Chapitre 7.1 - L'épreuve du feu
L'escalier en colimaçon s'enfonce dans les entrailles de la citadelle comme une spirale sans fin. Tout en bas, un passage débouche sur un dédale de ruelles étroites. Des bâtiments délabrés s'élèvent de part et d'autre, leurs façades fissurées témoignant de siècles d'abandon. L'air est lourd, saturé d'humidité. Aléanna jette un regard en arrière, vers les hauteurs invisibles du pilier. Quelque part là-haut, sa maison brûle encore. Tout ce qui lui restait de sa mère... réduit en cendres. Elle serre les dents et continue. Elle ouvre la marche, une main pressée contre sa blessure au bras.
Derrière elle, Zeronne avance, le père toujours sur ses épaules. Chaque pas résonne contre les pavés disjoints. La chasseuse accélère le pas, cherchant à ignorer la douleur, S'enfonçant plus profondément dans les ruelles labyrinthiques qu'elle semble connaître par cœur.
— On y est presque, murmure-t-elle, autant pour se rassurer que pour informer le chevalier.
La ruelle serpente, tourne, se divise. À chaque intersection, elle choisit son chemin sans hésiter.
— Attends, souffle-t-elle soudain.
Zeronne s'arrête immédiatement.
Elle s'adosse au mur, le souffle court. Sa vision se trouble un instant. Le monde vacille.
— Ça va ? demande le chevalier, la voix teintée d'inquiétude.
— Oui... juste... une seconde.
Elle ferme les yeux, inspirant lentement. Le bracelet à son poignet émet une faible lueur orangée.
— Je sens une chaleur apaisante qui diffuse dans mon bras. La douleur s'atténue.
Zeronne l'observe un instant. La blessure à son bras saigne moins qu'avant.
Elle récupère déjà de ses blessures alors qu'on ne s'est pas encore reposé.
La chasseuse reprend sa marche, tournant à droite, puis à gauche, puis encore à droite. Ils débouchent finalement sur une petite place enclavée, entourée de bâtiments délabrés. Des caisses poussiéreuses s'entassent contre les murs. Des outils rouillés jonchent le sol. Au fond, une grange.
— On y est
Elle pousse une porte de bois qui grince sur ses gonds. L'odeur de terre humide et de bois moisi les accueille. Quelques caisses s'entassent dans les coins. Par une fissure dans le toit, une faible lumière filtre.
Zeronne dépose délicatement le père d'Aléanna au sol, contre un mur.
— Nous avons combien de temps avant d'être dérangés ? demande-t-il en se redressant.
Aléanna inspecte les alentours tout en répondant.
— Trois ou quatre heures. Cette grange est un débarras. Personne ne vient ici.
Elle s'agenouille auprès de son père, vérifiant son pouls. Faible, mais régulier. Ses lèvres ont repris un peu de couleur.
Un silence s'installe. Zeronne arpente la pièce, inspectant chaque ouverture. Il jette un coup d'œil par une fissure en hauteur. Les ruelles extérieures sont plongées dans l'obscurité. Tout semble paisible. Il revient vers le centre et s'assoit sur une vieille caisse, soupirant longuement.
— Ne t'inquiète pas trop, dit-il en désignant l'homme inconscient. Il survivra.
Il marque une pause, le regard baissé.
— Je dois me reposer. Peux-tu surveiller les alentours ?
Aléanna ne répond pas immédiatement. Elle fouille dans sa sacoche et en sort une miche de pain à moitié écrasée. Sans un mot, elle en arrache un morceau et le porte à sa bouche.
Elle mâche lentement, les yeux dans le vague. Le silence s'étire. Puis, Aléanna baisse la tête. Ses doigts se crispent sur le pain.
— Je n'aurais jamais dû récupérer ce maudit bracelet, murmure-t-elle, la voix brisée.
Zeronne reste silencieux.
Elle fixe le bracelet à son poignet. La pierre orangée brille faiblement.
— Topaze ? chuchote-t-elle.
Rien.
— Topaze, réponds-moi.
Toujours rien. Juste le métal froid contre sa peau. Elle saisit le bracelet à deux mains. Tire. De toutes ses forces. Le métal mord sa chair. Elle grimace, mais continue de tirer.
Le bracelet glisse. Lentement. Douloureusement.
— Allez ! Pars !
Zeronne se lève brusquement.
— Aléanna, arrête !
Mais elle ne l'écoute pas. Elle tire encore. Le bracelet franchit la moitié de son poignet. Sa peau rougit, s'irrite sous le frottement.
Soudain, une douleur fulgurante irradie dans son bras. Comme si ses veines brûlaient de l'intérieur.
Elle lâche prise, haletante.
Le bracelet reste suspendu, à mi-chemin entre son poignet et sa main.
— Qu'est-ce que... murmure-t-elle, le souffle court.
La douleur pulse, s'intensifie. Son cœur s'emballe. Une nausée la saisit.
Zeronne s'agenouille près d'elle.
— Remets-le. Maintenant.
— Non... Je peux...
— Aléanna, si tu le retires complètement, tu vas mourir !
Elle le fixe, les yeux écarquillés.
— Remets-le ! ordonne-t-il.
Les doigts tremblants, elle repousse le bracelet sur son poignet. Dès que le contact est rétabli, la douleur reflue. Progressivement. Comme une marée qui se retire.
Elle s'effondre contre le mur, le souffle court, le visage pâle.
Zeronne s'assoit à côté d'elle, la mâchoire serrée.
— Je t'avais prévenue, dit-il d'une voix grave. Une fois lié à un objet... le porteur ne peut s'en séparer.
Aléanna fixe le bracelet, les larmes aux yeux.
— Alors je suis condamnée à cette vie ? À fuir éternellement ?
— Non, répond Zeronne en posant une main sur son épaule. Tu es condamnée à te battre. Comme nous tous.
Elle déglutit péniblement.
— Et si je veux juste... vivre normalement ?
Zeronne détourne le regard.
— Alors tu aurais dû ne jamais toucher à cet artefact. Tu as volé un objet qui ne t'appartenait pas, voilà ta punition.
Un silence lourd s'installe. Aléanna essuie ses larmes d'un geste rageur.
— Topaze ne répond plus, murmure-t-elle. Depuis l'incendie. C'est comme si... il s'était éteint.
Zeronne hoche lentement la tête.
— C'est temporaire. Ton artefact est peut-être fatigué.
— Un bijoux peut se fatiguer ?
— Ce ne sont pas de simples bijoux.
Il marque une pause.
— Les entités divines sont capricieuses. Certaines sont même malveillantes. Je n'ai pas d'explication à tout. Topaze se réveillera quand il le décidera.
Elle se relève péniblement, s'étirant pour détendre ses muscles endoloris.
— Très bien, dit-elle d'une voix plus ferme. Je ne vais pas attendre la mort à genoux. J'ai pris une décision.
Son regard déterminé se fixe sur Zeronne.
— Je pars avec toi.
Zeronne cligne des yeux, visiblement surpris par ce revirement.
— Tu es sûre ? Tu ne souhaitais pas rester ici ?
Aléanna détourne la tête, levant légèrement les bras.
— Si c'est le seul moyen de protéger ceux que j'aime, alors oui, je change d'avis.
Elle se tourne vers lui, le regard résolu.
— J'ai un rêve à accomplir. Et ce n'est pas en restant dans cette citadelle que je pourrai y parvenir.
Zeronne arque un sourcil.
— Quel rêve ?
— Répertorier toutes les espèces vivantes de ce monde. Et aussi... voyager dans d'autres nations... découvrir l'origine de « l'Événement »...
Zeronne croise les bras, son regard perçant.
— J'ai étudié des ouvrages évoquant le monde d'avant « l'évènement ». À cette époque, les humains erraient librement à travers les forêts, se prélassaient dans les rivières cristallines. Un véritable paradis sans danger. Ce n'est pas raisonnable.
— Que cherches-tu à dire, chevalier ?
— Ton ambition relève de la folie, rétorque-t-il avec froideur. Au-delà des murs, c'est le chaos. Nous ne sommes que des proies pour ces Lézards Géants. Ça se voit que tu n'as jamais quitté les confins de ton royaume.
— Mon métier, c'est chasseuse de « Lézards Géants », monsieur le chevalier noir. J'ai assez perdu de temps derrière ces murs.
Un léger sourire effleure les lèvres de Zeronne.
Une volonté inébranlable l'anime. Son ancrage en ce lieu la retenait, mais aujourd'hui, face au péril qui plane sur sa tête, elle n'a plus vraiment le choix.
— Dans ce cas, nous partirons dès que ton père sera en état de marcher. Le voyage sera très difficile.
Aléanna incline la tête, mais ses lèvres restent scellées. Elle serre les poings, résolue à supporter cette épreuve, bien qu'une douleur sourde lui lacère le cœur.
Le silence dans la grange se brise soudain sous des coups légers contre le bois.
Aléanna bondit, adoptant une position défensive. Zeronne effleure la poignée de son épée.

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