Chapitre 6 - Le jugement du roi
Aléanna pousse la porte en chêne et dépose les livres sur la table. Une odeur d'agrume tranche l'air, vive et presque piquante. Son père s'attarde à éplucher une orange.
— As-tu trouvé quelque chose d'intéressant ? demande-t-elle.
Ses yeux quittent le fruit, un pli furtif creuse sa joue.
— Tout d'abord, ma chérie, as-tu rapporté ce que je t'avais demandé ?
Elle désigne la table où s'étalent les livres.
— Parfait, je crois pouvoir trouver des réponses en parcourant ces ouvrages.
— Dis-moi ce que tu as découvert aujourd'hui.
Il détache un quartier d'orange et le mange, plongé dans ses notes. Puis, une ride barrant son front, il répond :
— Alors, pour le Qianzhousaurus, c'était très intéressant. Mais cette histoire de fleuve gelé en pleine saison chaude... ça soulève plus de questions que de réponses.
— Oui... Moi non plus je ne comprends pas.
Son père détache un nouveau quartier d'orange et lève les yeux vers elle. Ses yeux se voilent d'une densité nouvelle.
— En observant les tissus du Carnotaurus carbonisé que tu m'as rapporté, j'ai remarqué quelque chose de troublant.
Elle se penche, suspendue à ses mots. Le père pose l'orange sur la table, repousse les papiers et tire un petit plateau métallique contenant des fragments de peau noircis sous une loupe.
— Regarde... C'est comme si le tissu avait commencé à chauffer depuis l'intérieur de son corps.
Elle suspend tout mouvement, incertaine.
— Chauffée à l'intérieur ? Tu veux dire que cet animal a été « cuit » ?
Sa mâchoire se verrouille avant qu'il n'acquiesce.
— Exactement. Il a subi un phénomène thermique ultra-rapide, une chaleur si intense que sa peau s'est fendillée sous pression.
Fronçant les sourcils en voyant son père manipuler les pinces, elle demande :
— Qu'est-ce qui a provoqué cela ?
— Je n'exclus rien. Si c'était un phénomène naturel... sans trace de combustion classique ni résidu chimique... Ça ne correspond à rien de connu. Peut-être une technologie avancée Atlante...
Elle incline la tête, prudente.
— Ma seconde hypothèse est en lien avec le destin d'un village qui a été détruit.
Il marque une pause, puis reprend :
— D'après les histoires populaires, tous les villageois sont retrouvés brûlés sans la moindre marque de combustion. Leurs demeures pulvérisées par une puissance inexplicable... « Un fléau ».
Elle se suspend.
— Brûlés de la même façon que le reptile ? Sans aucune trace de feu naturel ?
Ses yeux demeurent arrimés aux siens et répond :
— Ils ont brûlé depuis l'intérieur de leur corps. Tous les habitants et les animaux... sauf un survivant...
— Qui a survécu ? chaque mot tombe sec, son pied battant le sol.
— Le seul survivant se fait appeler le Chevalier Noir. On dit qu'il a permit de vaincre le fléau.
— Et les « histoires populaires » n'expliquent rien d'autre ? Je dois conclure que c'est « magique » ?
La flamme grésille, seule voix dans la pièce. Les lèvres de la jeune femme se tordent, à peine.
— Je vais être franche... ta première hypothèse avec les Atlantes et leur technologie avancée me semble bien plus plausible. Ton histoire de village carbonisé et du chevalier noir charismatique vainquant une menace dont on ne sait rien... on croirait entendre une légende pour enfants.
Le mineur rit, s'accrochant au papier sous ses doigts. Soudain, une quinte de toux le plie en deux, le faisant s'affaisser à moitié sur la table.
Elle fond sur lui sans réfléchir. Tapotant avec force dans le haut du dos.
— Papa, tu vas bien ? Parlant trop vite.
Il lui fait un petit signe de la main, comme pour balayer sa peur d'un revers.
— Oui, oui...C'est... le travail dans les mines qui n'est pas toujours facile
Il reprend hauteur, vidé de couleur. Une gorgée d'eau sur le coin de la table avant de reprendre, d'un ton las :
— On doit charger trois fois plus de minerai ce mois-ci.
Sa bouche reste entrouverte face à l'ampleur de la tâche.
— Trois fois plus ! Mais bon sang... Que fait le roi ? Il vous fait travailler comme des bêtes pour une misérable bouchée de pain !
Il esquisse un geste las.
— Cela doit sans doute concerner la visite de l'émissaire Atlantéen aujourd'hui. Il souhaite probablement exhiber sa puissance, démontrer que tout fonctionne à merveille ici. D'ici quelques jours, les quotas reprendront leur cours normal.
Elle se tait, puis expire.
— Papa... Ne souhaiterais-tu pas renouer avec ton passé ? Reprendre tes recherches scientifiques là où tu les avais abandonnés ?
Sa main s'attarde dans ses cheveux.
— C'est très aimable à toi, ma chérie... Mais, je sis passé à autre chose. Depuis le départ de ta mère... Le travail dans la mine nous rapporte de l'argent.
Une cassure traverse son timbre.
— Elle me manque aussi... murmure-t-elle en baissant les yeux vers un souvenir exposé sur l'étagère : la plume d'un animal de contrées lointaines.
Son père lève les yeux vers elle et lui fait signe de s'approcher. Aléanna le rejoint, sentant une douce chaleur lui gagner le cœur quand il l'enlace brièvement.
— J'avais peut-être suspendu mes travaux... mais en rencontrant ta mère, j'ai trouvé quelque chose de bien plus précieux. Toi, ma fille.
Le sourire meurt en même temps que sa vigilance. Emporté dans le sommeil. Aléanna quitte la pièce. La porte se referme sans bruit derrière elle.
Gravissant quelques marches, elle entre dans la salle de bain. La vapeur adoucit les contours de la pièce. L'eau chaude de la baignoire en bois cerclée de métal dégage des volutes de vapeur qui s'élèvent vers les poutres du plafond. Ces traces éphémères témoignent que son père a précédé son arrivée. Elle tourne le levier de distribution de l'eau chaude, libérant davantage de vapeur dans la pièce. Elle accroche sa tenue à un porte-vêtement, retire ses bottes poussiéreuses et ses sous-vêtements, puis se dirige vers la baignoire. Lorsqu'elle s'immerge enfin dans l'eau chaude, un souffle de soulagement lui échappes. La fatigue se dénoue en elle. Les muscles tendus par la traque, le combat et les révélations du jour se relâchent. Elle lève les yeux vers le plafond en bois sombre, se laissant porter par les odeurs familières de savon aux herbes. Dans cette pièce où rien ne bouge, ses pensées se dissolvent peu à peu. Ses paupières se ferment tandis que son souffle ralentit... jusqu'à ce qu'une voix moqueuse, pure et nette, brise cette tranquillité.
— Je le savais... une primate bipède glabre.
Elle explose hors de l'immobilité. L'eau jaillit hors de la baignoire. Elle bondit en éclaboussant partout et plaque ses bras contre sa poitrine, les dents serrées.
— Qui... Qui a dit ça ?! Montre-toi !
Elle ne bouge plus, luttant contre le froid qui lui serre la nuque. Après quelques secondes de silence, elle glisse à nouveau dans l'eau, ne laissant dépasser que ses yeux.
— Bloup... je perds la tête... souffle-t-elle dans l'eau.
Mais alors qu'elle s'apprête à repousser cette étrange hallucination, la voix retentit de nouveau. Narquoise et parfaitement audible :
— Non, tu ne perds pas la tête. Je suis bel et bien là.
— AAAAAHHH ! hurle-t-elle.
Elle s'exclame tout en jaillissant de la baignoire avec fracas. Elle dérape, parvient à se retenir de justesse.
— Nom d'un Stégosaure ! Où es-tu, espèce de pervers ? Je vais t'apprendre à mater une femme pendant qu'elle prend son bain !
Elle fouille la pièce du regard. Ses pieds mouillés claquent sur le sol détrempé. Chaque recoin, chaque ombre est suspect. Ses yeux se durcissent.
La voix, amusée, résonne à nouveau :
— Allons, allons... quel tempérament. Je ne regarde rien. Je suis juste... dans ta tête.
— « Dans ma tête ? » demande Aléanna
Elle cherche encore l'origine de cette voix quand la porte s'ouvre. Sans réfléchir, elle attrape une petite bassine en bois posée au sol et la lance de toutes ses forces vers l'ouverture. Le projectile traverse la salle d'eau et frappe son père en pleine figure. Il s'écrase au sol, sonné, les bras écartés, la bassine roulant à côté de lui. Sa main monte à sa bouche avant de s'y plaquer.
— Oh non... Papa !
Elle s'enveloppe hâtivement dans un drap de bain, laissant ses mèches ruisseler, et se précipite vers son père. Ce dernier se redresse péniblement, la main posée sur son visage.
— Aïe aïe aïe... Qu'est-ce qu'il t'a pris ?
Les mots ne sortent pas ; impossible d'avouer qu'une voix lui parle. Elle improvise une explication à la hâte.
— J'ai vu une énorme araignée... Elle m'a surprise et j'ai paniqué.
— Toi, ma fille... Tu t'es effrayée d'une simple araignée ? Un mégalodon, passe encore, mais une araignée ?! Avec tout le bruit que tu faisais je me suis inquiété.
Il lui lance un regard mi-rieur, mi-exaspéré, puis se détourne vers le couloir.
Après s'être séchée et vêtue, Aléanna quitte la salle de bain. Elle parcourt le couloir en silence, puis regagne sa chambre, refermant la porte derrière elle. La lueur atténuée des lanternes instaure une atmosphère douce et feutrée, propice au repos. Elle s'installe sur son lit, les jambes croisées. Levant la tête en direction du plafond, elle dit :
— L'heure est venue de s'expliquer.
Un flottement — puis elle chuchote :
— Montre-toi.
Rien ne se passe.
— Esprit, es-tu là ?
Aucune réaction. Quelques secondes s'écoulent. Se laissant choir sur le lit, les bras en croix, les yeux rivés au plafond comme pour percer l'invisible, elle établit une constatation rigoureuse :
— Je suis vraiment idiote de parler à un plafond...
La voix retentit de nouveau :
— Oui, je confirme, tu as l'air complètement idiote là.
Aléanna se redresse d'un bond, les yeux grands ouverts.
— Tu es où ?! Montre-toi, parasite de l'esprit !
— Je n'ai pas de corps. Mais si tu veux me voir, regarde ton bracelet.
Aléanna baisse les yeux vers son poignet gauche. Ce bracelet... du métal noir et une pierre orangée... serait-il la source de mes tourments ?
— Donc, tu n'as ni corps, ni bouche. Tu peux m'expliquer comment tu fais pour parler ? Dit-elle sur un ton pragmatique.
— Ah, on ne m'a jamais posé cette question.
Aléanna, attendant une explication, finit par perdre patience :
— Tu ignores mes questions ?
— Absolument ! Tes interrogations frôlent le ridicule ! C'est comme si je te demandais pourquoi vous, les primates, vous mangez alors que vous allez déféquer après.
Un silence gênant s'installe. Puis la pierre orangée reprend, d'une voix presque candide :
— À propos... Cela fait-il mal ?
Elle cligne des yeux, perdue.
— Cette conversation est vraiment d'un médiocre niveau... Dis-moi comment tu t'appelles, pierre orangée.
— Je suis Topaze. Un éclat de ce que vous nommez « Dieu ». Et attention : pas le moindre d'entre-eux ! Je suis le plus puissant !
Aléanna plisse les yeux, perplexe.
— Un... éclat ? Et tu prétends être un dieu ? Moi je ne vois qu'un bijou sans bouche très bavard...
— Tsst... Je suis loin d'être un simple accessoire de mode. Je suis bien plus que cela. Mais poursuis donc tes interrogations insignifiantes, ça me fera passer le temps.
Aléanna reste figée un long moment, le souffle court. Quelque chose parle en elle. Qui prétend être un dieu. C'est impossible. Les artefacts magiques n'existent que dans les légendes pour enfants... Non ?
Elle tente d'arracher le bracelet, tirant sur le métal de toutes ses forces. Rien. Il ne bouge pas d'un millimètre.
— Tu perds ton temps, primate prétentieuse. Nous sommes liés maintenant.
Aléanna sent sa gorge se serrer. Liés ? Pour combien de temps ? À vie ? Elle passe une main sur son front.
— Je... je ne veux pas de toi. Pars. Sors de ma tête.
Un silence. Puis, d'une voix étrangement douce :
— Impossible jeune humaine.
Aléanna inspire profondément. Je n'ai pas le choix, je vais devoir comprendre ce qu'il se passe avant d'agir.
— D'accord... Dans ce cas, explique-moi. Quel est ton pouvoir ?
— Une question pertinente. Bien sûr que tu peux utiliser mon grand pouvoir.
Elle se lève du lit puis, fait les cent pas dans sa chambre, incapable de rester immobile.
— Refaisons le point. Tu es une entité divine enfermée dans un bijou et qui donne des pouvoirs à son porteur ? demande-t-elle en rapprochant d'un geste impatient le bracelet de sa bouche.
— Bravo Aléanna ! Poursuis ainsi, ta perspicacité me comble, dit la pierre sarcastiquement.
Sans se laisser distraire par ses remarques acerbes, elle continue d'examiner l'objet avec attention.
— Dis-moi... Tu n'es pas le seul ? Il y en a d'autres ? Es-tu vraiment le plus puissant ?
— Rassure-toi, les autres fragments ne sont que de minables cailloux à côté de moi.
Topaze tarde — juste assez pour que le doute s'installe.
— Tu es loin du compte. Mon don dépasse largement ce que tu imagines.
Aléanna s'arrête net, les sourcils froncés.
— Parle ! Quel est ton pouvoir ? Je peux lancer des flammes ? Voler dans les airs ? Avoir une force titanesque ? Ou alors... je peux arrêter le temps ?
Le temps accroche. Puis sa réponse tombe :
— Mon pouvoir est l'amplification des sens.
Aléanna cligne des yeux. Elle ouvre la bouche, la referme, puis la rouvre à nouveau, cherchant ses mots.
— Attends une seconde... les sens ? Tu veux dire entendre ? Voir ? Sentir ?
Elle ravale ce qu'elle allait dire.
— Est-ce une plaisanterie ? C'est nul comme capacité !
La gemme s'embrase d'une lueur orangée, pulsant avec une intensité croissante.
— Primate prétentieuse... Ne rabaisse plus jamais mon don au rang de simple babiole !
Aléanna recule d'un pas, un peu surprise par l'irritation du bracelet.
— Excuse-moi, mais tu ne peux pas m'en vouloir. Tu m'annonces être une entité divine, et tu m'offres des sens améliorés ?
— Pas seulement des sens, idiote ! C'est ta perception du monde qui est plus grande !
Il énumère.
— Tu peux entendre une goutte tomber au bout d'un couloir, voir dans l'obscurité la plus totale, détecter les mensonges, percevoir les battements de cœur, les vibrations du sol...
Elle reste muette. Peu à peu, son expression s'adoucit. Un sourire naît au coin de ses lèvres.
— Je ne suis pas vraiment convaincue pour l'instant.
— J'aurais quand même préféré pouvoir voler dans les airs.
— Sotte petite ingrate ! murmure l'objet.
Tandis qu'elle s'apprête à répondre, elle perçoit un changement dans sa voix. D'habitude si impertinent et sarcastique, il semble troublé.
— Je me sens un peu nauséeux tout à coup...
Sa voix résonne, plus sourde qu'à l'accoutumée.
Elle fronce les sourcils.
— Comment un bracelet peut-il être nauséeux ?
— Tais-toi et reste concentrée ! rétorque la pierre avec urgence. Une présence. Je la sens se rapprocher. Sombre, hostile...
Elle esquisse une interrogation, mais les mots lui manquent au son d'un martèlement sec de trois coups contre la porte. Ce bruit résonne à travers toute la maison, brisant le calme du soir.
— Cela fut rapide, chuchote-t-elle.
Elle s'extirpe en hâte de sa chambre. Le parquet gémit sous ses pas précipités tandis qu'elle dévale les marches étroites. Parvenue au couloir principal, elle distingue la silhouette de son père qui se dirige déjà vers l'entrée. Sa main effleurant la poignée. L'éclat vacillant du bracelet à son poignet s'atténue progressivement.
Arrête-le ! rugit la voix dans sa tête. Empêche-le d'ouvrir cette porte !
La jeune femme étouffe un cri derrière ses doigts tremblants. Son pouls s'emballe. Son père entrouvre la porte, les gonds grinçant dans le silence nocturne.
Devant lui se tient un jeune homme blond, vêtu d'une armure noire au style singulier, élégant et austère. Sa fine cape écarlate frémit sous la brise nocturne. Ils se fixent sans un mot. Puis il plie le buste ; l'armure grince légèrement.
— Excusez-moi de vous déranger à une heure aussi tardive. Je cherche une jeune femme, cheveux châtains. Ce ne serait point votre fille, par hasard ?
Le père fronce les sourcils, puis tourne la tête, l'apercevant debout dans le couloir, mi-cachée par l'embrasure de la porte. Elle observe la scène, sur ses gardes. Le jeune homme esquisse un léger sourire.
— C'est vous, mademoiselle. J'aimerais vous parler, s'il vous plaît, dit-il d'un ton rassurant.
Une tension lui serre la poitrine.
Il me cherche ? Pourquoi ? Qui est-il ?
Mais son visage reste impassible. Elle incline la tête.
— Papa, je vais me changer. Tu peux le faire entrer.
Elle gravit les marches vers sa chambre, laissant la porte entrouverte. En bas, elle entend son père guider l'étranger vers le salon.
Dans sa tête, la voix sarcastique résonne :
— Primate prétentieuse, tu ne vas pas le laisser entrer comme ça ? C'est l'homme que j'ai senti tout à l'heure !
Elle enfile rapidement une tunique propre.
Je sais. Mais s'il voulait me faire du mal, il ne frapperait pas poliment à la porte.
— Les humains sont imprévisibles. Surtout ceux qui portent des armes noires.
— Tu peux voir son épée d'ici ?
— Je la sens... Elle ressemble à moi. Un autre artefact.
Elle s'immobilise, une chaussure à la main.
En bas, la voix grave de l'étranger résonne :
— Vous pouvez m'appeler Zeronne. J'appartiens à l'Ordre des Précurseurs. Votre fille a été témoin d'une agression aujourd'hui.
— Menteur.
Elle descend les marches, le souffle court. Dans le salon, le feu projette des ombres ondoyantes sur l'armure noire de l'homme.
Dès qu'elle franchit le seuil, le silence. Le bracelet se tait brutalement.
Tu es là ?
Rien.
Son père se tourne vers elle.
— Très bien... Je vais aller dans la pièce à côté. S'il y a le moindre problème, tu cries, d'accord ?
— Oui, papa.
Il s'éloigne.
L'étranger se lève sans hâte.
— Enchanté, mademoiselle.
Elle croise les bras.
— Mon père vous a laissé entrer, mais moi, je ne vous connais pas. Que me voulez-vous vraiment ?
Le chevalier incline la tête.
— Tu as raison d'être méfiante. Je ne suis pas là pour l'agression. Je suis là pour le bracelet que tu portes.
Instinctivement, elle resserre son bras contre son flanc.
— Il est à moi.
— Je sais. Et c'est précisément le problème.
Il jette un regard vers la porte.
— Ce que j'ai à te dire ne doit pas être entendu. Marchons à l'extérieur.
— Pourquoi je vous suivrais ?
— Parce que tu veux savoir ce qu'est vraiment ce bracelet.
Elle hésite, puis soupire.
— Cinq minutes. Pas plus.
Ils sortent dans la nuit.
Le vent d'abord. Avant même la porte refermée, avant les ruelles — le vent, qui s'engouffre entre les arches et trouve les nuques.
Zeronne marche. Ses bottes frappent la pierre avec une régularité qui n'a rien de naturel ; le rythme d'un homme qui a l'habitude qu'on le suive.
Elle ne le suit pas. Elle marche, c'est différent.
Trois mètres. Elle ne choisit pas ce chiffre — son corps le choisit. Assez pour voir une attaque venir. Pas assez pour qu'il croie qu'elle a peur.
Les lanternes passent au-dessus d'eux par intermittence. Lumière, ombre, lumière. Sa cape écarlate vire au noir dans les entre-deux. Sa main à elle dérive vers sa ceinture — rien n'y pend, elle le sait — et revient.
L'arche au bout de la ruelle s'ouvre sur le vide. Pas de garde-corps, pas de rambarde. Uniquement la pierre qui s'arrête, et après : l'abîme, les montagnes, le ciel bas.
Zeronne s'y arrête comme si c'était un salon.
— Connais-tu les Précurseurs, Aléanna ?
Elle laisse le silence durer exactement ce qu'il faut pour que ce soit une réponse en soi. Mais, elle décide de parler.
— J'ai entendu des histoires. Et comme toutes les histoires, difficile de démêler le vrai du faux.
— C'est vrai, concède-t-il. Il regarde les montagnes. L'Ordre est né quelques jours après l'Événement. Nous protégeons l'humanité.
Il se retourne, leurs regards se heurtent.
— Et pour cela, nous cherchons à réunir les artefacts.
Son regard glisse vers son poignet. Lent, délibéré. Pas une menace — pire : une évidence.
— Des objets comme le tien.
Elle roule des yeux.
— Je ne veux pas être mêlée à ça.
— As-tu déjà utilisé son pouvoir ?
— Et si c'était le cas ?
Il recule d'un pas, se rapprochant du vide.
— Je ne suis pas venu pour te nuire.
Il pose son arme au sol.
— Je ne suis pas venu te combattre.
Elle plisse les yeux.
— Viens-en au fait.
— Très bien. Je vais être direct. Le bracelet est lié à toi désormais. Et si tu t'en sépares, ce sera la fin.
Elle se raidit.
— La fin ? Pour qui ?
— Pour toi.
Un frisson la parcourt.
— Explique-toi.
— L'arracher reviendrait à t'arracher le cœur.
Elle serre le bracelet.
— Alors je suis condamnée avec ?
— Pour toujours.
Elle crispe les mains.
— Quoi ?! J'ai trouvé ce bijou dans une ruelle !
Elle n'essaie pas de garder la voix basse.
— Arrête ton spectacle !
Il ne cille pas. Ce calme-là, elle commence à le reconnaître : ce n'est pas de la froideur, c'est de l'habitude.
— Je suis désolé que tu sois celle à apprendre cette vérité, dit-il en se rapprochant. Tu as deux choix. Le premier : rester seule. Le roi d'Arianna exécute les porteurs d'artefacts. Il y a peu, une femme a été brûlée vive sur la place publique... simplement pour avoir possédé un objet comme le tien.
Aléanna se souvient des rumeurs entendues dans les rues.
— Les chasseurs indépendants, continue Zeronne, partiront à ta traque pour s'emparer de Topaze, quitte à ce que tu en meures. Et d'autres organisations malveillantes feront de même. Ta famille, tes amis, seront des otages. Des moyens de pression.
Il laisse le vent du vide achèver ses mots à sa place.
— Seule, tu seras morte avant la prochaine lune. Et si tu survies, tu connaîtras l'enfer d'un possesseur.
Ses mains cherchent quelque chose à saisir et ne trouvent rien. La peur était là une seconde plus tôt. Maintenant elle a surtout envie de lui coller un coup de poing.
— Et la deuxième option ?
— Tu me rejoins. Tu apprends à maîtriser Topaze. À survivre. À comprendre ce qui t'arrive. Nous protégerons tes proches en échange de ton dévouement pour notre Ordre.
Elle le fixe.
— Et si je refuse ?
— Alors je partirai. Et quand les chasseurs viendront, tu seras seule.
Aléanna ouvre la bouche, prête à répliquer vertement. Mais les mots restent coincés. La femme brûlée. Le chasseur. Elle n'a pas besoin de chercher plus loin. Un silence tendu s'installe, seulement troublé par le sifflement du vent qui remonte du vide.
Sans rien dire, elle se détourne et s'éloigne d'un pas vif, presque rageur. Ses bottes claquent sur les dalles de pierre. Derrière elle, Zeronne reste immobile un instant, puis ramasse son épée et la suit à distance respectueuse.
Aléanna marche vite. Zeronne la suit comme une ombre, ni trop proche ni trop loin.
Topaze, j'espère que tu as une bonne excuse pour ton silence. Parce que là, franchement, j'aurais bien aimé des informations fiables sur la situation.
Rien.
— Bracelet de pacotille ! Cailloux sans intérêt ! dit-elle à haute voix, la bouche proche de son poignet.
Les ruelles étroites de la citadelle s'étendent devant elle, éclairées par la lueur vacillante des lanternes suspendues aux murs. Quelques fenêtres brillent encore, mais la plupart des maisons sont plongées dans l'obscurité. Elle arrive enfin devant sa porte. Sa main se referme sur la poignée froide. Le cliquetis métallique résonne dans la nuit.
Puis elle s'immobilise.
Des voix. Étouffées. Lointaines. Mais claires à ses oreilles, comme si elles résonnaient directement dans sa tête.
— Tu es sûr que c'est ici ?
— Le maître a dit au huitième étage, rue des Achatina, maison en pierre grise.
— Et le père ?
— On tue les témoins.
Elle entend sa propre respiration s'arrêter.
Zeronne, remarquant son immobilité, s'approche.
— Que se passe-t-il, Aléanna ? demande-t-il d'un intonation plus grave.
Elle lève une main tremblante et place un doigt devant sa bouche.
— Silence... murmure-t-elle.
Elle tourne la tête vers lui, ses lèvres forment un mot qui ne sort pas.
— Il y a des hommes qui approchent. Beaucoup d'hommes. Et ils parlent de ma maison.
Zeronne fronce les sourcils, scrutant les alentours. Les rues sont vides, silencieuses.
— Où ça ? Je ne vois personne.
— Plus loin... dans les ruelles. Ils se rapprochent.
Elle agrippe sa cape, les ongles s'enfonçant dans le tissu.
— Une dizaine, peut-être. Organisés. Ils avancent vite... Tu veux prouver ta bonne foi ? Aide moi !
Zeronne observe le bracelet à son poignet. La pierre orangée pulse d'une lueur sourde, comme un cœur qui bat. Topaze. Elle utilise déjà son pouvoir. Réalisant le danger imminent. Ses traits se figent.
— Aléanna, va chercher ton père et reviens vers moi ! Je m'occupe de barricader la porte !
Elle fuse à travers le couloir. Elle atteint le bureau où se trouve son père.
Elle pousse la porte d'un geste vif.
— Papa ! lance-t-elle.
Il relève les yeux de ses documents, interloqué par sa mine bouleversée.
— Que se passe-t-il ma chérie ?
Elle aspire une bouffée d'air, tremblante, ses doigts agrippés au battant.
— Il faut partir ! Immédiatement !
— Partir ? s'étonne-t-il, le ton incertain. Mais... pourquoi ? Que t'arrive-t-il ?
— Je n'ai pas le temps de t'expliquer. C'est vital et urgent !
Il la fixe un instant, incertain. Puis, dans le regard de sa fille, il lit la peur de quelqu'un qui a déjà vu ce que les chasseurs font. Des coups sourds ébranlent la porte d'entrée. Lourds. Précis. Violents. Le bois vibre.
Le père attrape une sacoche et y jette quelques documents. Au même instant, un fracas de verre brisé retentit dans la pièce voisine.
— Bon sang, ils sont là ! hurle Zeronne depuis le salon.
Aléanna, agrippe sa manche.
— Papa ! Ces foutus documents ne valent pas nos vies !
Son père vacille, pris de court par l'imprévisibilité de la scène, lâche tout au sol.
Simultanément, les coups à la porte avant redoublent de violence. Les bruits de verre brisé dans la pièce voisine s'amplifient. Zeronne, depuis le couloir, lance des ordres.
— Aléanna ! Bloque la fenêtre !
Puis, un sifflement aigu déchire l'air.
Une flèche enflammée traverse la vitre qui se pulvérise avant que le son n'arrive. Et se plante dans les rideaux.
Ensuite, une deuxième. Une troisième. Puis, une pluie d'éclats incandescents s'abat sur la maison. Jamais la garde royale n'aurait recouru à pareille méthode, rumine-t-il. Qui nous attaque ?
En une fraction de souffle, le tissu n'est plus.
Les flammes courent le long des tentures, grimpent vers les poutres. En quelques secondes, le feu bondit d'un rideau à l'autre, léchant les murs. Rien ne l'arrête.
La tapisserie murale s'embrase. Le vieux bois craque, noircit, se consume.
Aléanna recule, un bras devant son visage. La chaleur devient étouffante. La fumée envahit le couloir, épaisse, noire, âcre.
Elle arrache un pan de sa tunique et le plaque contre sa bouche. Ses yeux la brûlent. Les larmes coulent, traçant des sillons clairs sur ses joues noircies de suie. Elle aspire une bouÿée d'air à travers le tissu. Ça ne suffit pas. Sa gorge râpe. Chaque inspiration est une brûlure.
Elle pivote vers la porte arrière. Leur seule issue.
Trop tard.
Les flammes barrent déjà le passage, dressant un mur orange et rugissant. La chaleur est insoutenable.
Au-dessus d'elle, une poutre gémit. Le bois se fend dans un son sinistre. Des braises tombent du plafond comme une pluie de feu. Une solive cède avec un craquement sec. Elle s'effondre dans une gerbe d'étincelles, manquant de peu Aléanna qui bondit en arrière.
— Non... non... murmure-t-elle, chaque battement pèse un peu plus que le précédent.
La fumée s'épaissit, dévorant l'oxygène. Elle ne voit plus à deux mètres. Les murs bougent ou c'est elle. Elle ne tranche pas.
Son père, pris de panique, frappe le plafond de ses poings. Encore. Encore. Le bois résiste. Ses mains se couvrent de sang. Il s'acharne, désespéré, cherchant une sortie qui n'existe pas.
Aléanna balaye la pièce du regard à travers la fumée dense. Aucune issue. Le feu encercle tout. Les murs, le plafond, le sol.
Nulle part où fuir.
Son père plaque son visage contre une fissure creusée par les flammes dans un angle du plafond, emplit ses poumons d'air, puis retient sa respiration. La chaleur fait luire son front de sueur. Il se redresse et court en direction de sa fille.
Tout à coup, il s'effondre. Tombant sans se rattraper.
— Papa ! crie-t-elle, sa voix se casse.
Aléanna se jette à genoux, le secouant désespérément.
— Réveille-toi papa ! Ne me laisse pas !
Son souffle difficile se mêle aux crépitements sinistres du feu. Elle tapote ses joues, pose sa main tremblante sur sa poitrine pour sentir un battement.
Un pouls. Faible. Irrégulier. Presque imperceptible.
— Papa !
Il ne répond pas. Ses lèvres sont bleues. Autour d'elle, les bruits se déforment. Ses yeux fixent Zeronne s'approchant, la bouche en mouvement... mais aucun son ne parvient à ses oreilles. Les flammes forment comme un voile entre elle et le monde.
Elle se remémore la découverte du fleuve gelé. Quelle pensée absurde pour mourir.
Une larme roule le long de sa joue maculée de cendres. Son regard glisse vers les flammes qui dévorent maintenant les poutres du plafond.
Zeronne étreint fermement la poignée de son épée avant de la libérer de son fourreau. Aussitôt, une lueur sinistre émane de la lame noire. L'air accroche, comme s'il retenait son propre élan, chargé d'une poussée encore informe qui cherche à percer.
Debout, solidement campé sur ses appuis, il brandit sa lame devant lui, son regard ne bouge pas d'un millimètre. Il est parfaitement calme.
D'un cri impérieux, il tonne :
— EXTINCTIO !
L'acier réagit immédiatement, pulsant d'une clarté sombre, violâtre, presque vivante. Une onde invisible se propage. Là où elle passe, les flammes sont englouties, consumées par cette absence de lumière, qui n'est pas de l'ombre. L'effet est irréel : une bulle se forme autour d'eux, absorbant la chaleur, les sons, la lumière. Le monde semble s'évanouir dans une suspension silencieuse.
Puis tout s'arrête.
La température s'effondre brusquement. L'air redevient respirable. Les langues de feu s'éteignent, cédant la place à un vent léger et vivifiant qui caresse les visages. Il ne reste plus que des cendres, un environnement noirci... et un calme lourd.
Il rengaine sans un mot. Une sueur perlante glisse le long de sa tempe. Il observe Aléanna, toujours à genoux près du corps de son père. Figée. Absente. Doucement, il s'agenouille près d'elle, posant une main sur son épaule.
— Aléanna... regarde-moi. C'est fini. Tu es vivante.
Elle cligne des yeux. Une, deux fois. Puis lève la tête vers lui. Elle touche sa propre joue, son bras, puis son ventre.
— On est... toujours là ?
— Oui. Mais ce n'est pas terminé. Ils sont encore dehors.
Il presse une fois. Deux fois. Comme on serre la main d'un mourant pour lui prouver qu'il est encore là. Le feu est éteint, mais dehors, ça bouge encore. Elle baisse les yeux vers son père. Le pouls est toujours là, fragile.
— Papa... il respire à peine...
Son regard se pose sur Topaze. La pierre continue de pulser, projetant des reflets sur les murs calcinés.
— Ton pouvoir... est-ce qu'il te permet de sentir s'il y a des possesseurs d'objets parmi eux ?
Ses sourcils se froncent, traçant une ligne hésitante empreinte d'incertitude.
— Je... je ne sais pas. Je n'ai jamais... Topaze ne m'a pas expliqué...
Elle essaie de se concentrer sur le bracelet, cherchant une réponse de l'artefact.
Topaze ?
Silence.
Topaze, réponds-moi !
Rien. Juste le vide. Comme si la pierre s'était éteinte, malgré sa lueur persistante.
Zeronne hoche la tête, son expression se durcissant.
— Alors on reste prudents. S'il y a un possesseur parmi eux, il y a un risque mortel pour nous.
Il se relève, scrutant les ouvertures béantes dans les murs.
— Nous devons sortir et les affronter. Il ne nous laisseront pas fuir avec ton père sur le dos. Et ils n'attendront pas que des renforts arrivent...
Il la fixe droit dans les yeux, guettant sa réaction. Elle hésite. Son regard glisse vers son père, étendu, presque inerte. Dehors, des voix résonnent dans la nuit.
— Pourquoi les flammes ont disparu ?
— L'incendie s'est probablement étouffé dans sa propre fumée.
Une troisième voix, goguenarde :
— Tu crois qu'ils ont grillé avec leur vieux ?
Un rire cruel. Plusieurs hommes rient avec lui.
— Le maître va être content. Trois morts pour une pierre gagnée.
Ce qui pliait en Aléanna se redresse d'un seul geste intérieur. Elle n'a plus peur. C'est pire.
Le bracelet à son poignet s'embrase, la pierre orangée pulsant avec une intensité aveuglante. Des éclats de lumière dorée ondulent sur son visage, sur les murs, illuminant la pièce noircie. Ses doigts se crispent, ses mains se ferment sur du vide, cherchant une gorge.
Elle se relève.
— Oui, Zeronne, murmure-t-elle. On va les tuer. Tous. Et après, on reviendra chercher papa.
Zeronne esquisse un mince sourire, incertain de ce que lui réserve l'instant suivant, mais touché par la détermination de la jeune femme. Il voit quelque chose changer dans ses yeux et préfère ne pas lui demander ce que c'est.
Se levant ensemble, ils jettent un dernier regard à la pièce noircie. Un vent nocturne chargé de cendres souffle à travers une ouverture dans le mur. La maison n'est plus qu'une carcasse fumante, un vestige de son ancienne vie. Des poutres calcinées jonchent le sol, tandis que des pans de murs effondrés laissent filtrer la lueur blafarde des torches brandies par des silhouettes encapuchonnées dans les ruelles adjacentes.
On peut entendre leurs voix portées par le vent :
— On a attendu assez longtemps, ça a refroidi. Allons chercher Topaze.
Zeronne observe silencieusement les hommes au loin, dissimulé dans une des pièces encore debout de la maison. Ses pensées s'enmêlent pendant qu'il tente de démêler les fils de cette énigme. Ils sont bien venus chercher Topaze.
De là, il chuchote :
— J'ai compté quatre individus dans la ruelle principale, mais il y en a probablement d'autres dissimulés dans la pénombre. On met ton père à l'abri dans la pièce du fond, celle qui est encore debout. Ensuite, on sort et on se faufile pour les prendre par surprise. D'accord ?
Il attend une réponse.
Rien.
Il s'inquiète. Il se retourne.
— Tu m'as compris ?
Personne.
Aléanna n'est plus là.
Il pivote vers l'ouverture béante dans le mur, scrutant les ruelles extérieures éclairées par les torches. Il distingue une silhouette qui s'avance d'un pas décidé vers les hommes. Une voix familière résonne.
— Bande de connards ! C'est ma maison que vous avez incendiée ! Je vais tous vous tuer !
Ses yeux s'écarquillent.
— Mais... c'est quoi ce bordel ?!
L'un d'eux siffle entre ses dents avant de lancer, goguenard :
— Ma belle, tu es courageuse ! Mais tu n'as pas peur qu'il t'arrive des problèmes ?
Aléanna, le visage imperturbable, rétorque :
— Peu importe combien vous êtes, vous allez tous y passer.
Son assurance exacerbée irrite davantage les encapuchonnés, qui échangent des regards entendus.
— Faites attention, elle possède un pouvoir.
— Du calme, elle a volé l'artefact il y a quelques heures à peine. Elle ne maîtrise rien du tout.
Aléanna adopte une posture de combat, sans aucune arme. Elle les regarde avec la patience d'une chose qui a déjà décidé. Le bracelet à son poignet pulse faiblement comme un cœur vivant. Mais sous cette façade, ses talons refusent de se poser à plat. La fatigue de la journée. La traque du voleur. L'incendie. La fumée dans ses poumons. Ses jambes tremblent légèrement.
Lorsqu'un adversaire se jette sur elle, elle bondit sur le côté. Trop lente. Son pied glisse sur les pavés humides. Elle perd l'équilibre une fraction de seconde. L'homme ajuste sa trajectoire, son poing fonce vers son visage. Le bracelet s'embrase. La pierre orangée explose de lumière.
Le monde perd une vitesse. Puis une autre.
Aléanna voit le poing approcher. Elle voit les pores de la peau, les rides des articulations, la trajectoire précise du coup. Elle capte le souffle de l'homme, le frottement de ses vêtements, le crissement de ses bottes sur la pierre. Elle pivote in extremis. Le poing la frôle, effleurant sa joue. Elle riposte par réflexe, son genou percutant l'aine de son agresseur. Il gémit de douleur et chancelle. Mais elle n'a pas le temps de souffler. Ses poumons brûlent. Chaque inspiration charrie un goût de cendre. Trop de stimuli l'assaillent. Les conversations dans les maisons voisines cognent dans son crâne. Le crépitement des torches. C'est trop. Je ne peux pas...
La jeune femme s'accroupit, ramasse une poignée de cendre et la compacte dans sa main droite. Poing fermé, la poussière noire et blanche s'y comprime. Elle tend le bras et déclare :
— Voilà ce que je vais faire de vous. Suivant.
Ces mots sèment l'incertitude parmi ses adversaires, prudents face à cette témérité.
— Le maître ne nous a pas dit qu'elle savait se battre...
Les trois hommes chargent simultanément, leurs armes levées. Le premier brandit une lance acérée, le second manie un couteau sorti de sa manche, tandis que le troisième dégaine une épée. Ils avancent en formation triangulaire, visant à l'encercler.
Le bracelet pulse encore plus fort.
Aléanna voit tout. Elle distingue les battements de cœur des trois hommes. Le sifflement de l'air déplacé par leurs armes. Le crissement de leurs muscles qui se contractent.
D'un geste vif, elle projette les cendres, formant un manteau opaque devant elle. Les assaillants, déconcertés, marquent un arrêt.
Le premier homme sur la droite tente une feinte. Aléanna anticipe, mais son corps épuisé réagit trop lentement. Elle glisse vers le côté gauche du deuxième attaquant. Sa botte en cuir heurte la rotule. Un craquement sinistre. La jambe ploie. L'homme s'affaisse dans un cri étranglé.
Le troisième profite de l'ouverture. Son épée fend l'air en direction de son épaule.
Aléanna se baisse. Trop tard. Elle sent le froid de l'acier avant le chaud du sang. Elle étouffe un cri. Ses doigts bougent avant que son cerveau ait formulé l'ordre. Elle roule sur elle-même, saisit le poignet de l'homme au couteau qui tente de la frapper au sol. Avec toute la force qu'il lui reste, elle retourne son bras. Le couteau change de direction. Elle pousse. Le métal s'enfonce dans le ventre de l'homme.
Ses yeux s'écarquillent. Un gargouillis s'échappe de ses lèvres. Il plie, puis le reste suit. Sa main reste crispée sur la blessure. Aléanna essuie ses mains sur sa cuisse. Le sang s'étale sans disparaître.
Le dernier adversaire, celui à l'épée, charge avec une fureur renouvelée. Il abat sa lame vers sa tête. Aléanna bondit, mais ses jambes flageolent. Elle trébuche. La lame frôle ses cheveux. En plein vol, par pur instinct, son pied fouette vers le haut. Elle ne vise rien. Elle frappe. Le talon percute le menton de l'homme. Un craquement sourd résonne. La mâchoire se disloque. Il tombe en deux temps — genoux d'abord, puis le reste.
Silence.
Les trois hommes sont à terre. Aléanna reste debout, haletante, tremblante. La lumière du bracelet s'estompe. Son bras saigne. Ses mains sont couvertes de cendres. Elle ramasse la lance d'une main tremblante et s'appuie dessus comme sur une béquille. Sa voix, lorsqu'elle parle, est rauque, brisée :
— Votre sort est mérité après avoir brûlé ma maison...
Mais il n'y a aucun triomphe dans son ton. Elle fait le vide. Elle range la peur. Elle reste debout.
Le sol vibre sous ses pieds. Une sensation oppressante emplit l'air.
— Oh non... pas maintenant... murmure-t-elle.
Elle se remet en position de combat, armée de la lance, et fixe la direction d'où proviennent les bruits. Ses bras tremblent.
Au bout de la ruelle, une silhouette massive émerge de l'ombre. Un colosse. Il surplombe Aléanna de cinq têtes et possède des mains et des bras énormes. Même mon père n'est pas aussi costaud que lui.
Le mastodonte avance lentement, chacun de ses pas résonnant comme des coups de marteau. Il peut me broyer les os entre ses doigts s'il met la main sur moi.
Aléanna inspire, cherchant à calmer les battements affolés de son cœur. Sa lance se referme dans sa main, mais le bois lui échappe, glissant entre ses doigts ensanglantés.
Le géant gronde, révélant une rangée de dents.
— Je vais t'écraser petite.
Aléanna soutient ses yeux. Elle devrait avoir peur. Elle devrait fuir. Mais elle n'a plus la force de ressentir quoi que ce soit d'autre que cette rage sourde.
— Approche, grand gars. Ton visage sera bientôt sous ma chaussure.
Mais sa voix tremble. Ses genoux menacent de céder.
L'homme lève son bras monstrueux, serrant le poing jusqu'à blanchir ses articulations. Il s'élance.
Aléanna ne bouge pas. Je ne peux plus bouger.
L'air se déchire.
Un éclair noir traverse la nuit. Zeronne surgit entre elle et le colosse, ses pupilles embrasées d'une lueur écarlate. Le métal de sa lame siffle, déchirant le silence. Le géant charge, son poing levé. Zeronne se campe fermement au sol. Ses yeux écarlates s'intensifient. L'épée noire vibre d'une énergie sombre. Il attend. Immobile. Laissant le colosse approcher.
Il est assez près pour qu'elle sente sa sueur.
Zeronne bondit.
Son corps devient un flou. La lame s'enfonce sous les côtes, remontant en biais avec une précision chirurgicale. L'épée transperce le diaphragme, les poumons, et trouve le cœur. Le colosse s'immobilise net. Ses yeux s'écarquillent. Un filet de sang coule de ses lèvres. Son corps heurte le sol à contretemps — d'abord l'épaule, puis la tête, avec un bruit mou et distinct qui fait trembler la rue. Le chevalier se redresse, sa lame dégoulinante. Il ne la rengaine pas immédiatement. Ses yeux balaient l'obscurité des ruelles environnantes, vérifiant qu'aucune autre menace ne se profile.
Aléanna reste pétrifiée. L'odeur du sang lui agresse les narines. Quelle vitesse... Il aurait pu me transpercer sans que je le ressente...
— Comment as-tu fait ? Je ne t'ai pas entendu arriver... murmure-t-elle, sa voix se perdant dans le vent.
Zeronne se tourne vers elle. Ses yeux écarlates retrouvent progressivement leur teinte ambrée normale. Son expression, dure pendant le combat, ne s'adoucit que légèrement.
— Tu veux mourir ? Pourquoi es-tu sortie sans me prévenir ?! Il aurait pu te tuer ! gronde-t-il, ses mots tranchants.
Mais Aléanna ne l'écoute pas. Elle fixe ses yeux, fascinée et terrifiée à la fois.
— Pourquoi... pourquoi tes yeux étaient-ils rouges ?
Zeronne soupire, balayant encore une fois les alentours avant de rengainer enfin son épée.
— Économise ton souffle. Nous devons trouver un abri sûr rapidement. Il y a peut-être d'autres ennemis.
Aléanna vacille. Ses jambes ne la portent plus. Elle s'appuie sur la lance pour ne pas tomber.
— Il y a une grange abandonnée au niveau inférieur, utilisée par l'équipe de chasse, parvient-elle à articuler entre deux respirations difficiles. Nous pouvons nous y réfugier... il n'y aura personne à cette heure-ci.
Zeronne observe la jeune femme. Le sang sur son bras. Les tremblements. L'épuisement.
— Parfait. Je vais chercher ton père. Toi, tu tiens encore debout ?
Elle hoche la tête, mais ses yeux se ferment malgré elle.
— Aléanna, regarde-moi.
Elle force ses paupières à s'ouvrir.
— On y va. Maintenant. Tu peux marcher ?
— Oui... je peux...
Mais dès qu'elle lâche la lance, ses genoux cèdent.
Zeronne la rattrape avant qu'elle ne s'effondre.
— D'accord. Changement de plan.
Il retourne rapidement dans la maison en ruines, soulève le corps du père avec précaution, l'installe sur une épaule, puis s'approche d'elle. Il tend son bras libre.
— Appuie-toi sur moi. On avance ensemble.
Elle saisit son bras, et ils progressent à travers les ruelles d'un pas déterminé malgré l'épuisement, le souffle court et les sens en alerte. Arrivés près du grand escalier en spirale qui plonge dans les entrailles de la citadelle, Zeronne jette un dernier regard vers les cadavres derrière eux, puis vers Aléanna.
— Accrochez-vous bien, Monsieur, murmure-t-il au père inconscient en entamant la descente des marches.
Elle suit leurs pas, veillant sur eux comme une gardienne vigilante, une main agrippée à la rampe, l'autre pressée contre sa blessure. Le bracelet à son poignet continue de briller faiblement, sa lumière déclinant peu à peu.
Bientôt, les trois silhouettes ne sont plus que des ombres fugaces, englouties par l'obscurité grandissante du gouffre dans lequel elles descendent.
En cet instant même, deux-cent-cinquante mètres plus haut, la massive entrée du sanctuaire du conseil s'entrouvre progressivement, laissant entrer l'émissaire Atlante. Son visage demeure impassible malgré les longues négociations qu'il vient d'avoir avec le roi. Le bois sombre de l'encadrement contraste avec les dorures anciennes qui ornent la salle où se tiennent tant de traités et d'accords tacites. L'air y est encore chargé des derniers échanges, d'un subtil parfum d'encens et de promesses non dites. La lune éclaire tout, projetant des ombres allongées sur les dalles de pierre du couloir. Les murs, ornés de tapisseries usées par le temps, semblent veiller, témoins muets des secrets échangés en ces lieux depuis des siècles. L'Atlante ajuste sa tunique tandis que ses pas résonnent dans le couloir vide. Il affiche une expression de contentement. À proximité, tapi dans l'obscurité d'un pilier ciselé, Adria Golpe guette. Il n'a pas besoin d'ouïe pour percevoir les propos échangés derrière ces portes. Il décrypte les pensées comme d'autres déchiffrent des parchemins, évoluant parmi les esprits avec la virtuosité d'un stratège. Ses yeux, d'un noir profond, effleurent l'Atlante lorsqu'il le dépasse... sans même le remarquer. Cet homme se croit souverain, alors qu'il n'est qu'un pion. Ce soir sera le bon, se dit-il.
D'un mouvement fluide, il quitte l'ombre et s'éloigne en direction des quartiers du prince. Dans la solitude de ses appartements, le prince se tient debout face à la grande baie ouverte. À cette heure nocturne, il admire la voûte céleste striée de violet et d'ambre. Son esprit est un tumulte silencieux. Je pressens que mon père va me convoquer sous peu. Il souhaite m'aliéner, me rappeler ma condition, m'inculquer que je n'aurai jamais la légitimité pour régner. Mais ce soir, il n'a pas envie d'écouter.
— Vous pensez trop, murmure une voix derrière lui.
Le prince ne sursaute pas. Il connaît cette voix... une voix sans âge, sans timbre véritable, mais qui résonne comme une certitude.
— Adria, vous êtes là ? inspire-t-il sans se retourner.
Ce dernier s'approche, son pas silencieux comme le vent du soir. Il s'arrête juste derrière le prince, laissant ses yeux glisser sur l'épée qui repose non loin, posée sur un présentoir en bois ouvragé. Un sourire indéchiffrable étire ses lèvres.
— Que va-t-il vous dire cette fois ? demande-t-il d'une compassion feinte.
Le prince se contente de serrer les poings. Il n'a pas besoin de répondre. Golpe sait déjà.
— Il vous traite en enfant. En fils incapable.
Le prince ferme les yeux et ne dit point un seul mot.
— Il vous sous-estime.
Golpe avance d'un pas, sa présence devient rassurante, presque envoûtante.
— Mais moi, je vois en vous autre chose. Un héritier digne. Un roi en devenir.
Le prince ouvre les yeux, ses prunelles braquées sur l'horizon. Son souffle est plus lent, plus profond. Golpe s'incline légèrement en direction de son oreille, sa voix redevenue un murmure :
— Le roi a régné trop longtemps. Les ombres du palais murmurent déjà son déclin. Il ne vous reste qu'à saisir ce qui vous revient de droit.
Golpe se retire d'un pas, avant de quitter la pièce. Il n'a pas besoin d'en dire davantage. Il a raison. Le crépitement des torches est brisé par des coups fermes contre la porte. Le prince tourne la tête, comme s'il sortait d'un songe.
— Son Altesse est attendue. C'est un ordre du roi.
Le visage sévère du garde royal à l'entrée ne laisse pas de place au doute. Golpe, toujours dans l'ombre, observe. Tout se met en place. Le prince expire lourdement, passant une main sur son visage avant d'attraper son épée. Comme un réflexe, puis, suit le garde sans dire un mot.
Le sanctuaire du conseil est plongé dans une lumière tamisée, les flammes des torches vacillant sous un courant d'air. Assis sur son trône massif, le roi observe son fils approcher avec une fixité lourde de désapprobation. Il fait signe à Golpe de rester éloigné.
— Assieds-toi fils, ordonne-t-il.
Le prince reste debout.
— Je préfère rester ainsi.
Le roi prend son temps. Une fatigue calme transparaît, sans trace d'amertume.
— Toujours aussi obstiné, murmure-t-il. Tu veux prouver ta valeur. Que tu es prêt...
Le prince garde le silence. Il semble plus détendu que je ne le pensais. Le roi soupire, appuyant ses bras sur les accoudoirs de son trône.
— Tu crois que tes ambitions suffisent à faire de toi un roi ? Que les guerres que tu veux mener apporteront prospérité ? Si tu avais mon expérience, tu saurais que les conflits ne résolvent rien sur le long terme.
Le roi fait une courte halte, puis continue.
— Notre monde est impitoyable, fils. Tu le sais. Les créatures au-delà de nos murs, les Bellumiens... Un faux pas et c'est la fin.
Le prince bouillonne. Mais un doute persiste en lui. Et si père avait raison ? Ai-je les épaules de diriger un pays ? Golpe s'immisce plus profondément dans l'esprit du prince et murmure d'une voix insidieuse : Il tente de t'aveugler. Il veut te briser. Il se moque de tes efforts. Le prince déglutit difficilement. La manipulation de Golpe est si subtile qu'il ne distingue plus la voix des murmures de sa propre conscience. Les murmures de Golpe sont plus forts que les paroles de son père. Le roi reprend, plus durement cette fois :
— Tu es jeune et trop emporté. Les Atlantes sont nos alliés. Tu n'as pas assez d'expérience en politique pour comprendre.
Le prince serre les poings :
— Les Atlantes ne sont pas nos alliés ! Leurs armes sont des fausses solutions ! Nous ne pouvons même pas les faire fonctionner sans eux ! Nous sommes à leur merci, et vous ne voyez rien !
— Allons fils ! Tu sais très bien que nous n'avons pas le choix. Nos technologies ne sont pas au niveau de Neuter, ou même de Tenebra. Notre royaume aurait déjà disparu sans les Atlantes.
— Père, c'est vous qui ne comprenez pas. Notre famille a lancé la chasse aux sorcières contre ceux ayant des dons magiques. Pourtant, je n'y vois que des individus qui nous auraient permis d'évoluer. Les autres nations ont reconnu les inventeurs, les alchimistes, les savants... pourquoi restons-nous arriérés ?
Le roi secoue la tête avec exaspération :
— Tu es plein de rêves d'enfants. J'ai pris une décision pour te punir de cette ardeur en toi. Tu auras un mariage arrangé avec une noble d'une autre nation. La difficulté te forcera à mûrir.
Le prince recule d'un pas.
— Vous... vous m'exilez ?
— Je te sauve de la bêtise. Tu es comme ta mère... tu cours comme un Gallimimus sans tête.
Quelque chose se contracte entre ses omoplates. Il crache sur le souvenir de ma mère... Golpe perçoit la faille et la transperce de toute sa force : Il la méprise comme il te méprise. Le prince ferme les yeux une fraction de seconde. Sa main descend vers le pommeau. Il ne s'en aperçoit pas tout de suite.
Le roi se redresse, main sur l'accoudoir.
— Range cette épée. Immédiatement. Sa voix est calme, mais l'autorité y vibre encore.
Le prince hésite. Un élan de panique le saisit. Il peut encore reculer. Mais Golpe est là, répétant inlassablement : Il ne changera jamais. Il ne te cédera jamais sa place. C'est lui ou toi. L'épée s'arrache de son fourreau dans un éclair mortel. La lame transperce la poitrine du roi, s'enfonçant jusqu'à la garde dans sa chair. Le souffle du souverain se coupe net. Sa bouche s'entrouvre, mais aucun son ne sort, si ce n'est un gargouillis étranglé. Le prince sent la chaleur du sang couler le long de ses doigts. Durant un court instant, les yeux du père croisent ceux de son fils. Et pour la première fois, il y a autre chose qu'un jugement. Qu'est-ce que ce regard ? Du regret ? De la haine ? Le prince s'entend respirer — et ne reconnaît pas le rythme. Il retire son épée de la poitrine de son père, mais trop tard pour revenir en arrière. Un flot de sang sombre jaillit de la plaie béante, maculant le trône. Le cadavre de son père s'affaisse, inerte, sa couronne roulant au sol dans un tintement sinistre. Le prince laisse tomber son arme. Le bruit métallique résonne dans la grande salle, amplifiant le silence pesant.
— Je t'ai attendu.
Golpe pose une main froide sur son épaule, ancrant le prince dans une nouvelle réalité.
— C'est fini. Vous êtes le nouveau roi. Vive le roi Godefroy 1er, dit Golpe d'un registre froid et calculé.
Le prince fixe le cadavre. Le souffle court et l'adrénaline martelant encore ses tempes.
— Oui... je suis le nouveau roi... Affirme-t-il d'une voix tremblante.
L'odeur du fer emplit l'air, poisseuse et suffocante. L'écho du coup mortel résonne encore dans sa tête. Godefroy déglutit difficilement. Ses doigts se crispent. Il tente de parler, mais sa gorge est sèche. Une partie de lui s'attend à ce que l'univers s'effondre sous le poids de son crime. Mais il n'en est rien. Seul le silence règne, un silence irréel, presque sacré.
— Je...
Il n'a pas le temps d'ajouter un mot.
Un cri retentit dans le couloir. Puis un autre. Des pas précipités résonnent contre la pierre. C'étaient les gardes.
Ils ont entendu quelque chose. Ils viennent. Une montée d'adrénaline ravive une panique qu'il n'avait pas anticipée. Il n'a pas réfléchi à la suite. Il n'a pas prévu... Les battants de la porte s'ouvrent avec fracas.
— Majesté ! Que se passe-t-il ?
Quatre soldats pénètrent dans la pièce, l'épée déjà tirée. Leurs yeux se posent sur le corps inerte du roi. L'un d'eux s'étouffe presque sous le choc.
— Mon dieu... sa majesté...
Le silence se brise en un instant de pure fureur.
— Trahison ! Le roi a été assassiné !
Godefroy veut parler, mais aucun mot ne sort. Il suffoque sous la pression, sous l'horreur de son propre acte, et lâche l'épée au sol. Je suis idiot, j'aurais dû avoir une explication prête, une justification, un commandement... Mais il n'est plus qu'un fils devant le cadavre de son père. Les yeux convergent vers lui. Mon épée au sol... mon uniforme... tout est couvert de sang... Ils vont comprendre. Ils vont voir. Ils vont m'arrêter. Golpe avance d'un pas, posant une main rassurante sur son épaule.
— Son Altesse est en état de choc, déclare-t-il d'une voix mesurée.
Le silence se fait un instant. Les soldats clignent des yeux, comme frappés d'une étrange torpeur.
Golpe poursuit, sa voix devenant plus grave, plus lourde :
— Ce sont les Précurseurs les coupables. Ils ont utilisé de la sorcellerie pour disparaître après leur crime.
Les gardes échangent un regard incertain.
— Quoi ?
— C'est un régicide ! Une ignoble trahison fomentée par ces fanatiques qui menacent désormais l'ordre de ce royaume ! Ils ont assassiné notre roi ! Continue Golpe sans nuance.
Godefroy écarquille les yeux, mais... qu'est-ce qu'il se passe ? Golpe lui serre l'épaule avec fermeté. Son regard noir se pose brièvement sur lui, jouez le jeu ! Godefroy baisse les yeux. Mon épée. Mon uniforme... Ils n'ont plus de sang ? Pourquoi mes mains sont-elles si propres ? Pense-t-il en tremblant. Les soldats ne semblent rien voir. La vérité échappe à la réalité.
Un vertige emporte rapidement le prince. Il tente de respirer plus lentement, mais son esprit refuse d'accepter ce qu'il voit. C'est impossible ! Je sais ce que j'ai fait ! Il peut encore sentir le poids de la lame dans sa main, le choc du métal traversant la chair. Golpe fait un pas en avant, s'adressant aux gardes d'une voix ferme et impérieuse :
— Nous sommes en état d'urgence. Le roi a été assassiné par l'Ordre des Précurseurs.
Les soldats se redressent, subitement alertes.
— Ils ont osé s'en prendre au roi et à la famille royale pour semer le chaos.
Il désigne Godefroy d'un geste solennel :
— Un nouveau roi se tient devant vous. Et son premier ordre est clair : Traquez ces criminels ! Capturez-les, exécutez-les ! Aucun ne doit s'échapper !
Les soldats, toujours sous le choc, jettent un dernier regard au corps inerte du roi. L'un d'eux s'incline.
— À vos ordres, seigneur Golpe.
Un autre serre le poing contre son plastron en signe de dévouement.
— Vive le roi !
— Vive le roi ! reprennent les autres d'une même voix.
Godefroy veut protester, dire quelque chose, n'importe quoi, mais aucun mot ne vient.
Lui, le coupable, vient d'être innocenté.
Lui, le meurtrier, vient de voir son crime récompensé.
Golpe s'approche discrètement, posant ses deux mains sur chaque épaule du nouveau roi.
— Restez calme. Vous êtes en état de choc. Laissez-moi gérer vos problèmes, murmure-t-il, son ton à peine audible.
Godefroy tourne la tête vers lui, le souffle court.
— Comment... comment avez-vous...
Golpe lui adresse un sourire rassurant.
— Tout cela n'a pas d'importance pour le moment, votre Majesté. Ce qui compte, c'est que le royaume sait désormais qui est son roi... et contre qui il doit se battre.
Au loin, dans les couloirs du palais, des clameurs résonnent déjà. L'alarme générale est donnée.
La traque des Précurseurs vient de commencer.

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