son regard se perd dans le vide, comme s’il pesait une décision difficile.
— Si elle refuse de te donner Topaze, que vas-tu faire ? demande-t-elle.
Aucune réponse ne vient. Puis :
— Je ne lui laisserai pas le dernier mot.
La porte ne grince pas. Il est déjà loin quand Calilus déploie le parchemin à nouveau.

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