Chapitre 8.1 - Le théâtre des abominations

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Aléanna s'immobilise face à Flostia, Hilaris et Zeronne, l'expression grave et pressée.

— Ne bougez pas d'ici. Je pénètre à l'intérieur, je rassemble mes affaires et je vous retrouve dans une dizaine de minutes.

Hilaris, appuyé négligemment contre le mur, ne se redresse pas pour répondre.

— On t'attend. Allez, dépêche-toi.

Aléanna opine du chef, puis s'éloigne, entrant dans le fort.

Elle parcourt un corridor désert. Les murs, d'un gris austère, avalent chaque écho de ses pas. Le long passage, familier à ses yeux, se pare de détails qui ravivent les mois passés aux côtés de son équipe : des vitrines renferment des crânes menaçants de dinosaures, mâchoires grandes ouvertes ; des ossements géants, soigneusement disposés, forment une sinistre parade le long des couloirs.

Parvenue dans sa loge, une urgence la prend. D'un geste vif, elle s'empare d'un sac posé sur une table et y entasse ses indispensables : des habits, quelques provisions, une trousse de soins. Son regard se pose sur son javelot, adossé contre la paroi. Elle s'en empare et l'engage dans la sangle latérale du sac — la gaine prévue pour ça, qui maintient l'arme à portée de main sans encombrer. Mais au moment où elle s'apprête à quitter les lieux, une absence la fige.

Son carnet.

Ses yeux balaient la pièce. Elle ouvre deux tiroirs, se jette à terre pour inspecter le dessous des meubles. Rien. Elle se relève, les mains vides, et c'est alors qu'une voix derrière elle brise le silence.

— C'est cela que tu cherches ?

Aléanna se retourne lentement. Marius, son chef d'équipe, se tient dans l'embrasure, son carnet à la main. Son regard est perçant, mais son expression porte quelque chose de tranquille — la curiosité de celui qui a déjà deviné la réponse.

— Marius...

Le silence qui s'installe est oppressant, comme si le temps avait suspendu son cours. Le chef franchit le seuil de la loge, ses doigts frôlant une vieille carte abandonnée sur le bureau encombré. Ses yeux parcourent les lieux avec une attention presque mélancolique.

— As-tu pris la décision de nous quitter ?

Sa voix est calme. Il ne regarde pas Aléanna en posant la question.

Les mots se bousculent dans la gorge de la jeune femme. Elle serre le bord de sa tunique du bout des doigts.

— Oui... chef. Je dois partir loin.

La fatigue marque les traits de Marius, mais un sourire franc illumine son visage lorsqu'il se retourne enfin vers elle. Il tend le carnet.

— Tiens. Toujours aussi fonceuse, n'est-ce pas ?

Elle s'en saisit des deux mains et le presse contre sa poitrine, les bras croisés dessus. Ses yeux brillent davantage que d'habitude.

— Merci, chef... murmure-t-elle. Dans un élan sincère, elle se blottit contre lui.

Sa main se pose sur son épaule avec une fermeté rassurante. Entre eux, le grésillement d'une lampe à huile quelque part dans le couloir — rien d'autre. Puis Marius relève la tête.

— Plutôt que de faire les curieux à l'entrée, ce serait peut-être l'heure des adieux, non ?

Aléanna se retourne. Un groupe de compagnons se presse près de la porte. Leurs visages s'empourprent sous l'effet de la confusion, mais leurs sourires ne mentent pas.

— Nous ne vous espionnions pas, chef ! balbutie l'un d'eux, mal à l'aise.

Le borgne s'avance le premier. Il attrape l'épaule d'Aléanna comme on saisit une prise d'escalade — sans délicatesse, mais sans erreur.

— Revenez entière, petite. Sans ça, qui va nous traduire les noms d'animaux ?

L'un des jumeaux s'approche, l'autre juste derrière à un demi-pas — leur façon habituelle d'occuper l'espace.

— T'oublies pas ce qu'on a appris hein. Ton carnet, c'est un peu le nôtre aussi, dit le premier.

— Rapporte des trucs qu'on n'a jamais vus, renchérit l'autre.

Aléanna tente un sourire. Il tient à peu près.

— Ne vous tourmentez pas pour moi. Je reviendrai vous rendre visite, c'est promis. Mon carnet débordera de récits — je vous narrerai toutes les merveilles que j'aurai explorées !

Marius croise les bras, hochant la tête avec approbation.

— Nous avons hâte de t'entendre nous raconter tout cela !

Aléanna scrute les visages. Une absence.

— Loan... Il n'est pas venu ? s'enquiert-elle, la voix qui s'affaisse.

Marius lui serre l'épaule.

— Non. Pas de nouvelles depuis un moment. J'ai tenté de l'inviter, en vain. Il prétendait se sentir mal.

Elle baisse les yeux, serre le carnet contre elle.

— Je vois...

Soudain, Aléanna perçoit une étrange vibration dans l'air. Quelque chose dans les dalles, sous ses semelles. Elle relève la tête.

— Avez-vous senti ?

Les autres échangent des regards interrogateurs face à sa réaction. Et déjà les murs tremblent. Des cartes glissent du vieux bureau, les lampes oscillent, une étagère s'effondre dans un vacarme de bois et de verre.

— Que nous arrive-t-il ? hurle Marius, son regard balayant la pièce.

— Un arthropode ! Il est immense ! hurle-t-elle, incrédule.

Une poutre du plafond vole en éclats, révélant une mâchoire sombre et terrifiante. La créature aux yeux d'obsidienne se rue vers Marius. Aléanna devine la trajectoire avant l'impact. Elle plonge sur son compagnon et le pousse hors de portée. La gueule béante percute le mur dans un impact qui fait éclater les pierres. La bête se secoue, émettant un grondement qui n'a rien d'une colère — quelque chose de plus mécanique, comme une faim sans fond.

Elle arrache le javelot de sa sangle. La pointe frappe le flanc de l'Arthropleura. Elle glisse sur les anneaux chitineux, incapable de percer la carapace. Le temps semble se suspendre tandis que l'arme dérape contre le corps monstrueux, révélant la puissance brutale qui se dresse devant eux.

— Chef ! Aléanna ! On vous sort de là ! crie l'un des chasseurs, tendant la main.

— Vite ! hurle un autre, épée à la main.

Ils s'élancent à l'unisson dans le couloir central, filant à vive allure. Des ombres chitineuses émergent du plafond, glissent le long des parois. L'ouïe aiguisée d'Aléanna les localise avant qu'elles n'apparaissent.

— Attention ! Ils sont nombreux au plafond !

Le vestibule tremble. Les murs fendillent sous une pression continue, le sol gronde sous une averse de gravats, des poutres oscillent dangereusement. Chaque foulée résonne sur la pierre. Derrière eux, un Arthropleura frappe le sol de ses appendices dans un rythme régulier et froid — une progression qui n'a rien d'instinctif.

— Dépêchez-vous ! Il nous talonne !

La sortie est en vue : les imposantes portes de la bâtisse, entrebâillées sur la clarté nocturne. Dans l'embrasure, Zeronne se tient droit, les deux battants maintenus écartés à bout de bras, ses yeux fixés sur la créature qui approche.

— Zeronne ! Ne reste pas là, sauve-toi !

Il ne bouge pas. Sa main glisse vers la poignée de son épée, calme.

— À plat ventre ! ordonne-t-il d'une voix ferme.

Les fuyards échangent des regards affolés.

— Qu'est-ce qu'il fait ?

— Fermez-là et faites ce qu'il dit ! hurle Aléanna.

Elle se jette au sol, entraîne Marius avec elle. Zeronne lâche les battants et s'élance en sens inverse, vers la créature. Son épée noire sort du fourreau dans un chant bref et sourd. Il court. Au moment où la créature bondit sur le groupe, la lame fend l'air. L'Arthropleura, incapable d'esquiver, reçoit le coup de plein fouet. Son exosquelette se brise sous l'impact. La bête est sectionnée en deux, une gerbe de liquide violet jaillit de son corps. L'avant de la carcasse s'effondre à quelques mètres, ses mandibules se refermant dans un dernier spasme avant de s'immobiliser.

Seuls la chute des viscères et les respirations haletantes des rescapés rompent le silence.

Zeronne rengaine son arme d'un geste sec. Il balaie les visages autour de lui.

— C'est terminé, déclare-t-il simplement, son ton presque détaché, comme s'il venait de sectionner un simple morceau de bois.

Aléanna, encore à terre, le dévisage bouche bée avant de se redresser.

— Je comprends l'origine de ta réputation, chevalier Noir. Merci ! déclare Marius.

Deux gardes qui assistaient à la scène depuis le seuil reculent d'un pas avant d'applaudir, comme si leurs bras avaient agi avant leur esprit.

Le groupe se retrouve dehors. Essoufflés et couverts de poussière, ils commencent à s'épousseter. La terre retombe au sol. Derrière eux, l'édifice s'effondre dans un fracas de poutres et de pierres, dégageant un épais nuage de débris. Aléanna, à peine relevée, se fige : ce martèlement sourd, rythmé, qui ne cherche pas à se cacher. Elle tourne la tête.

— Zeronne. D'autres arrivent.

Le chevalier se raidit, front plissé.

Flostia, restée en retrait depuis leur arrivée, s'avance. Elle croise les bras, les yeux posés sur la jeune femme.

— Le comportement de ces arthropodes est organisé. Ils ont attaqué les murs porteurs du fort pour le faire s'effondrer. Ce n'est pas un instinct animal... Comment des insectes peuvent-ils afficher une telle stratégie ?

La question reste suspendue dans l'air.

— Mais... qu'est-ce qui provoque une telle chose ? demande Aléanna.

Flostia lui répond d'un ton sans appel :

— Ces arthropodes ne s'y prennent pas d'eux-mêmes. Quelqu'un les dirige. Maintenant que tu détiens Topaze, tu dois comprendre que certains individus aux capacités uniques disposent de ce genre de pouvoir. Tu seras une cible permanente — prépare-toi à combattre à tout moment.

À peine a-t-elle fini que la cloche d'alarme d'Arianna retentit au-dessus d'eux.

Tous se figent un instant.

— La garde royale va bloquer les accès, gronde Hilaris.

Flostia soupire.

— Si nous tardons ici, nous risquons de tomber dans un piège. Je n'ai aucune envie d'expliquer au roi ce que je fais dans ses ruelles à cette heure.

Aléanna désigne un point devant eux.

— Et comme si cela ne suffisait pas, les acolytes de la créature de tout à l'heure arrivent.

Flostia les observe progresser.

— Effectivement. Leurs mouvements... ils n'avancent pas pour chasser. Ils avancent pour encercler.

Un silence.

— Ils sont contrôlés, c'est certain.

Marius observe les silhouettes qui approchent par l'autre bout de la place, puis se retourne vers Aléanna.

— Écoute, déclare-t-il d'une voix ferme. Nous allons nous occuper de ces créatures. Toi, pars avec tes compagnons.

— Il n'en est pas question.

— Ce n'est pas une suggestion, c'est un ordre ! rétorque Marius en élevant légèrement la voix.

Elle serre les poings. Ses coéquipiers sont là, debout devant elle, sans artefact, sans chevalier noir pour les couvrir.

Hilaris, qui suit l'échange d'un œil las, finit par s'interposer.

— Bon, ça suffit. Je m'en charge. Vous, partez immédiatement.

Aléanna se tourne vers lui.

— Hilaris...

Il ne lui laisse pas le temps.

— Dépêchez-vous avant que je change d'avis.

Elle regarde ses compagnons une dernière fois. Le borgne qui hoche la tête sans un mot. Les jumeaux côte à côte. Marius, bras croisés, qui soutient son regard avec ce sourire qu'il réserve aux situations trop risquées pour être commentées.

Elle s'incline légèrement devant Hilaris.

— Merci de protéger mes amis. Je te revaudrai ça.

Il fait un geste de la main pour balayer ses mots.

— Dépêchez-vous maintenant, avant que je ne change d'avis.

Avec un dernier regard, Aléanna emboîte le pas à Zeronne et Flostia. Les voix de ses camarades s'éteignent derrière elle.

À moins de deux cents mètres de là, Aléanna, Zeronne et Flostia font face à l'écurie. Ses murs de pierre et de bois robuste résistent à l'agitation nocturne. Des portes en acier ferment les stalles individuelles. Aléanna franchit le seuil, ses pas étouffés par la paille épaisse. Elle respire profondément — l'odeur du foin mêlée à celle, musquée, des grands reptiles.

Les dinosaures lèvent les yeux à son approche. Certains grognent doucement en reconnaissance. Un Allosaure attire immédiatement son regard. Sa peau écailleuse, d'un gris sombre profond, brille sous les lumières de l'écurie. Des lignes noires élégantes strient son corps puissant, dessinant des motifs complexes qui soulignent sa musculature. L'animal se tient droit, immobile, observant Aléanna avec des yeux intenses et curieux. Sa présence comprime doucement l'espace autour de lui — quelque chose à mi-chemin entre la force brute et l'élégance primitive.

— Salut mon Ivo, murmure-t-elle en caressant la gueule massive du reptile, qui répond par un grondement bref et tranquille.

Zeronne observe les différentes créatures avec une légère appréhension. Plusieurs reculent à son approche. Aléanna, perchée sur Ivo, remarque l'hésitation de son compagnon.

— Ils ne vont pas te manger !

Zeronne resserre sa cape rouge sur son armure.

— Je ne monte jamais les dinosaures. Ils me redoutent. Ils ne me laissent pas les chevaucher.

Elle éclate d'un rire spontané.

— Ainsi donc, le grand « chevalier » se révèle incapable de monter ? Quelle ironie !

Elle plisse les yeux en direction des stalles, puis désigne du doigt un enclos à quelques mètres.

— Tu pourrais monter le Qianzhousaurus. Il est rapide et endurant. Lui, il faut que tu aies confiance en toi — sinon il le ressentira et il te mordillera pour voir jusqu'où tu tiens.

Les yeux de Zeronne s'écarquillent sous l'effet de la surprise.

— Me « mordiller » ? Tu as vu la taille de cette mâchoire ? Il peut m'arracher un bras !

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