Chapitre 7 - L'épreuve du feu

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L'escalier en colimaçon s'enfonce dans les entrailles de la citadelle comme une spirale sans fin. Tout en bas, un passage débouche sur un dédale de ruelles étroites. Des bâtiments délabrés s'élèvent de part et d'autre, leurs façades fissurées témoignant de siècles d'abandon. L'air est lourd, saturé d'humidité. La condensation suinte des pierres, formant des traînées noires sur le mortier. Aléanna se retourne vers les hauteurs invisibles du pilier. Quelque part là-haut, sa maison brûle encore. Tout ce qui lui restait de sa mère... réduit en cendres. Elle laisse la douleur exister sans lui répondre, et repart. Elle ouvre la marche, une main pressée contre sa blessure au bras.

Derrière elle, Zeronne avance, le père toujours sur ses épaules. Chaque pas résonne contre les pavés disjoints. Aléanna accélère le pas, cherchant à ignorer quelque chose de rouge dans son bras, s'enfonçant plus profondément dans les ruelles labyrinthiques qu'elle semble connaître par cœur.

— On y est presque, lâche-t-elle.

La ruelle serpente, tourne, se divise. À chaque intersection, elle choisit son chemin sans hésiter.

— Attends, souffle-t-elle.

Zeronne stoppe net.

Elle s'adosse au mur, le souffle court. Sa vision se trouble un instant. Le monde vacille.

— Ça va ? Sa question arrive trop vite, avant même qu'elle finisse de vaciller.

— Oui... juste... une seconde.

L'ambre s'éveille contre son poignet.

— Je sens une chaleur apaisante qui se diffuse dans mon bras. La brûlure s'effile.

Zeronne l'observe un instant. La blessure saigne moins qu'avant.

Elle récupère déjà de ses blessures alors qu'on ne s'est pas encore reposés.

Aléanna reprend sa marche, tournant à droite, puis à gauche, puis encore à droite. Ils débouchent finalement sur une petite place enclavée, entourée de bâtiments délabrés. Des caisses poussiéreuses s'entassent contre les murs. Des outils rouillés jonchent le sol. Au fond, une grange.

— On y est.

Elle pousse une porte de bois qui grince sur ses gonds. L'odeur de terre humide et de bois moisi les accueille. Quelques caisses s'entassent dans les coins. Par une fissure dans le toit, une faible lumière filtre.

Il dépose le vieil homme comme on pose un objet dont on ignore la valeur exacte — avec soin, par précaution, contre un mur.

— Nous avons combien de temps avant d'être dérangés ? demande-t-il en récupérant sa posture.

Aléanna inspecte les alentours tout en répondant.

— Trois ou quatre heures. Cette grange est un débarras. Personne ne vient ici.

Elle s'agenouille auprès de son père, vérifiant son pouls. Faible, mais régulier. Ses lèvres ont repris un peu de couleur.

Un silence s'installe. Zeronne arpente la pièce, inspectant chaque ouverture. Il glisse un œil par une fissure en hauteur. Les ruelles extérieures sont plongées dans l'obscurité. Tout semble paisible. Il revient vers le centre et s'assoit sur une vieille caisse, soupirant longuement.

— Ne t'inquiète pas trop, dit-il en désignant l'homme inconscient. Il survivra.

Il marque une pause, les yeux baissés.

— Je dois me reposer. Peux-tu surveiller les alentours ?

Aléanna ne répond pas de suite. Elle fouille dans sa sacoche et en sort une miche de pain à moitié écrasée. Sans un mot, elle en arrache un morceau et le porte à sa bouche.

Elle mâche lentement, les yeux dans le vague. Le silence s'étire. Ensuite, Aléanna baisse la tête. Ses doigts se crispent sur le pain.

— Je n'aurais jamais dû récupérer ce maudit bracelet, gémit-elle, la voix brisée.

Zeronne reste silencieux.

Elle fixe le bracelet à son poignet. L'ambre brûle, bas et sourd.

— Topaze ? hèle-t-elle.

Rien.

— Topaze, réponds-moi.

Toujours rien. Juste le métal froid contre sa peau. Elle saisit le bracelet à deux mains. Tire. De toutes ses forces. Le métal mord sa chair. Elle grimace, mais continue de tirer.

Le bracelet glisse. Lentement. Douloureusement.

— Allez ! Pars !

Zeronne bondit.

— Aléanna, arrête !

Mais elle ne l'écoute pas. Elle tire encore. Le bracelet franchit la moitié de son poignet. Sa peau rougit, s'irrite sous le frottement.

Une douleur fulgurante irradie dans son bras. Comme si ses veines brûlaient de l'intérieur.

Elle lâche prise, haletante.

Le bracelet reste suspendu, à mi-chemin entre son poignet et sa main.

— Qu'est-ce que... articule-t-elle, le souffle court.

Quelque chose de rouge pulse, s'intensifie. Son cœur s'emballe. Une nausée la saisit.

Zeronne s'agenouille près d'elle.

— Remets-le. Maintenant.

— Non... Je peux...

— Aléanna, si tu le retires complètement, tu vas mourir !

Elle le foudroie, les yeux écarquillés.

— Remets-le ! ordonne-t-il.

Les doigts tremblants, elle repousse le bracelet sur son poignet. Dès que le contact est rétabli, quelque chose de rouge reflue. Comme une marée qui se retire.

Elle s'effondre contre le mur, le souffle court, le visage pâle.

Son dos touche le mur. Elle s'y arrête. Elle ne cherche pas à en partir.

Zeronne s'assoit à côté d'elle, ses molaires s'écrasant l'une contre l'autre.

— Je t'avais prévenue, dit-il, sec. Une fois lié à un objet... le porteur ne peut s'en séparer.

Aléanna fixe le bracelet, les larmes aux yeux.

— Alors je suis condamnée à cette vie ? À fuir éternellement ?

— Non, répond Zeronne en posant une main sur son épaule. Tu es condamnée à te battre. Comme nous tous.

Elle déglutit péniblement.

— Et si je veux juste... vivre normalement ?

Zeronne détourne les yeux.

— Alors tu aurais dû ne jamais toucher à cet artefact. Tu as volé un objet qui ne t'appartenait pas, voilà ta punition.

Un silence lourd s'installe. Aléanna essuie ses larmes d'un geste rageur.

— Topaze ne répond plus, crache-t-elle. Depuis l'incendie. C'est comme si... il s'était éteint.

Zeronne hoche la tête.

— C'est temporaire.

— Un bijou peut-il bouder ?

— Ce ne sont pas de simples « bijoux ».

Il marque une pause.

— Les entités divines sont capricieuses. Certaines sont moqueuses, d'autres indifférentes, et même malveillantes. Je n'ai pas d'explication à tout. Topaze se réveillera quand il le décidera.

Elle récupère péniblement, s'étirant pour détendre ses muscles endoloris.

— Très bien, dit-elle, nette. Elle ne demande pas. Elle annonce. Je ne vais pas attendre la mort à genoux. J'ai pris une décision.

Elle toise Zeronne.

— Je pars avec toi.

Zeronne cligne des yeux, ses sourcils trahissant la surprise de ce revirement.

Ses lèvres s'entr'ouvrent. Aucun mot ne sort. Ensuite :

— Tu es sûre ? Tu ne souhaitais pas rester ici ?

Aléanna détourne la tête, levant légèrement les bras.

— Si c'est le seul moyen de protéger ceux que j'aime, alors oui, je change d'avis.

Elle se tourne vers lui, opiniâtre.

— J'ai un rêve à accomplir. Et ce n'est pas en restant dans cette citadelle que je pourrai y parvenir.

Zeronne arque un sourcil.

— Quel rêve ?

— Répertorier toutes les espèces vivantes de ce monde. Et aussi... voyager dans d'autres nations... découvrir l'origine de « l'Événement »...

Zeronne glisse les poings dans ses manches, l'œil perçant.

— J'ai étudié des ouvrages évoquant le monde d'avant « l'évènement ». À cette époque, les humains erraient librement à travers les forêts, se prélassaient dans les rivières cristallines. Un véritable paradis sans danger. Ce n'est pas raisonnable.

— Que cherches-tu à dire, chevalier ?

— Ton ambition relève de la folie, rétorque-t-il, froid. Au-delà des murs, c'est le chaos. Nous ne sommes que des proies pour ces Lézards Géants. Ça se voit que tu n'as jamais quitté les confins de ton royaume.

— Mon métier, c'est chasseuse de « Lézards Géants », monsieur le chevalier noir. J'ai assez perdu de temps derrière ces murs.

Quelque chose s'allume brièvement sur le visage de Zeronne.

Quelque chose d'irréductible l'anime. Son ancrage en ce lieu la retient, mais aujourd'hui, face au péril qui plane sur sa tête, elle n'a plus vraiment le choix.

— Dans ce cas, nous partirons dès que ton père sera en état de marcher. Le voyage sera très difficile.

Aléanna incline la tête, mais ses lèvres restent scellées. Ses doigts s'arquent, se figent — elle supportera cette épreuve, bien que quelque chose de rouge lui lacère le cœur.

Le silence dans la grange se brise sous des coups légers contre le bois.

Aléanna bondit, adoptant une position défensive. Zeronne effleure la poignée de son épée.

Zeronne se détend. Il la toise et incline le menton.

— Entre, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Le battant pivote, révélant deux silhouettes. Flostia, élégante dans son manteau écarlate, ses yeux bleus perçants. Derrière elle, Hilaris, désinvolte, les lèvres creusées d'ironie.

Zeronne se tourne vers Aléanna.

— Flostia est ma supérieure. Et Hilaris, mon compagnon. Eux aussi sont de l'Ordre des Précurseurs.

Flostia se glisse vers le chasseuse. Ses yeux parcourent chaque ligne du corps de la jeune femme, en saisissant chaque détail. Elle tourne autour d'elle comme on jauge une marchandise.

— Pas mal du tout ! commente-t-elle. Une musculature correcte, une posture assurée... Oui, très prometteur !

Aléanna répète « Pardon ? » avec un ton qui dit en réalité autre chose.

Zeronne fronce les sourcils.

— Arrêtez, vous allez la terroriser !

Flostia se retourne vers lui, la commissure montant malgré elle.

— Mon petit Zeronne, tu as toujours eu un excellent goût en matière de recrutement. Surtout quand il s'agit de « femmes ».

Les doigts de Zeronne s'arquent.

— Assez ! Vous êtes une cheffe de l'Ordre ! Montrez un peu de respect !

Flostia éclate de rire et tapote son épaule.

— Allons, calme-toi, blondinet. C'était une plaisanterie.

Aléanna, méfiante, pose une question.

— Comment nous avez-vous retrouvés ?

— Je les ai contactés, répond Zeronne.

Aléanna écarquille les yeux.

— Contactés ? Tu n'as même pas quitté la grange !

Zeronne sort l'objet métallique de sa poche.

— Inutile de se déplacer avec ça.

Il lui montre le communicateur. Aléanna s'approche, fascinée par sa surface lisse et scintillante.

— Extraordinaire, articule-t-elle. Tu peux communiquer à distance avec cet objet...

Flostia intervient, les poings glissés dans ses manches.

— Pas exactement, jeune fille. Les communicateurs Atlantes fonctionnent par impulsions énergétiques codées. Nous n'échangeons pas des mots, mais des signaux.

Aléanna fait une moue perplexe.

— Donc... vous échangez des énigmes à distance ?

Hilaris laisse échapper un rire moqueur.

— Elle n'a pas tort. C'est presque de la magie pour les non-initiés.

Aléanna, captivée, réplique :

— Comment ça fonctionne ?

Flostia promène les yeux sur ses subordonnés.

— Ça, ma petite, c'est un secret de Précurseurs. Mais si tu veux vraiment le savoir, il va falloir travailler pour nous.

Zeronne prend la parole, avec une pointe d'hésitation.

— À ce propos... Aléanna est d'accord pour rejoindre nos rangs.

Flostia arque un sourcil. Un retroussis de lèvre.

— Vraiment ? Mais c'est parfait ! Bienvenue dans l'Ordre des Précurseurs !

Mais avant qu'Aléanna ne puisse répondre, une voix grave s'élève.

— Je suis contre !

Tous se tournent vers Hilaris, qui se décale d'un pas lent, les bras verrouillés sur la poitrine.

Zeronne, exaspéré, se décale vivement vers lui.

— Je ne lui fais pas confiance, déclare Hilaris.

Zeronne s'avance.

— Tu vois bien qu'elle ne connaît rien ! Ni sur nous, ni sur les objets !

Hilaris le foudroie, imperturbable.

— Son ignorance actuelle ne signifie pas qu'elle ne puisse devenir une menace plus tard. Recruter sur un coup de tête... c'est ça que tu appelles « recruter » ?

Flostia, muette jusqu'alors, porte une main à son menton. Après un court moment, elle interrompt le silence.

— Vous avez tous deux raison ! Pourquoi ne pas trancher cela entre vous ? Cela me paraît équitable !

Zeronne et Hilaris la dévisagent, stupéfaits.

— Vous proposez qu'on se défie ? interroge Zeronne.

— Tout à fait, confirme Flostia.

Les deux hommes s'observent. Ensuite, la même assurance leur remonte au visage.

— Soit, concède Zeronne. Si je l'emporte, Aléanna nous accompagne. Entendu ?

— D'accord, acquiesce Hilaris. Mais si tu échoues, elle ne viendra pas... et elle devra nous remettre son bracelet.

— Tu ne peux pas exiger cela ! Elle en mourrait !

Hilaris esquisse une moue indifférente.

— Tu as peur de perdre ?

Aléanna se ramasse, les poings sur les hanches.

— Hé, les gars, je suis juste à côté de vous.

Elle toise Zeronne.

— Merci, Chevalier. C'est gentil. Mais je n'ai pas besoin d'une nounou.

Elle fait face à Hilaris.

— Toi, dit-elle en le désignant du doigt, voici ma proposition.

Hilaris la jauge, méfiant.

— C'est moi que tu vas affronter. Le premier qui termine au sol a perdu. Si tu l'emportes, je vous remettrai mon objet de mon plein gré. Mais si c'est moi qui gagne...

Elle fait une pause, la commissure montant.

— Je rejoins votre Ordre et je deviens ta supérieure.

Elle accompagne sa phrase d'un clin d'œil.

Ses molaires s'écrasent l'une contre l'autre.

— Très bien, gamine. Je vais te faire regretter ton insolence.

Aléanna hausse un sourcil.

— On verra ça.

Flostia suit l'échange, les lèvres laissant le plaisir faire son travail.

— Vous êtes tous très enthousiastes ! Le duel aura lieu à l'arrière de la grange. Vous avez cinq minutes.

Sans attendre de réponse, Flostia tourne les talons, marchant d'un pas opiniâtre vers l'arrière de la grange, les laissant sur place avec ses mots.

Zeronne scrute Aléanna, l'angoisse nouée aux mains.

— Aléanna... Ce n'est pas une bonne idée, souffle-t-il.

Aléanna le toise, irréductible, les yeux brillants de certitude.

— Je n'ai besoin de personne pour faire mes choix.

Se dirigeant vers une petite table au fond de la grange, elle commence à s'étirer et à s'échauffer. Ses muscles protestent encore de la fatigue accumulée, mais quelque chose de rouge s'apaise. L'ambre pulse à son poignet, diffusant cette chaleur apaisante dans ses membres endoloris.

Hilaris passe une main dans ses cheveux verts, inspirant profondément. Il glisse un œil vers Flostia, déjà sortie, puis se décale vers l'arrière de la grange, les doigts se figeant.

L'atmosphère est tendue, mais une pointe d'excitation flotte dans l'air. Les deux adversaires se mettent en place dans l'arrière-cour. Le terrain, bien que dégagé au centre, est étroit et bordé de caisses empilées à la hâte ainsi que de vieux tonneaux couverts de poussière. Quelques outils abandonnés jonchent le sol, dont une fourche rouillée contre un mur de pierre fissuré. L'endroit a visiblement connu de meilleurs jours, mais cela ne semble déranger ni Hilaris ni la jeune femme.

Dans l'air épais, seul un frémissement de vent ose perturber l'immobilité des lieux, faisant à peine gémir les battants de bois. Les deux membres de l'Ordre restent en retrait, trouvant une position éloignée pour ne pas gêner le duel. Flostia glisse les poings dans ses manches, quelque chose lui travaillant les joues, tandis que le chevalier noir affiche un visage fermé.

La cheffe lève la main pour attirer leur attention et prend la parole, nette :

— Je rappelle les règles : le premier à terre perd. Tous les coups sont permis. Vous pouvez également abandonner, bien que cela ne fasse aucune différence pour notre jeune recrue. Acceptez-vous ces règles ?

Les deux combattants acquiescent simultanément, tranchants :

— Oui !

Le bras toujours levé, Flostia ajoute :

— La vie des Précurseurs est une vie dangereuse et palpitante. Soyez prêts à mon signal.

Une tranquillité enveloppe l'espace. Aléanna adopte une posture de défense, les jambes fléchies, un bras levé devant elle. L'autre bras blessé pulse encore, mais ses molaires s'écrasent l'une contre l'autre, ignorant quelque chose de rouge dans son bras. Elle ne lâche pas Hilaris des yeux, analysant chaque geste pour devancer toute offensive.

Ce dernier, les bras verrouillés sur la poitrine, la scrute en silence. Ses yeux parcourent sa posture. Ses jambes. Ses bras. Son équilibre. Ensuite il hoche imperceptiblement la tête.

Son attitude imperturbable... Elle reconnaît cette sensation — la précision qui arrive quand le danger est réel. Ce n'est pas de l'arrogance. C'est autre chose.

Flostia abat son bras et crie :

— Allez-y !

Hilaris, jusqu'à ce moment figé, initie une gestuelle lente et calculée. D'un mouvement contrôlé, il libère intégralement le capuchon enveloppant son membre droit. Aléanna, anticipant une offensive, est décontenancée par la révélation de cet appendice... ou plutôt ce qui en tient lieu. La vision la pétrifie.

Mais... qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas un bras normal. On dirait une machine. Du métal gris-bleu, des articulations, et des doigts métalliques... Tout ça semble si froid, si puissant...

Les yeux d'Aléanna s'écarquillent. Hilaris laisse quelque chose lui travailler les joues. Ses doigts métalliques s'animent, tissant une mélodie de cliquetis sinistres. Une froideur implacable émane de chaque mouvement.

— Une... prothèse ? balbutie-t-elle, les yeux rivés sur son bras.

— Cela te séduit-il ? C'est un succès à chaque présentation, lâche-t-il, moqueur. Le poignet décrit un cercle parfait. Aucun humain ne peut faire ça.

Aléanna crispe ses mains, refoulant sa stupéfaction pour se recentrer.

Ce n'est qu'un bras, rien de plus, martèle-t-elle mentalement.

Hilaris fléchit les genoux, adoptant enfin une posture offensive. L'appendice d'acier se lève lentement, prêt à frapper.

— Ne tente pas d'encaisser mes attaques avec ma prothèse. Tu le regretterais amèrement.

Aléanna affiche une grimace crispée. Elle se décale d'un pas, évaluant les possibilités dans cet environnement encombré. Ses yeux parcourent les caisses, les barils, le crochet rouillé, en quête d'une opportunité.

Il a confiance en ses capacités. Ce bras semble très lourd. S'il me touche, ça me tuera.

— Ton bras est une arme, Hilaris. Ça déséquilibre tout !

— Épargne-moi tes inepties, jeune fille. Tu détiens un objet divin.

Il engage une première offensive en effectuant un bond vif en direction de son adversaire. Il tente une frappe vive de son bras gauche. Aléanna, bien qu'un instant surprise, parvient à esquiver.

Quand l'adrénaline me prend aux tripes, j'ai la sensation que le temps se dilate. Ce pouvoir est prometteur.

Elle maintient son attention sur son opposant et repère la tension dans ses épaules ainsi que le recul de son bras gauche. Il veut enchaîner.

Elle ajuste subtilement sa posture, prête à bondir à la première ouverture. Cependant, au moment où Hilaris amorce l'appendice d'acier, il le stoppe net en plein élan. Avant qu'elle ne puisse réagir, il lui expédie un estoc du pied directement sur son torse.

Merde !

Elle tente de reculer à la dernière seconde, son pouvoir lui permettant d'anticiper l'impact imminent. Mais la décharge, bien qu'évitée en partie, réussit à la déstabiliser. Elle est projetée quelques pas en arrière, sentant son équilibre vaciller dangereusement.

Il ne faut pas que je tombe !

Dans un geste désespéré, son bras s'élance derrière elle et s'agrippe de justesse à une vieille caisse posée contre un mur. La surface rugueuse mord sa paume. Son corps retrouve son équilibre en s'appuyant fermement sur la caisse. Elle relève le menton — pas beaucoup. Suffisamment pour qu'il le voie. Elle relève la tête, scrutant Hilaris qui la regarde avec amusement.

Ses molaires s'écrasent l'une contre l'autre.

Pourquoi n'utilise-t-il pas l'appendice d'acier ? Est-ce vraiment une arme ou cherche-t-il à focaliser mon attention pour mieux attaquer ?

Tandis qu'Aléanna et Hilaris continuent leur duel, Flostia et Zeronne observent depuis le côté, analysant chaque mouvement. La femme au manteau écarlate, les poings glissés dans ses manches, laisse le plaisir lui travailler les joues.

— Elle se débrouille plutôt bien, ta protégée !

Le chevalier noir, toujours tendu, la foudroie, sceptique.

— Vous plaisantez ? Elle pare chaque frappe, mais sans jamais le blesser.

— C'est vrai qu'en force brute, elle n'est clairement pas au niveau d'Hilaris. Mais ce n'est pas la force qui détermine tout dans un duel. Regarde de plus près. Elle ne fait que s'améliorer.

Intrigué, Zeronne reporte son attention sur le duel. Malgré ses esquives maladroites au début, Aléanna semble désormais anticiper les attaques de son adversaire avec plus de précision. Elle évite ses frappes avec une fluidité croissante, ses mouvements devenant plus assurés à chaque échange.

— Voici maintenant plusieurs minutes que l'affrontement a débuté, et sa compréhension des gestes de son adversaire s'affûte. Hilaris doit intensifier ses assauts pour espérer l'atteindre. Elle cherche à l'épuiser.

— Maintenant que vous le dites... c'est vrai qu'Hilaris commence à transpirer. Il a l'air de se fatiguer beaucoup plus qu'elle.

Flostia hoche la tête.

— Exactement. C'est le point fort du pouvoir de ce bracelet. Sa capacité à amplifier ses sens lui donne bien plus qu'une perception accrue : elle peut anticiper les mouvements de son adversaire. Non seulement elle lit ses gestes, mais elle apprend vite.

Le jeune homme blond tourne son visage vers sa supérieure, intrigué.

— Vous voulez dire... qu'elle peut apprendre à combattre simplement en observant ses adversaires ?

La femme au manteau écarlate laisse le plaisir lui travailler les joues, les yeux brillants d'intérêt.

— Pour faire simple, oui. En répétant des situations similaires, son corps s'entraîne à répondre plus efficacement. Son esprit se concentre moins sur l'analyse consciente et laisse ses sensations prendre le relais. C'est pour ça qu'elle devient plus rapide et plus précise à chaque seconde.

La pièce manquante s'emboîte. Il ferme les yeux une demi-seconde.

— Attendez... Ça, en réalité, c'est un test ?

Flostia tourne la tête vers lui, amusée par sa perspicacité tardive.

— Bien sûr que c'est un test.

Le chevalier ouvre la bouche pour répliquer, mais sa cheffe l'interrompt, les lèvres creusées de satisfaction.

— Crois-tu vraiment que j'aurais accepté ça à un tel moment, si ça n'avait pas eu un objectif précis ? Ça, Zeronne, n'a jamais été une question de victoire ou de défaite. C'est une évaluation, une opportunité de prouver qu'elle mérite sa place parmi nous.

Le guerrier à l'armure noire tourne de nouveau les yeux vers le duel.

— Et elle passe ce test, non ?

Flostia, les lèvres creusées de satisfaction, répond, ferme.

— Elle seule déterminera la suite de son destin.

Après un intense échange de frappes, Aléanna et Hilaris s'arrêtent tous deux, gardant une certaine distance. Les souffles du lieutenant sont lourds et irréguliers. Enfin, il commence à fatiguer. De petites gouttes de sueur coulent le long de ses tempes.

Aléanna, quant à elle, affiche une vivacité inattendue, tandis qu'une étincelle d'opiniâtreté illumine ses yeux. Sa blessure au bras pulse toujours, le tissu de sa manche tachée de sang séché, mais l'énergie qui l'anime semble reprendre le dessus sur la fatigue.

Elle brise le silence, moqueuse et acérée :

— La fatigue commence-t-elle à te gagner ?

Hilaris relève la tête, ses molaires s'écrasant l'une contre l'autre, le ton trahissant une pointe d'exaspération :

— La ferme ! Tu n'as fait que reculer depuis le début ! À quoi joues-tu ? Passe à l'attaque !

Avec précision, elle ajuste sa position, ses jambes fléchissent, ses bras se déploient en une garde fluide et confiante. Dans la seconde, le lieutenant réagit, un pli méfiant creusant son front.

— Très bien, je vais te montrer.

Elle se rue sur lui, ses pieds martèlent le sol, projetant des mottes de terre derrière elle. Hilaris tente une frappe de son bras gauche.

— Tu es trop lente.

Avec agilité, elle dévie sur le côté et, dans un mouvement aussi souple que déterminé, riposte en percutant son adversaire au flanc avec sa jambe. Sous l'impact, son corps glisse. Son visage reste de marbre. Pas une grimace. Juste ses molaires qui pilonnent. Ses doigts qui se crispent.

Saisissant l'opportunité, il tente, net, de se ressaisir et de riposter en projetant violemment l'appendice d'acier dans une offensive brutale. Le mouvement déclenche une cacophonie de stridences métalliques qui s'entrechoquent.

Cependant, Aléanna est trop vive et trop attentive. Une ouverture. Elle esquive de justesse. Dans ce même élan, elle lui décharge une frappe sur l'épaule.

Les frappes s'enchaînent. Plus rapides. Plus violentes. Le bois craque. La poussière vole. Leurs souffles se mêlent dans l'air chargé.

— Regarde, Zeronne. Elle maintient une pression incessante. Ses assauts ne sont pas très puissants, mais visent systématiquement la même zone. À ce rythme, elle finira par l'épuiser, déclare Flostia, les yeux rivés sur le duel sans jamais faiblir.

Hilaris ne cache plus son agacement. Ses membres fendent l'air ou heurtent des obstacles, sans jamais atteindre leur but. D'un mouvement brusque, il lance son bras droit, et l'air cède dans un claquement brutal. Mais la jeune femme se dérobe encore une fois. Son poing percute une vieille caisse en bois derrière elle. Les éclats volent sous la force de l'impact tandis qu'elle en profite pour se faufiler sur sa droite et lui assène un coup dans les côtes.

Un grognement sourd lui échappe. Son genou heurte le sol. Puis l'autre. Sa tête pend entre ses épaules.

Debout, elle respire rapidement mais régulièrement. Sa blessure continue de saigner. Ses poings restent ouverts. Elle incline la tête — pas de soumission, juste de la mesure.

— Est-ce que tu veux abandonner ?

Hilaris reprend pied, sa respiration saccadée. Il passe l'avant-bras sur son front. Laisse une traînée sombre sur la peau.

— Bravo, gamine, tu m'as bien énervé. On va arrêter cette stupide danse.

Sa main disparaît dans la poche avec un froissement brusque. Il extirpe une petite capsule sphéroïde d'un vert éblouissant, à peine plus volumineuse que la paume de sa main.

Il ne quitte pas Aléanna des yeux.

Elle fait un pas en arrière. Puis un autre. Ses yeux ne bougent pas. Qu'est-ce que veut dire ce regard ? se demande-t-elle. 

La capsule tourne entre ses doigts. Puis, sans un mot, il actionne un bouton dissimulé au niveau de son épaule droite. Un cliquetis métallique résonne, suivi d'un grincement mécanique, tandis qu'un compartiment s'ouvre dans sa prothèse.

Ses paupières restent en suspens.

Restant immobile, son adversaire introduit la capsule dans le logement avec une rigueur millimétrique, réalisant des mouvements circulaires d'une justesse calculée. Le compartiment se verrouille dans un claquement net. Aussitôt, des éclats lumineux jaillissent sur le bras articulé, soulignant des motifs complexes d'une lueur émeraude. Une vibration électrique emplit l'atmosphère, semblable au réveil d'une machine. Un brouillard diaphane émane de la jonction entre l'épaule d'Hilaris et le membre mécanique, intensifiant l'ambiance troublante.

— Astralyth concentrée, annonce-t-il. Sa voix tombe à plat — ni colère ni indulgence. Ça décuple la puissance des machines Atlantes.

Aléanna, toujours en position défensive, ne perd pas la vue sur cette métamorphose qui se déroule, oubliant même de ciller.

La main de la prothèse se serre. La compression lâche — l'air siffle entre les doigts, balayant le brouillard alentour.

Il ne dit rien d'autre et bondit. Le cerveau de la chasseuse isole le bruit : l'air fendu, le sifflement du métal. Plus vite. Beaucoup plus vite qu'auparavant. Le bracelet à son poignet s'embrase, brûlant presque sa peau. Bouge ! Elle plonge sur le côté. Le poing métallique effleure sa joue. Elle entend sa propre voix comme si c'était celle de quelqu'un d'autre. Une ligne de feu explose sur sa peau. Du sang perle. Sa prothèse ne s'arrête pas. Des évents s'ouvrent le long de l'avant-bras, crachant des jets de vapeur sous pression. Cette dernière pivote à mi-course, propulsée par cette force. Il n'y a pas de temps mort entre les deux mouvements. Juste un angle qui n'existe pas dans la nature. Merde ! Elle se jette en arrière. Sans calcul.

Le poing s'arrête à quelques centimètres du sol. Un souffle brûlant soulève un nuage de poussière et de débris. Les cheveux mi-longs d'Hilaris fouettent son visage dans le tourbillon de chaleur. Hilaris se redresse, haletant. Quelque chose s'est éteint dans son regard. Quelque chose d'autre s'est allumé.

Elle force sur ses bras. Ses jambes tremblent. Le bracelet pulse si fort qu'elle sent son cœur battre au rythme de l'artefact. Le lieutenant reprend. Son bras décrit un arc meurtrier. Elle anticipe. Baisse la tête au dernier instant. Le poing siffle au-dessus d'elle, manquant ses cheveux de quelques centimètres. Un nouveau jet de vapeur s'échappe de la prothèse. Le membre change de direction en plein vol, défiant toute logique physique. Descente verticale. Droit vers son crâne.

Aléanna bondit en arrière. L'air manque. Le poing percute le sol avec une violence inouïe. Cette fois, les dalles de pierre se fissurent en toile d'araignée. Un grondement sourd fait trembler la cour.

— Arrête ! hurle Zeronne depuis la bordure. Tu vas la tuer !

Mais Hilaris ne l'entend pas. Ses traits sont déformés par la colère, les doigts de sa main valide crispés en poing, le souffle rauque. Il se jette sur elle une fois encore. Aléanna esquive d'un mouvement vif, mais son pied glisse sur un éclat de bois. Elle trébuche. Le poing arrive. Droit vers son visage. Trop près. Trop rapide. Je ne peux pas... Elle lève les bras instinctivement. Geste dérisoire. Son dernier réflexe est absurde : elle retient son souffle. Le poing s'arrête à quelques millimètres de son nez. Non. Pas arrêté. Suspendu. Immobilisé par un mur d'air invisible.

Hilaris pousse, grogne, et force. La prothèse vibre sous l'effort. Mais elle ne bouge pas.

— J'en ai assez vu pour aujourd'hui, déclare une voix calme.

Flostia se tient debout, une main levée. Ses cheveux flottent, soulevés par une brise imperceptible. Son manteau écarlate ondule comme porté par des vents invisibles. Elle ferme le poing. Un claquement retentit, semblable au tonnerre. Hilaris et Aléanna sont projetés dans des directions opposées. Le lieutenant s'écrase contre un mur de pierre. La jeune femme roule sur plusieurs mètres avant de s'arrêter contre une pile de caisses.

Silence. Seul le sifflement de la vapeur qui s'échappe encore de la prothèse d'Hilaris rompt la quiétude retrouvée. Aléanna se redresse par étapes. Elle ouvre la bouche sans s'en rendre compte. Ses mains tremblent. Elle porte une main à sa joue ensanglantée. Hilaris, adossé au mur, fixe le vide. Ses yeux retrouvent leur clarté. Il regarde sa prothèse comme s'il la voyait pour la première fois. Puis celle qui était son adversaire. Puis sa cheffe.

— Je... murmure-t-il. Sa voix perd le fil à mi-chemin. Je... Il ferme les yeux. Sa tête retombe en arrière contre la pierre.

Des applaudissements résonnent dans le silence retrouvé, dissipant la tension ambiante.

— Quelle captivante démonstration ! Vous nous avez offert un spectacle des plus intéressants.

Cette voix... La jeune femme se retourne vers elle, comme si rien de grave n'avait eu lieu, et lui tend la main pour l'aider à se relever.

— Tu es impressionnante ! Tenir tête à un lieutenant va bien au-delà de mes espérances !

Aléanna, frottant ses genoux, la fixe avec une expression perplexe.

— C'est vous qui avez fait ça ? Vous pouvez manipuler le vent ?

— Je n'allais tout de même pas laisser mourir ma nouvelle recrue, n'est-ce pas ? Le doyen m'aurait encore réprimandé.

Hilaris, toujours assis au sol, lance un regard noir à Flostia.

— Ce combat n'était pas terminé !

La femme au manteau écarlate pose son regard perçant sur lui, coupant court à sa plainte. Sa voix tombe à plat — ni colère ni indulgence :

— Et toi, tu as outre passé les limites. Ce combat était un test, pas un duel à mort.

Elle se redresse. Ses bras se croisent — geste familier, ton de commandement.

— Je n'hésiterai plus à intervenir si tu mets en danger l'un des nôtres pour satisfaire ton ego.

Le lieutenant mordille sa prothèse métallique.

— Oui, cheffe, grommelle-t-il.

Elle pivote vers la jeune femme et conclut, souriante :

— Bienvenue dans l'Ordre des Précurseur, les bienfaiteurs de l'humanité !

— Oh, je sens que cette expérience va être très particulière, lance-t-elle avec un sourire crispé. Zeronne s'approche, un large sourire éclairant son visage.

— Bravo, tu es vraiment forte.

Au loin, Hilaris, encore assis, les coudes sur les genoux, marmonne :

— Si je n'avais pas été interrompu, je gagnais facilement.

La chasseuse le regarde, un peu essoufflée :

— Ne sois pas mauvais perdant, je n'ai jamais été autant en difficulté dans ma vie.

Le lieutenant cligne des yeux. Sa bouche s'ouvre — une pause — un son sans mot. Puis il détourne le regard, se racle la gorge, comme pour reprendre contenance :

— Je sais. J'essaie d'être modeste, mais ça me réussit moyen.

La jeune femme s'approche de lui, époussetant ses vêtements. Elle lui tend la main paume vers le haut :

— J'ai aimé ce combat et je reconnais ma défaite. La prochaine fois, tu devras constater ma victoire.

Hilaris relève la tête et examine la main tendue avec surprise. Après un moment d'hésitation, il murmure :

— Mon bras... il me fait parfois perdre le contrôle. Désolé.

Aléanna sourit.

— Tu t'excuses ? Le « lieutenant » s'excuse?

Il détourne le regard. Il croise les bras. Desserre.

— Ferme-la et aide-moi à me relever, sinon tu devras respecter ton pari et me donner Topaze.

Elle rit et, d'un geste mesuré, il accepte la main et se redresse.

— Tu es tenace, gamine. Peu de gens osent affronter leur défaite avec tant de dignité. Moi le premier.

Prenant une profonde inspiration pour savourer cet échange, la chasseuse change de sujet, curieuse d'obtenir des réponses à une question qui la taraude. Aléanna désigne le manteau :

— C'est ça, ton artefact ?

Flostia sourit sans rien dire. Le manteau arbore une teinte écarlate profonde, rehaussée par des broderies discrètes aux motifs tourbillonnants complexes. À l'intérieur du col, on peut apercevoir un diamant, suspendu à une fine chaînette qui scintille sous la lumière tamisée.

— Pourquoi ton objet a-t-il une forme aussi particulière ? s'exclame-t-elle, intriguée, tout en examinant le vêtement.

La femme au manteau écarlate garde le silence un instant, perdue dans ses pensées. Elle cherche les mots justes pour expliquer cette situation.

— C'est un mystère. À l'origine, tous les « artefacts » sont extrêmement rares et ils abritent tous une pierre précieuse. Comme ton bracelet.

Des bruits sourds proviennent de l'arrière de la grange. Aléanna se retourne vivement.

— Papa ? souffle-t-elle. Elle s'élance, abandonnant ses compagnons.

Devant la grange, la chasseuse découvre son paternel debout, son souffle part avant qu'elle comprenne pourquoi. Ses pieds quittent le sol deux fois avant qu'elle l'atteigne. — Papa ! Elle l'étreint avec force, il expire dans son cou.

— Doucement, ma fille... Tu vas m'achever ! gémit-il sous son étreinte écrasante.

Elle se recule. Elle regarde au-dessus de son épaule, le temps de reprendre.

— J'ai cru que tu ne te relèverais jamais. Avec la maison en flammes... toi qui t'effondres... Son père pose une main rugueuse sur son menton pour l'apaiser et capter son regard.

— Aléanna, regarde-moi, dit-il d'une voix apaisante.

Elle obéit. Quelque chose brûle derrière ses yeux — elle ne cligne pas.

— Je vais bien. Et toi aussi, non ? Un léger hochement de tête lui répond.

— J'ai frôlé la mort deux ou trois fois aujourd'hui, mais sinon, ça peut aller ! plaisante-t-elle. Sa voix dérape sur la dernière syllabe.

— Parlons au présent. Tu es en vie. Et c'est tout ce qui compte.

Ni l'un ni l'autre ne parle. Ce n'est pas inconfortable, avant que son père ne tourne la tête de côté pour parler.

— Et puis... je ne mourrai pas avant d'avoir vu la tête de mes petits-enfants !

— Arrête tes sottises ! rétorque la jeune femme en reculant, un sourire moqueur aux lèvres. Ils échangent un rire — brèvement, à l'unisson, sans raison précise. Après un instant, son père observe les alentours avec curiosité.

— Dis-moi, où sommes-nous ?

La chasseuse se redresse, déterminée à le rassurer.

— Ne t'inquiète pas, papa. On est en sécurité. Zeronne t'a porté jusqu'ici sur son dos. Son père hausse un sourcil.

— Vraiment ?! Pourtant, les chevaliers, ça sauve les demoiselles en détresse, pas les vieux mineurs !

Un sourire amusé éclaire le visage d'Aléanna devant cette répartie inattendue. Mais, en l'espace d'un instant, son expression devient grave, teintée d'une légère incertitude. Elle se rapproche de lui, son regard intense. La jeune femme inspire profondément. Ça va être délicat, mais je n'ai pas le choix. — Écoute-moi. Aujourd'hui... je dois partir. Quitter cette citadelle aux côtés de Zeronne.

Son père se fige. Ses yeux se durcissent.

— Non.

— Papa, je n'ai pas le choix...

— Tu as TOUJOURS le choix ! Sa voix perd le fil à mi-chemin. Il reprend. S'arrête encore. Et je refuse de te laisser mourir dehors comme ta mère !

Elle entend les mots. Elle met un moment à les assembler.

— Maman est morte ici ! Dans cette citadelle « sûre » !

Son père fixe le sol. Elle fixe son père. Son père détourne le regard, les épaules rentrées, la nuque raide. — C'est différent.

— Comment ? Comment c'est différent ? Il ne répond pas. Ses mains tremblent.

— Si tu pars... tu ne reviens peut-être jamais.

La chasseuse sent quelque chose brûler derrière ses yeux — elle ne cligne pas, mais elle les retient.

— Je sais, papa... Ses yeux brillent. Elle détourne la tête à son tour. Après un long moment de silence, il inspire profondément.

— Alors promets-moi... promets-moi de survivre. La voix d'Aléanna tremble quand elle répond : — Je te le promets.

Il la scrute, son visage mêlant sérénité et angoisse. Il expire profondément, comme si c'était du travail.

— Cette citadelle est une prison, ma fille. Un lent déclin vers la mort. Quand maman est partie... j'ai abandonné mes rêves d'exploration pour une mission plus noble : veiller sur toi, te garantir sécurité et épanouissement.

Les mots se coincent dans sa gorge. Elle déglutit. Ses jambes tremblent. La jeune femme lutte pour articuler ses idées.

— Je serais un misérable père si je t'empêchais de t'épanouir, poursuit-il en posant ses deux mains sur ses épaules. Car le plus beau présent que je puisse t'offrir, c'est ton bonheur.

Elle s'immobilise un instant, essuyant les larmes de son visage maculé de poussière. Puis elle se redresse. Elle pose la main sur la sienne — juste un instant, avant de lâcher.

— Merci, papa. Merci de me comprendre. Je te le promets. Je reviendrai.

— Tu dois partir te mettre en sécurité. Reste avec ceux qui pourront te protéger.

Elle lui lance une œillade chargée d'émotion avant de s'éloigner vers l'arrière de la grange, rejoignant les autres. Resté en solitude, son père observe un instant la porte par laquelle elle a disparu.

— Ma fille est devenue grande. Il ferme les yeux. Les larmes trouvent leur chemin seules. Il les laisse.

À l'arrière de la grange, Zeronne, Flostia et Hilaris échangent des coups d'œil tendus, reflétant l'urgence du sujet qu'ils abordent.

— La réunion avec le roi ne s'est pas déroulée comme prévu, confie Flostia d'une voix grave au chevalier noir. Notre Ordre et ses membres risquent l'exclusion ou même la persécution. Les motivations des Atlantes m'échappent, ils semblent vouloir créer des conflits politiques.

Le guerrier à l'armure noire croise les bras et baisse la tête, l'air pensif.

— Ces satanés Peaux-Bleues. N'ont-ils donc rien d'autre à occuper leurs journées ? lance Hilaris, irrité.

La femme au manteau écarlate relève le menton en remarquant l'arrivée d'Aléanna. Sans perdre une seconde, elle change de sujet, adoptant un ton plus léger.

— Oh, comment va ton père ? demande-t-elle, mais regarde ailleurs.

— Il se rétablira. Il a juste besoin de repos.

Flostia et Zeronne échangent un regard avant d'acquiescer. Le chevalier se retourne vers elle. Il pose la question mais regarde ailleurs :

— Cette nuit, nous quittons la citadelle. As-tu des affaires à emporter ? Nous n'y reviendrons pas de sitôt.

La chasseuse marque une brève hésitation.

— Ma maison a été réduite en cendres... Je n'ai donc rien à récupérer. Sauf à mon atelier. J'aimerais saluer mes collègues avant notre départ.

Le lieutenant laisse échapper un soupir empreint de lassitude.

— Le temps presse. Plus nous tardons, plus nous risquons d'attirer l'attention des chasseurs d'objets.

— En passant par mon atelier, nous pourrions nous procurer des montures. Ce serait bien plus pratique pour notre voyage, non ?

Flostia et Zeronne échangent un coup d'œil rapide.

— À moins que vous ne puissiez nous faire voler avec votre pouvoir ? ajoute-t-elle en scrutant tour à tour ses compagnons.

Un sourire amusé se dessine sur les lèvres de l'intéressée.

— Belle tentative, jeune fille, mais non. Je ne puis nous transporter sur de si longues distances.

— Des montures seraient une bonne idée, approuve le chevalier noir.

Hilaris, bien qu'encore réticent, lève les yeux au ciel dans un geste d'exaspération.

— Soit, grommelle-t-il.

Aléanna se tourne vers les Précurseurs.

— Mon père ne pourra pas marcher seul.

— Il ne vient pas avec nous, répond Flostia d'une voix ferme.

La chasseuse se fige.

— Comment ça ? Je ne vais pas l'abandonner !

La femme au manteau écarlate soutient son regard sans ciller.

— Écoute-moi bien. Ton père ne possède pas d'artefact. Aucun chasseur d'artefact ne s'intéressera à lui. Mais s'il reste près de toi, il devient une cible. Un moyen de pression. Un otage.

Elle marque une pause, laissant ses mots pénétrer.

— Nos alliés le cacheront. Le protègeront. Mais il doit rester loin de nous. C'est le seul moyen de le garder en vie pour l'instant.

La jeune femme serre les poings, les ongles s'enfonçant dans ses paumes. Les mots de son père résonnent encore dans sa tête : « Promets-moi de survivre. »

— Je... je comprends.

Flostia tend le communicateur atlante à Zeronne.

— Préviens Calilus. Qu'elle vienne le chercher dans l'heure.

Le chevalier noir active l'appareil. Un signal bref confirme l'envoi du message.

— C'est fait.

Aléanna, refoulant les larmes qui menacent de déborder, se redresse, le menton relevé.

— Merci. Suivez-moi. D'un geste ferme, elle désigne le chemin.

Le groupe se met en route vers le quartier des chasseurs explorateurs. Ils sortent de la grange, avançant dans les ruelles sombres des entrailles de la citadelle. Aléanna ouvre la marche, guidant ses nouveaux compagnons à travers le dédale qu'elle connaît par cœur. Ses pas résonnent sur la pierre humide. Malgré la fatigue qui pèse sur ses épaules, elle marche plus vite qu'elle ne le devrait avec ses blessures. Le bracelet à son poignet émet une faible lueur orangée, pulsant au rythme de ses battements de cœur. Derrière elle, Zeronne reste vigilant, la main près de son épée. Flostia avance avec une grâce désinvolte, comme si le danger n'existait pas. Hilaris ferme la marche, scrutant les ombres avec méfiance.

Le seul son est le bracelet d'Aléanna — et il bat trop vite. Le chevalier noir pose la main sur son épée. — Quelque chose ne va pas, murmure-t-il. La chasseuse s'arrête, tendant l'oreille. Les sens amplifiés par Topaze captent chaque son : le goutte-à-goutte lointain de l'eau, le crissement des rats dans les murs, le souffle de ses compagnons... Et puis, autre chose. Des pas. Nombreux. Lourds. Se rapprochant. Au loin, des torches apparaissent. Des dizaines. La lumière bondit d'un mur à l'autre. Difficile de compter les hommes.

Flostia plisse les yeux, concentrée. — La garde royale. Ils nous cherchent déjà. Le bracelet d'Aléanna pulse plus fort. Une chaleur intense irradie dans son bras. Elle serre les poings. — Par ici. Je connais un passage. Elle désigne une ruelle étroite sur leur gauche, à peine visible dans l'obscurité. Sans attendre de réponse, elle s'y engouffre. Les trois Précurseurs la suivent sans hésiter. Le passage serpente entre les murs, si étroit que Zeronne doit se tourner de côté pour passer. L'obscurité est totale. Seule la faible lueur du bracelet guide leurs pas. Derrière eux, les voix de la garde résonnent. — Par là ! Ils sont descendus vers les niveaux inférieurs ! — Fouillez chaque recoin ! Le roi les veut vivants ou morts !

La chasseuse accélère le pas, ignorant la douleur qui lance dans ses jambes. Sillonnant les méandres obscurs des ruelles étroites, ils accèdent à une immense place où s'élève un fort sobre et dominant. Une plaque de pierre ciselée, soigneusement gravée dans la roche, affiche :

COHORTES EXPLORATIONIS ET VENATIONIS

Aléanna s'arrête, tendant l'oreille. Les sens amplifiés par Topaze balayent les environs. Rien. Pas de présence proche. — C'est une zone réservée aux équipes d'exploration, murmure-t-elle. Rare de voir des gens ici à cette heure.

Hilaris scrute les ombres, la voix grave : — On pense qu'une personne proche de la famille royale est capable de localiser les possesseurs d'objets... Comme la cheffe. Zeronne serre le pommeau de son épée. — Si c'est vrai, nous ne sommes à l'abri nulle part dans cette cité. Dans les ruelles au loin, les torches illuminent la ville.

Des ombres se découpent contre les murs. Des ordres fusent, de plus en plus proches. La traque s'intensifie.

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