Chapitre 8 - Le théâtre des abominations

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Aléanna s'immobilise face à Flostia, Hilaris et Zeronne. Ses mâchoires se soudent comme si elle mordait dans du verre.

— Ne bougez pas d'ici. Je pénètre à l'intérieur, je rassemble mes affaires et je vous retrouve dans une dizaine de minutes.

Hilaris, appuyé contre le mur, vertèbre par vertèbre, comme un homme qui n'attend rien, ne se redresse pas pour répondre.

— On t'attend. Allez, dépêche-toi.

Elle incline le menton, un seul degré, comme on scelle un pacte muet, puis s'éloigne, entrant dans le fort.

Elle parcourt un corridor désert. Les murs, d'un gris austère, chaque pas meurt dans la gorge de la pierre, étouffé avant d'exister. Le long passage, familier à ses yeux, se pare de détails qui ravivent les mois passés aux côtés de son équipe : des vitrines renferment des crânes menaçants de dinosaures, mâchoires grandes ouvertes ; des ossements géants, soigneusement disposés, s'offrent en spectacle.

Parvenue dans sa loge, ses mains devancent sa pensée : le sac est déjà entre ses doigts. D'un geste vif, elle le pose sur une table et y entasse ses indispensables : des habits, quelques provisions, une trousse de soins. Son regard se pose sur son javelot, adossé contre la paroi. Elle s'en empare et l'engage dans la sangle latérale du sac — la gaine prévue pour ça, qui maintient l'arme à portée de main sans encombrer. Mais au moment où elle s'apprête à quitter les lieux, une absence la fige.

Son carnet.

Ses yeux balaient la pièce. Elle ouvre deux tiroirs, se jette à terre pour inspecter le dessous des meubles.

Rien.

Elle se relève, les mains vides, et c'est alors qu'une voix derrière elle brise cette déconvenue.

— C'est cela que tu cherches ?

Son cou tourne avec la lenteur d'une porte qui grince dans sa tête. Marius, son chef d'équipe, se tient dans l'embrasure, le carnet à la main. Son regard est perçant, mais ses yeux disent qu'il a déjà rangé la réponse dans une poche intérieure.

— Marius...

Le balafré franchit le seuil de la loge, ses doigts frôlant une vieille carte abandonnée sur le bureau encombré. Ses pieds parcourent les lieux avec une attention presque mélancolique, et il pose une question sans regarder Aléanna.

— As-tu pris la décision de nous quitter ?

Les lèvres de la jeune femme s'entrouvrent. Se referment. Elle serre le bord de sa tunique du bout des doigts.

— Oui... chef. Je dois partir loin.

Les paupières de Marius tombent d'un millimètre de trop, mais un sourire traverse — vrai, celui-là — lorsqu'il se retourne enfin vers elle. Il tend le carnet.

— Tiens. Toujours aussi fonceuse, n'est-ce pas ?

Elle s'en saisit des deux mains et le presse contre sa poitrine, les bras croisés dessus. Elle cligne deux fois. Trop vite.

— Merci, chef... Elle avance d'un pas — le genre de pas qu'on ne décide pas — et son épaule trouve la sienne.

Entre eux, le grésillement d'une lampe à huile quelque part dans le couloir — rien d'autre. Puis Marius relève la tête.

— Plutôt que de faire les curieux à l'entrée, ce serait peut-être l'heure des adieux, non ?

Aléanna se retourne. Un groupe de compagnons se presse près de la porte. Leurs visages s'empourprent sous l'effet de la confusion, mais leurs sourires ne mentent pas.

— Nous ne vous espionnions pas, chef ! balbutie l'un d'eux, mal à l'aise.

Le borgne s'avance le premier. Il attrape l'épaule d'Aléanna comme on saisit une prise d'escalade — sans délicatesse, mais sans erreur.

— Reviens entière, petite. Sinins, qui pourra à nouveau nous traduire les noms des animaux ?

L'un des jumeaux s'approche, l'autre juste derrière à un demi-pas — leur façon habituelle d'occuper l'espace.

— T'oublies pas ce qu'on a appris hein ? Ton carnet, c'est un peu le nôtre aussi, dit le premier.

— Rapporte des trucs qu'on n'a jamais vus, renchérit l'autre.

Aléanna tente un sourire. Il tient à peu près.

— Ne vous tourmentez pas pour moi. Je reviendrai vous rendre visite, c'est promis. Mon carnet débordera de récits — je vous narrerai toutes les merveilles que j'aurai explorées !

Marius croise les bras, hochant la tête avec approbation.

— Nous avons hâte de t'entendre nous raconter tout cela !

La chasseuse scrute les visages. Une absence.

— Loan... Il n'est pas venu ? s'enquiert-elle, la voix qui s'affaisse.

Le chef lui serre l'épaule.

— Non. Pas de nouvelles depuis un moment. Il devait venir nous aider ce matin pour préparer les bêtes, mais il n'est pas là.

Elle baisse les yeux, serre le carnet contre elle.

Soudain, Aléanna perçoit une étrange vibration dans l'air. Quelque chose dans les dalles, sous ses semelles. Elle relève la tête.

— Avez-vous senti ?

Un silence passe de pupille en pupille, plus lourd que la question. Et déjà les murs tremblent. Des cartes glissent du vieux bureau, les lampes oscillent, une étagère s'effondre dans un vacarme de bois et de verre.

— Que nous arrive-t-il ? hurle Marius, son regard balayant la pièce.

— Un arthropode ! Il est immense ! lance-t-elle, incrédule.

Une poutre du plafond vole en éclats, révélant une mâchoire sombre et terrifiante. La créature aux yeux d'obsidienne se rue vers le balafré. Aléanna devine la trajectoire avant l'impact. Elle plonge sur son compagnon et le pousse hors de portée. La gueule béante percute le mur dans un impact qui fait éclater les pierres. La bête se secoue, émettant un grondement qui n'a rien d'une colère — quelque chose de plus mécanique, comme une faim sans fond.

Elle arrache le javelot de sa sangle. La pointe frappe le flanc de l'Arthropleura. Mais glisse sur les anneaux chitineux, incapable de percer la carapace.

— Chef ! Aléanna ! On vous sort de là ! crie l'un des chasseurs, tendant la main.

— Vite ! aboie un autre, épée à la main.

Ils s'élancent à l'unisson dans le couloir central, filant à vive allure. Des ombres chitineuses émergent du plafond, glissent le long des parois. L'ouïe aiguisée d'Aléanna les localise avant qu'elles n'apparaissent.

— Attention ! Ils sont nombreux au plafond !

Le vestibule tremble. Les murs fendillent sous une pression continue, le sol gronde sous une averse de gravats, des poutres oscillent dangereusement. Les mandibules de l'Arthropleura frappent le sol derrière eux dans un rythme régulier et froid — une progression qui n'a rien d'instinctif.

— Dépêchez-vous ! Il nous talonne !

La sortie est en vue : les imposantes portes de la bâtisse, entrebâillées sur la clarté nocturne. Dans l'embrasure, le chevalier noir se tient droit, les deux battants maintenus écartés à bout de bras, ses yeux fixés sur la créature qui approche.

— Zeronne ! Ne reste pas là, sauve-toi !

Il ne bouge pas. Sa main glisse vers la poignée de son épée, calme.

— À plat ventre ! les mots tombent, plats, définitifs, sans appel possible.

— Qu'est-ce qu'il fait ?

— Fermez-la et faites ce qu'il dit ! siffle Aléanna.

Elle se jette au sol, entraîne Marius avec elle. Le précurseur lâche les battants et s'élance en sens inverse, vers la créature. Son épée noire sort du fourreau dans un chant bref et sourd. Il court. Au moment où la créature bondit sur le groupe, la lame fend l'air. L'Arthropleura, incapable d'esquiver, reçoit le coup de plein fouet. Son exosquelette se brise sous l'impact. La bête est sectionnée en deux, une gerbe de liquide violet jaillit de son corps. L'avant de la carcasse s'effondre à quelques mètres, ses mandibules se refermant dans un dernier spasme avant de s'immobiliser.

Zeronne rengaine son arme d'un geste sec. Il balaie les visages autour de lui — et ne dit rien.

Aléanna, encore à terre, sa mâchoire se décroche d'un cran, oubliée en l'air, avant de se redresser.

— Je comprends l'origine de ta réputation. Merci ! déclare Marius.

Deux gardes qui assistaient à la scène depuis le seuil reculent d'un pas avant d'applaudir, comme si leurs bras avaient agi avant leur esprit.

Le groupe se retrouve dehors. Essoufflés et couverts de poussière, ils commencent à s'épousseter. La terre retombe au sol. Derrière eux, l'édifice s'effondre dans un fracas de poutres et de pierres, dégageant un épais nuage de débris. Aléanna, à peine relevée, se fige : ce martèlement sourd, rythmé, qui ne cherche pas à se cacher. Elle tourne la tête.

— D'autres arrivent.

Le chevalier se raidit, front plissé.

Flostia, restée en retrait depuis leur arrivée, émerge vers eux. Elle croise les bras, les yeux posés sur la jeune femme.

— Le comportement de ces arthropodes est organisé. Ils ont attaqué les murs porteurs du fort pour le faire s'effondrer. Ce n'est pas un instinct animal... Comment des insectes peuvent-ils afficher une telle stratégie ?

La question reste suspendue dans l'air.

— Mais... qu'est-ce qui provoque une telle chose ? demande Aléanna.

— Ces arthropodes ne s'y prennent pas d'eux-mêmes. Quelqu'un les dirige. Maintenant que tu détiens Topaze, tu dois comprendre que certains individus aux capacités uniques disposent de ce genre de pouvoir. Tu seras une cible permanente — prépare-toi à combattre à tout moment.

À peine a-t-elle fini que la cloche d'alarme d'Arianna retentit au-dessus d'eux.

Tous se figent un instant.

— La garde royale va bloquer les accès, gronde Hilaris.

Flostia soupire.

— Si nous tardons ici, nous risquons de tomber dans un piège. Je n'ai aucune envie d'expliquer au roi ce que je fais dans ses ruelles à cette heure.

Aléanna désigne un point devant eux.

— Et comme si cela ne suffisait pas, les acolytes de la créature de tout à l'heure arrivent.

Flostia les observe progresser.

— Effectivement. Leurs mouvements... ils n'avancent pas pour chasser. Ils avancent pour encercler.

Marius observe les silhouettes qui approchent par l'autre bout de la place, puis se retourne vers le groupe

— Écoutez ! Nous allons nous occuper de ces créatures. Vous partez et protégez notre Aléanna !

— Il n'en est pas question.

— Ce n'est pas une suggestion, c'est un ordre ! rétorque Marius en élevant légèrement la voix.

Elle serre les poings. Ses coéquipiers sont là, debout devant elle, sans artefact, sans chevalier noir pour les couvrir.

Hilaris, qui suit l'échange, dont le regard glisse sur eux avec l'usure d'une lame trop souvent aiguisée, finit par s'interposer.

— Bon, ça suffit. Je m'en charge. Vous, partez immédiatement.

Aléanna se tourne vers lui.

— Hilaris...

Il fait un signe de la main sans regarder.

— Merci de protéger mes amis. Je te revaudrai ça.

Il détourne les yeux.

Avec un dernier regard, Aléanna emboîte le pas à Zeronne et Flostia. Les voix de ses camarades s'éteignent derrière elle.

À moins de deux cents mètres de là, Aléanna, Zeronne et Flostia font face à l'écurie. Ses murs de pierre et de bois robuste résistent à l'agitation nocturne. Des portes en acier ferment les stalles individuelles. Aléanna franchit le seuil, ses pas étouffés par la paille épaisse. L'odeur du foin lui entre dans les poumons par surprise.

Les dinosaures lèvent les yeux à son approche. Certains grognent doucement en reconnaissance. Un Allosaure attire immédiatement son regard. Sa peau écailleuse, d'un gris sombre profond, brille sous les lumières de l'écurie. Des lignes noires élégantes strient son corps puissant, dessinant des motifs complexes qui soulignent sa musculature. L'animal se tient droit, immobile, observant Aléanna l'œil ne cligne pas ; il attend simplement de voir ce qu'elle va faire. Sa présence comprime doucement l'espace autour de lui — quelque chose à mi-chemin entre la force brute et l'élégance primitive.

— Salut mon Ivo, murmure-t-elle en caressant la gueule massive du reptile, qui répond par un grondement bref et tranquille.

Zeronne observe les différentes créatures. Il ralentit à l'entrée des stalles. Ses mains restent le long du corps. Plusieurs reculent à son approche. Aléanna, perchée sur Ivo, remarque l'hésitation de son compagnon.

— Ils ne vont pas te manger !

Zeronne resserre sa cape rouge sur son armure.

— Je ne monte jamais les dinosaures. Je n'ai pas le... Bref, ils ne me laissent pas les chevaucher.

Elle éclate d'un rire spontané.

— Ainsi donc, le grand « chevalier » se révèle incapable de monter ? Quelle ironie !

Elle plisse les yeux en direction des stalles, puis désigne du doigt un enclos à quelques mètres.

— Tu pourrais monter le Qianzhousaurus. Il est rapide et endurant. Lui, il faut que tu aies confiance en toi — sinon il le ressentira et il te mordillera pour voir jusqu'où tu tiens.

Les yeux de Zeronne s'écarquillent sous l'effet de la surprise.

— Me « mordiller » ? Tu as vu la taille de cette mâchoire ? Il peut m'arracher un bras !

Aléanna hausse les épaules, l'air nonchalant.

— Mon Ivo ne pourra pas nous porter tous les deux sur de longues distances. Avons-nous le choix ?

— Je ne doute pas de ta logique. Mais ce Qian-machin me paraît dangereux.

Elle pointe du doigt l'enclos à quelques mètres. Un reptile au corps allongé, à la musculature dense, au rostre long surmonté d'une crête nasale écarlate, parcourt fébrilement son espace.

— Celui-là, avec la grande crête nasale rouge.

Elle se frappe le front avec sa main.

— Je t'ai vu couper en deux un Arthropleura et absorber un incendie par ta seule volonté. C'est à peine un exercice de respiration pour quelqu'un qui absorbe des incendies.

Zeronne progresse vers l'enclos avec une prudence calculée. Le Qianzhousaurus pivote aussitôt sa longue tête vers lui, ses yeux perçants le scrutant avec une curiosité prédatrice. Un grognement sourd s'échappe de sa gueule entrouverte, révélant une rangée de dents acérées. Le chevalier avance sa main, paume ouverte, vers le museau. La chaleur animale irradie. Les nares de la bête frémissent, humant l'air. Une tension s'installe entre eux, fine comme un fil. Puis la tête du Qianzhousaurus se pose contre la paume. Une légère pression, presque affectueuse.

— Pas si terrible, finalement... murmure-t-il.

Il tente de se hisser sur le dos de l'animal. Le Qianzhousaurus se raidit aussitôt. Sa réaction est foudroyante : il se détourne en hurlant sa colère, sa queue massive fend l'air. Zeronne s'accroche désespérément à la sangle de cuir. Chaque secousse du corps musculeux lui arrache un grognement. Le vent de la course emplit ses tympans.

Il tire sur les rênes avec précision, calculant chaque geste pour ne pas perdre l'équilibre. La résistance du reptile faiblit imperceptiblement. Il perçoit ce changement et y puise une force renouvelée.

— Assez !

Sa voix claque dans l'atmosphère chargée de l'écurie. Le Qianzhousaurus se fige. Un dernier grognement s'échappe de sa gorge avant que sa tête ne s'incline en signe de soumission.

Aléanna applaudit depuis son Allosaure.

— Bravo ! Je te l'avais bien dit, tu peux maîtriser la situation.

Zeronne lève les yeux au ciel, un rire court lui échappe. Sa main heurte son front dans un geste moqueur, rejouant la morsure évitée de justesse. Il sourit et le sourire a l'air surpris d'être encore là. Il étire les bras, et c'est alors qu'il repère Flostia à l'entrée de l'écurie. Son corps est devenu un point fixe autour duquel l'air tourne. Il guide sa monture vers elle.

— Qu'est-ce qui se passe, chef ? Vous pensez qu'ils ne vont pas s'en sortir ?

Flostia ne tourne pas la tête. Ses lèvres restent fermées. Ses yeux scrutent un point au-delà des murs.

— Je ne m'inquiète pas pour eux.Hilaris éliminera ces insectes sans difficulté.

Elle marque une pause, ses mots pesés avant d'être posés.

— Nous avons attiré l'attention d'un détenteur d'objet.

— Vous pensez qu'il s'agit des mêmes que lors de l'exécution ?

Flostia plisse les yeux, son expression se durcissant davantage.

— Ce que je perçois est d'une autre nature. Lors de l'exécution, je sentais deux présences distinctes, incertaines. Celle-là est différente.

— C'est-à-dire ?

Elle détourne enfin son regard de l'horizon et pose ses yeux sombres sur lui.

— Ce possesseur porte deux objets sur lui. Sa présence est oppressante.

Les mots lui rentrent dedans comme une lame froide entre deux côtes. Il déglutit.

— Deux artefacts sur une seule personne. Nous devons partir immédiatement !

— Il se dirige vers nous et ignore tout le reste. Je doute qu'il soit là pour nous saluer. C'est peut-être lui qui contrôle les arthropodes.

Elle se retourne pour observer Aléanna occupée à vérifier les sangles de sa monture. Puis, avec autorité :

— Je suis la seule à pouvoir l'arrêter. Vous deux, vous partez sur-le-champ.

Flostia plonge son regard dans celui de Zeronne.

— Escorte-la hors de la citadelle et veille à sa sécurité. C'est un ordre prioritaire.

Les lèvres de Zeronne s'ouvrent. Se referment. Finalement, il incline la tête.

— Très bien, cheffe. Je protégerai Aléanna.

Un sourire mince, teinté d'assurance et de gravité, traverse le visage de Flostia avant qu'elle ne fixe à nouveau l'horizon. Le chevalier fait pivoter sa monture.

— Aléanna, nous partons maintenant !

Un éclair de surprise traverse son regard, mais elle empoigne les rênes d'Ivo et talonne rapidement les pas du chevalier.

— Elle ne nous accompagne pas ?

Il secoue la tête sans ralentir.

— Je t'expliquerai plus tard. Pour l'heure, partons.

La chasseuse jette un dernier regard derrière elle. Flostia rétrécit. Disparaît. Ses doigts se serrent sur les rênes à mesure que la vitesse de course augmente.

L'arrière-cour baigne dans une brume légère. L'air autour de Flostia pèse différemment. Ses mèches se soulèvent contre quelque chose d'invisible et de froid. Une silhouette encapuchonnée émerge du brouillard, son bâton orné heurtant le sol pierreux à chaque pas avec la régularité d'un métronome. L'inconnu s'arrête à quelques mètres d'elle et incline légèrement la tête, laissant entrevoir sous sa capuche une bouche avec trop de dents pour être accidentelle.

— Quelle malchance... Tout le monde est déjà parti, murmure-t-il d'une voix feignant la déception.

Une voix d'homme.

Flostia se raidit, prête à réagir au moindre mouvement.

— Qui es-tu ?

L'étranger frappe une fois son bâton dans le sol avant de laisser échapper un rire qui se répercute sur les pierres environnantes.

— Il va falloir m'expliquer pourquoi vous portez ce titre, Flostia Ignis... ou plutôt, « Magicienne des Quatre Saisons ».

Flostia étend le bras droit et le lève au niveau de ses yeux. Ses doigts se crispent vers sa paume, la pression s'élève telle une respiration bloquée, puis une déflagration retentit et une lame d'air frôle à peine la tête de l'inconnu. Le mur derrière lui se fissure, ne laissant qu'une entaille parfaitement droite dans la pierre.

— Je t'ai posé une question, dit-elle, les cheveux fouettés par un vent qui fait claquer les pans de son manteau écarlate.

L'encapuchonné soulève son bâton et feint de retirer sa capuche, puis la rabaisse en la frappant contre le sol.

— Quel caractère... C'est ainsi qu'une représentante de l'Ordre des Précurseurs salue les gens polis ?

Il continue de ricaner malgré l'attaque et avance lentement vers elle. Il vient, et le sol semble reculer sous lui sans qu'il presse l'allure. La brume s'épaissit autour de ses pieds ; le brouillard lui pousse entre les jambes, lourd, presque tactile. Flostia tend le bras et, d'un claquement de doigts, fait claquer l'air ; la capuche de l'inconnu part en arrière, happée.

Un visage se révèle. Rien. Ni orbites, ni sourcils, ni oreilles. Pas de cheveux. Une peau lisse, pâle et tendue, striée seulement par une bouche gigantesque qui a volé tout l'espace de son visage rond.

— Mon dieu... Quel est ton pouvoir ?

Le rire du monstre explose, ricoche sur les murs et fait vibrer tout le quartier. Il fait trembler les volets fermés comme si la nuit elle-même riait.

Flostia avale l'horreur en une inspiration, et son visage redevient lame.

— J'ai entendu des rumeurs sur une organisation cherchant à réunir tous les artefacts du monde. Moi qui pensais tomber sur un vulgaire serviteur. Il semble que vous soyez le maître lui-même.

Le monstre continue de rire tout en tapotant frénétiquement son bâton contre le sol.

— Pas de réponse ? C'est déjà une réponse. Qui d'autre arpenterait la ville de nuit avec deux artefacts en sa possession ? dit-elle en levant à nouveau le bras, prête à frapper.

La bouche se referme d'un coup, laissant un vide plus menaçant que le rire. Le monstre dit d'une voix déformée :

— Mon intérêt, ce soir, c'est la jeune femme avec le bracelet de Topaze. Vous n'êtes pas ma cible. Ne soyez pas trop envieuse, sinon je pourrais bien commencer par vous.

— C'est fâcheux car, je suis une femme possessive et jalouse. Je ne vous laisserai pas la suivre.

Sur ces mots, il abat son bâton avec vigueur. Un écho sourd se propage dans l'air — et même les torches semblent retenir leur flamme. La distance qui les sépare cesse d'en être une.

Les montures d'Aléanna et Zeronne avalent les ruelles, les murs fondent de chaque côté. Les pas lourds des dinosaures résonnent contre la pierre.

— Quel plaisir de te voir si à l'aise sur ta monture ! s'exclame-t-elle, une mèche collée en travers de sa bouche qu'elle n'a pas le temps d'écarter.

Il laisse son attention faire le tour avant de revenir à la route.

— Cet animal et moi avons une entente tacite, déclare-t-il. Reste attentive, le danger n'est pas écarté.

D'un geste vif, il montre la voie. Elle suit son mouvement. Une grande porte grossit dans son champ de vision jusqu'à remplir tout le reste. Je vais enfin quitter cette prison et découvrir le monde. L'idée même de fuite se ratatine comme une braise sous la semelle lorsque leurs regards croisent une escouade de la garde royale barrant la route. Zeronne et Aléanna tirent sur les rênes.

— Que font-ils ici ? murmure Aléanna, le visage tendu. Elle sent sa propre peau se tendre comme une toile trop tirée.

Le chevalier se redresse en selle.

— Soldats ! Nous devons passer. Je suis en mission d'escorte !

Mais une voix retentit derrière les rangs :

— Non. Je ne crois pas que cela soit possible, Chevalier Noir.

Les soldats s'écartent pour laisser passer Fridus, l'homme à la chevelure argentée.

— Laisse-nous passer, dit Zeronne d'une voix égale.

Le commandant s'approche sans presser — il a tout son temps. Ce regard-là ne menace pas : il calcule.

— Non. Le nouveau roi, Godefroy Ier, a ordonné l'arrestation de tous les membres de l'Ordre des Précurseurs. Tu es en connivence avec eux !

Aléanna tend l'oreille. Le cœur de Zeronne cogne ; c'est la rage qui serre le poing à l'intérieur. — Je vous en prie. Laissez-nous quitter ces lieux. Tout comme vous, je suis un enfant d'Arianna. Ce sont les Précurseurs qui ont édifié ces murs — pourquoi auraient-ils des intentions hostiles ? Les syllabes sortent nettes, pourtant on sent le tranchant juste en dessous.

Fridus avance d'un pas.

— Tu fuis en pleine nuit avec une jeune femme. Tu as abandonné tes devoirs.

Zeronne lance un regard furtif vers sa protégée. Un sourire contraint étire ses lèvres — indéchiffrable, d'une façon qui dit : « je mens et tu le sais ».

— Je vais parler avec eux. S'il te plaît Aléanna. Fuis, maintenant.

Le talon claque — Ivo comprend avant elle. Elle se faufile dans une allée ténébreuse, pendant que le Précurseur glisse de sa selle sans hâte. Chaque mouvement calculé pour occuper l'espace. Les deux pieds sur la pierre, il adopte une posture stable.

— Tu sacrifies le bien du peuple pour tes ambitions personnelles.

Le commandant ricane en agitant sa lame.

— Depuis des années, j'aspire à ce jour où, enfin, je soufflerai la flamme orgueilleuse qui vit en toi. Tu te penses au-dessus des lois, mais c'est le roi qui dicte.

Une brise légère soulève la poussière. Zeronne, immobile au centre du cercle de gardes, fixe son adversaire. Ses pupilles sont deux points fixes qui transpercent la nuit sans trembler.

— Gardes, restez en dehors. Je veux un duel.

Le périmètre rétrécit tout seul, avalé par la fascination des spectateurs. Fridus engage l'offensive. Le chevalier pare chaque attaque. Son aisance devient une insulte vivante entre chaque choc de lames. Son adversaire commence à sentir la pression. Son col est humide et une perle de sueur trace une ligne brillante jusqu'à son sourcil.

— Comptes-tu esquiver ainsi pendant l'intégralité du duel ?

L'homme en noir l'observe en silence, un hochement de tête l'invitant à poursuivre. Sa bouche se ferme comme une porte condamnée. Le commandant fond sur lui, ses frappes devenant de moins en moins contrôlées — il frappe là où il espère plutôt que là où il vise.

À l'inverse, le chevalier noir semble toujours aussi serein. Son corps reste une horloge qui n'a pas changé d'heure.

— Aurais-tu peur de m'affronter réellement ?

Zeronne modifie sa posture. Sa lame scintille d'une lueur noire. Fridus s'interrompt brusquement. Quelque chose appuie sur sa poitrine, invisible et froid. Une pression écrasante, comme si l'air s'était alourdi.

SUBLIMATIO !

En un instant, une brume ténébreuse enveloppe le chevalier. Un hurlement déformé naît de son épée et se répand, vivant, tel un rugissement bestial. L'armure et le glaive de son adversaire se pulvérisent en une brume opaque. Ce dernier baisse les yeux. Plus d'acier. Plus de poids. Juste du tissu, sa tenue légère et de la peau nue. Armes et protections ne sont plus qu'un souvenir. Il s'effondre à genoux.

— Qu'est-ce que tu m'as fait sale sorcier ?

— Je t'ai désarmé. Imagine ce dont je serais capable si je voulais te tuer. Fridus à genoux. Zeronne debout. Entre eux, rien. Le vide sonore s'installe, si complet qu'on entend battre les cœurs. Le chevalier avance sans vérifier si on le suit — il sait qu'on ne l'arrêtera plus.

Plus loin, perchée sur Ivo, Aléanna poursuit sa progression. Le mur se déchire. Une masse en sort. L'horreur lui arrive par les tripes — un Arthropleura émergeant des ténèbres.

— Encore cette créature ?

Elle serre ses mollets contre les flancs d'Ivo. L'Allosaure prend de la vitesse, ses pas comptant les secondes. À une vingtaine de foulées, une autre masse noire se détache du mur et fond sur elle.

— Par ici ! Vite !

Elle s'enfonce dans un passage étroit, aspirant l'air comme si elle remontait d'une noyade.

— On y est presque. Tiens bon, Ivo.

Mais au bout de la ruelle, elle ne voit la corde qu'au moment où les pattes de la bête la percutent.

— Non ! Ivo, saute !

L'immense corps s'effondre, projetant Aléanna dans les airs. Son épaule encaisse l'impact et brûle. Elle se redresse et regarde l'animal entravé.

— Ivo, tu vas bien ?

Une voix d'homme s'élève dans son dos — grave, douce, cérémonieuse.

« Grande bête aux écailles serrées,

Tombée par une simple ficelle.

Ce n'est pas le hasard qui vous a brisée,

C'est que quelqu'un vous attendait, ma belle. »

Aléanna se fige. Elle fait volte-face — la voix vient de là. Dans ce bord de nuit où la lumière abandonne, l'être qui s'avance ressemble à quelque chose sorti d'une nuit trop longue. Il revêt une cuirasse couleur cuivre, vieillotte et délabrée, chaque plaque rongée par les années. De multiples orifices perforent l'armure, pareils à des blessures muettes que personne n'est venu réclamer.

À chacun de ses gestes, des blattes s'échappent des brèches et filent à vive allure sur le métal. La jeune femme esquisse un mouvement de recul, les lèvres pincées, tandis que le son des pattes d'insectes raclant le métal produit une symphonie presque hypnotique — le bruit d'une chose vivante à l'intérieur d'une chose morte.

Sous le poids de son armure, cet étrange chevalier se traîne, courbé, brisé. Un heaume rouillé aux contours anguleux cache entièrement son visage. Des épines métalliques le couronnent, accueillant cette colonie d'insectes frénétiques. Une écharpe écarlate ceint son cou — lacérée, déchirée, aussi fanée que lui.

L'individu s'arrête, tenant une hallebarde rouillée entre les mains, et reprend de sa voix harmonieuse :

« C'est dans la chute que l'on jauge les âmes,

Et dans cette bête, j'y entrevois une flamme.

La question, noble dame, n'est pas : « Va-t-il bien ? »

Mais qui l'a capturé, et pour quel dessein ? »

Le vent porte un parfum de tombeau ouvert depuis trop longtemps. Les épaules de la chasseuse se crispent, comme si l'air venait de changer de goût.

— Dégage, dit-elle d'une voix froide. Car sinon ton prochain bain sera forcé.

L'homme rétorque de sa voix harmonieuse. «

« Ô douce créature au regard d'acier,

C'est sous les étoiles que mon maître m'a guidé.

Ce bracelet que vous portez — don du divin,

Je viendrai le cueillir. C'est mon seul destin. »

Ce bracelet que vous portez — don du divin, Je viendrai le cueillir. »

— Ce bracelet te fait envie ? dit-elle d'une voix glaciale. Alors ne reste pas là à rimer, et viens le chercher !

Derrière le métal du casque, quelque chose frémit, minuscule et affamé. Un seul geste. Une invitation. La brise pousse une poignée de terre entre eux. Le vide se referme, épais. Rien ne bouge plus.

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