Chapitre 6.2 - Le jugement du roi

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Le cœur d'Aléanna se serre un instant. Il me cherche ? Pourquoi ? Qui est cet homme ? Mais son visage reste impassible. D'un mouvement subtil de la tête, elle exprime son accord.

— Papa, je vais me changer. Tu peux le faire entrer.

Elle gravit les marches vers sa chambre, laissant la porte entrouverte. En bas, elle entend son père guider l'étranger vers le salon.

Dans sa tête, la voix sarcastique de Topaze résonne :

Primate prétentieuse, tu ne vas pas le laisser entrer comme ça ? C'est l'homme que j'ai senti tout à l'heure ! Celui qui est dangereux !

Elle enfile rapidement une tunique propre.

Je sais, Topaze. Mais s'il voulait me faire du mal, il ne frapperait pas poliment à la porte.

Les humains sont imprévisibles. Surtout ceux qui portent des armes noires.

Tu peux voir son épée d'ici ?

Je la sens. Elle... elle ressemble à moi. Un autre artefact.

Aléanna s'immobilise, une chaussure à la main. Un autre artefact ? En bas, la voix grave de l'étranger résonne :

— Vous pouvez m'appeler Zeronne, Monsieur. J'appartiens à l'Ordre des Précurseurs. Votre fille a été témoin d'une agression sur la voie publique aujourd'hui. J'aimerais lui poser quelques questions, rien de plus.

Menteur. Il ment à ton père. Il n'est pas là pour une « agression ».

Aléanna descend les marches, le cœur battant. Parvenue dans le salon, elle découvre Zeronne assis près de la cheminée. Le feu projette des ombres ondoyantes sur son armure noire. Sa cape écarlate, pliée sur ses genoux, semble absorber la lumière. Quelques tapis usés recouvrent le sol, et des meubles simples, bien entretenus, confèrent à la pièce une ambiance modeste et accueillante.

Dès qu'elle franchit le seuil, le silence. Topaze, à l'origine si loquace, se tait brutalement.

Topaze ?

Rien.

Topaze, tu es là ?

Toujours rien. Juste le poids mort du bracelet à son poignet.

Son père se tourne vers elle, inquiet.

— Très bien... Dans ce cas, je vais aller dans la pièce à côté. S'il y a le moindre problème, tu cries, d'accord ?

— Oui, papa.

Il s'éloigne, jetant un dernier regard protecteur vers le chevalier. La porte se referme doucement.

Zeronne se lève avec une grâce mesurée.

— Enchanté, mademoiselle.

Aléanna croise les bras, son regard bleu perçant ne quittant pas l'étranger. Sa posture est droite, les épaules légèrement rejetées en arrière, le menton relevé. Pas d'intimidation. Pas de peur. Et une défiance obsédante.

— Mon père vous a laissé entrer, mais moi, je ne vous connais pas. Que me voulez-vous vraiment ?

Le chevalier incline légèrement la tête, un geste de respect calculé.

— Tu as raison d'être méfiante. Je ne suis pas là pour l'agression. Je suis là pour le bracelet que tu portes.

Instinctivement, Aléanna resserre son bras contre son flanc, cachant son poignet.

— Il est à moi.

— Je sais. Et c'est précisément le problème.

Zeronne jette un regard vers la porte fermée, puis revient vers elle.

— Ce que j'ai à te dire ne doit pas être entendu par ton père. Marchons à l'extérieur.

Aléanna fronce les sourcils, agacée par le ton directif.

— Pourquoi je vous suivrais ?

— Parce que tu veux savoir ce qu'est vraiment ce bracelet. Et ce qui va t'arriver maintenant que tu le portes.

Topaze, si c'est une blague, ce n'est vraiment pas drôle.

Mais le bracelet reste muet. Pas même une vibration.

Elle hésite, puis soupire avec irritation.

— Cinq minutes. Pas plus.

Elle se dirige vers la porte d'un pas décidé. Zeronne récupère sa cape et la suit.

La nuit a englouti la citadelle. Le vent siffle entre les arches de pierre qui soutiennent le plateau suspendu. Les ruelles s'étendent devant eux, éclairées par la lueur vacillante des lanternes suspendues aux murs.

Zeronne avance d'un pas régulier, ses bottes martelant la pierre avec constance. Sa cape rouge ondoie dans la brise nocturne. Il ne parle pas, mais son regard se pose discrètement sur Aléanna.

Elle marche derrière lui, refusant de se laisser dicter le rythme. Son pas est léger mais assuré, presque vif. Ses épaules restent droites malgré la fatigue de la journée. Elle garde une main près de sa ceinture, là où pendrait normalement une arme. Même sans lame, le réflexe est là.

Il observe la distance qu'elle maintient. Trois mètres. Jamais moins. Assez pour réagir si nécessaire. Assez pour fuir si besoin. Elle ne se laissera pas convaincre facilement. Elle porte un fardeau invisible. Sa posture le trahit : cette fierté farouche, ce refus de montrer la moindre faiblesse pense le chevalier.

Ce dernier ralentit enfin le pas. Il s'arrête tout près du rebord d'une des arches, là où le sol se délimite au vide. Devant lui, l'abîme s'ouvre comme une gueule noire. Cent-cinquante mètres plus bas, les falaises plongent dans un néant insondable. Le vent, plus fort et plus froid ici, fait claquer sa cape contre son dos. Il reste immobile un instant, les yeux fixés sur la ligne sombre des montagnes lointaines. Puis, d'une voix basse et parfaitement maîtrisée, il parle :

— Nous sommes seuls. Sais-tu pourquoi je t'ai amenée en cet endroit.

Malgré la structure de sa phrase, ce n'est pas une question.

Aléanna s'arrête à plusieurs pas derrière Zeronne, gardant le vide à bonne distance. Ses yeux bleus, illuminés par la lueur tremblotante des torches publiques, ne le quittent pas. Elle croise les bras.

— Non. Mais je supposes que tu vas me l'apprendre, chevalier.

Son ton est neutre. Une lassitude teintée d'irritation est perceptible.

Il ne réagit pas à la pique.

— Appelle-moi Zeronne. Je suis un membre de l'Ordre des Précurseurs. Ce sont eux qui m'envoient vers toi.

Il marque une pause avant de poursuivre :

— Connais-tu les Précurseurs, Aléanna ?

Elle hausse un sourcil, tapotant du pied contre la pierre.

— J'ai entendu des histoires. Et... comme toutes les histoires... difficile de démêler le vrai du faux.

— C'est vrai. Tu as raison.

Il se retourne enfin, ses yeux plongeant dans les siens.

— La vérité, c'est que l'Ordre né quelques jours après l'Événement. Nous ne sommes ni une secte, ni des charlatans. Nous protégeons l'humanité pour assurer sa survie. Et pour cela, nous chassons les artefacts.

Son regard glisse vers le poignet d'Aléanna.

— Des objets comme ton bracelet.

Aléanna roule des yeux, exaspérée.

— Je ne veux pas d'ennuis, chevalier noir. Il est à toi, ce bracelet ?

Zeronne fixe son regard, plongeant ses yeux dans les siens.

— As-tu déjà utilisé son pouvoir ?

Elle soutient son regard, la mâchoire serrée.

— Et si c'était le cas ?

Il recule d'un pas, se rapprochant dangereusement du bord du vide.

— Mes intentions ne sont pas malveillantes. Je ne t'obligerai jamais à faire ce que tu ne veux pas.

Lentement, il détache le fourreau de son épée sombre et le pose au sol, à mi-chemin entre eux.

— Je ne suis pas venu te combattre.

Aléanna plisse les yeux, pas impressionnée.

— Charmant. Viens-en au fait.

Zeronne semble presque surpris par son aplomb. Un mince sourire effleure ses lèvres.

— Très bien. Je vais être direct.

Il inspire profondément.

— Topaze est lié à toi désormais. Et si tu t'en sépare, ça serait.. mortel.

Le ton change. Aléanna se fige.

— Mortel ? répète-t-elle, la voix soudain plus aiguë. Pour qui ?

— Pour toi.

Le silence s'étire, lourd et glacial. Aléanna sent son pouls s'accélérer. Pour la première fois depuis le début de la conversation, la peur pointe.

— Explique-toi. Maintenant.

— Je n'ai pas d'explication. L'arracher de toi reviendrait à t'arracher le cœur. Tu ne survivrais pas.

Elle déglutit péniblement. Sa main se referme instinctivement sur le bracelet.

— Alors je suis condamnée avec ?

— Pour toujours. Ou jusqu'à ta mort.

La colère remplace rapidement la peur. Aléanna serre les poings.

— Tu te fous de moi ? J'ai juste trouvé ce bijou dans une ruelle ! Arrête ton spectacle !

— Je ne mens pas, dit-il d'un ton sérieux tout en faisant un pas vers elle. Tu as deux choix. Le premier : tu restes seule. Le roi d'Arianna exécute les porteurs d'artefacts. Tu l'as peut-être appris : il y a eu une exécution publique récemment. Une femme brûlée vive pour avoir possédé un objet comme le tien.

Aléanna se souvient des rumeurs entendues dans les rues. Un frisson lui parcourt l'échine.

— Les chasseurs indépendants, continue Zeronne, te traqueront pour te voler Topaze, même si ça te tue dans le processus. Et d'autres organisations malveillantes feront de même. Ta famille, tes amis, seront des otages. Des moyens de pressions.

Il marque une pause, laissant ses mots pénétrer.

— Seule, tes chances de survie sont très faible. Et tu connaîtras l'enfer d'un processeur.

Aléanna serre les dents. L'agacement revient, chassant la peur.

— Et la deuxième option ?

— Tu me rejoins. Tu apprends à maîtriser Topaze. À survivre. À comprendre ce qui t'arrive. Nous protégerons tes proches en échange de ton dévouement pour notre Ordre.

Elle le fixe, les bras croisés.

— Et si je refuse ?

Zeronne soutient son regard sans ciller.

— Alors je partirai. Et quand les chasseurs viendront, tu seras seule.

Aléanna ouvre la bouche, prête à répliquer vertement. Mais les mots restent coincés. Des images défilent dans son esprit : la femme brûlée, les chasseurs, son père sans défense face à des tueurs... Un silence tendu s'installe, seulement troublé par le sifflement du vent qui remonte du vide.

Sans rien dire, elle se détourne et s'éloigne d'un pas vif, presque rageur. Ses bottes claquent sur les dalles de pierre. Derrière elle, Zeronne reste immobile un instant, puis ramasse son épée et la suit à distance respectueuse.

Aléanna marche vite, la mâchoire serrée. Zeronne la suit comme une ombre, ni trop proche ni trop loin.

Topaze, j'espère que tu as une bonne excuse pour ton silence. Parce que là, franchement, j'aurais bien aimé des informations fiables sur la situation.

Rien.

— Bracelet de pacotille ! Cailloux sans intérêt ! dit-elle à haute voix, la bouche proche de son poignet.

Les ruelles étroites de la citadelle s'étendent devant elle, éclairées par la lueur vacillante des lanternes suspendues aux murs. Quelques fenêtres brillent encore, mais la plupart des maisons sont plongées dans l'obscurité. Elle arrive enfin devant sa porte. Sa main se referme sur la poignée froide. Le cliquetis métallique résonne dans la nuit.

Puis elle s'immobilise.

Des voix. Étouffées. Lointaines. Mais claires à ses oreilles, comme si elles résonnaient directement dans sa tête.

— Tu es sûr que c'est ici ?

Le maître à dit au huitième étage, rue des Achatina, maison en pierre grise.

— Et le père ?

— On tue les témoins

Le sang d'Aléanna se glace dans ses veines. L'agacement disparaît instantanément, remplacé par une peur viscérale. Son souffle se coupe.

Zeronne, remarquant son immobilité soudaine, s'approche rapidement.

— Que se passe-t-il, Aléanna ? demande-t-il d'un ton grave.

Elle lève une main tremblante et place un doigt devant sa bouche.

— Silence... murmure-t-elle, la voix blanche.

Elle tourne la tête vers lui, la terreur visible dans ses yeux bleus.

— Il y a des hommes qui approchent. Beaucoup d'hommes. Et ils parlent de ma maison.

Zeronne fronce les sourcils, scrutant les alentours. Les rues sont vides, silencieuses.

— Où ça ? Je ne vois personne.

— Plus loin... dans les ruelles. Ils se rapprochent.

Elle agrippe sa cape, les ongles s'enfonçant dans le tissu.

— Une dizaine, peut-être. Organisés. Ils avancent vite... Tu veux prouver ta bonne foi ? Aide moi !

Zeronne observe le bracelet à son poignet. La pierre orangée pulse d'une lueur sourde, comme un cœur qui bat. Topaze. Elle utilise déjà son pouvoir. Réalisant le danger imminent. Ses traits se figent.

— Aléanna, va chercher ton père et reviens vers moi ! Je m'occupe de barricader la porte !

Sa silhouette fuse à travers la maison et traverse le couloir en un éclair. Son cœur cogne avec fracas tandis qu'elle atteint le bureau où se trouve son père.

Elle pousse la porte d'un geste vif.

— Papa ! lance-t-elle, la voix étouffée par l'urgence.

Il relève les yeux de ses documents, manifestement interloqué par sa mine bouleversée.

— Que se passe-t-il ma chérie ?

Elle aspire une bouffée d'air tremblante, ses doigts agrippés au battant.

— Il faut partir ! Immédiatement !

— Partir ? s'étonne-t-il, le ton incertain. Mais... pourquoi ? Que t'arrive-t-il ?

— Je n'ai pas le temps de t'expliquer. C'est vital et urgent !

Il la fixe un instant, incertain. Puis, dans le regard de sa fille, il lit une peur viscérale. Des coups sourds ébranlent la porte d'entrée. Lourds. Précis. Violents. Le bois vibre. Le père attrape une sacoche et y jette quelques documents précipitamment. Au même instant, un fracas de verre brisé retentit dans la pièce voisine.

— Bon sang, ils sont là ! hurle Zeronne depuis le salon.

Aléanna, affolée, fait face à son père, implorante.

— Papa ! Ces foutus documents ne valent pas nos vies !

Son père vacille, pris de court par l'imprévisibilité de la scène. L'angoisse se grave sur son visage.

Au même instant, les coups à la porte avant redoublent de violence. Les bruits de verre brisé dans la pièce voisine s'amplifient. Zeronne, depuis le couloir, lance des ordres.

— Aléanna ! Bloque la fenêtre !

Puis, un sifflement aigu déchire l'air.

Une flèche enflammée traverse la vitre dans un fracas de verre brisé. Elle se plante dans les rideaux.

Ensuite, une deuxième. Une troisième. Puis, une pluie d'éclats incandescents s'abat sur la maison. Jamais la garde royale n'aurait recouru à pareille méthode, rumine Zeronne. Qui nous attaque ?

Le tissu prend feu instantanément. Les flammes courent le long des tentures, grimpent vers les poutres. En quelques secondes, le feu bondit d'un rideau à l'autre, léchant les murs avec une voracité terrifiante.

La tapisserie murale s'embrase. Le vieux bois craque, noircit, se consume.

Aléanna recule, un bras devant son visage. La chaleur devient étouffante. La fumée envahit le couloir, épaisse, noire, âcre.

Elle arrache un pan de sa tunique et le plaque contre sa bouche. Ses yeux la brûlent. Les larmes coulent, traçant des sillons clairs sur ses joues noircies de suie. Elle aspire une bouffée d'air à travers le tissu. Ça ne suffit pas. Sa gorge râpe. Chaque inspiration est une brûlure.

Elle pivote vers la porte arrière. Leur seule issue.

Trop tard.

Les flammes barrent déjà le passage, dressant un mur orange et rugissant. La chaleur est insoutenable.

Au-dessus d'elle, une poutre gémit. Le bois craque dans un son sinistre. Des braises tombent du plafond comme une pluie de feu. Une deuxième poutre cède avec un craquement sec. Elle s'effondre dans une gerbe d'étincelles, manquant de peu Aléanna qui bondit en arrière.

— Non... non... murmure-t-elle, le cœur battant à tout rompre.

La fumée s'épaissit, dévorant l'oxygène. Elle ne voit plus à deux mètres. Ses jambes flageolent. Sa vue se trouble.

Son père, pris de panique, frappe le plafond de ses poings. Encore. Encore. Le bois résiste. Ses mains se couvrent de sang. Il frappe toujours, désespéré, cherchant une sortie qui n'existe pas.

Aléanna balaye la pièce du regard à travers la fumée dense. Aucune issue. Le feu encercle tout. Les murs, le plafond, le sol.

Je vais mourir ici.

Son père plaque son visage contre une fissure creusée par les flammes dans un angle du plafond, emplit ses poumons d'air, puis retient sa respiration. La chaleur fait luire son front de sueur. Il se redresse et court en direction de sa fille.

Tout à coup, il s'effondre.

Son corps inerte s'écrase contre le parquet.

— Papa ! crie-t-elle, la panique étranglant sa voix.

Aléanna se jette à genoux, le secouant désespérément.

— Réveille-toi papa ! Ne me laisse pas !

Son souffle difficile se mêle aux crépitements sinistres du feu. Elle tapote légèrement ses joues, pose sa main tremblante sur sa poitrine pour sentir un battement.

Un pouls. Faible. Irrégulier. Presque imperceptible.

— Papa !

Il ne répond pas. Ses lèvres sont bleues. Autour d'elle, tout semble se ralentir. Ses yeux fixent Zeronne s'approchant, la bouche en mouvement... mais aucun son ne parvient à ses oreilles. Les flammes forment comme un voile entre elle et le monde.

C'est donc ainsi que ma vie s'achève ? Sans que j'aie rien accompli...

Ses pensées chavirent, englouties par des souvenirs tristes. Une larme roule le long de sa joue noircie de suie. Son regard glisse vers les flammes qui dévorent maintenant les poutres du plafond.

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