Prologue

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— À gauche, Apolline ! cria Maël, sa voix résonnant entre les murs étroits comme un écho brisé.

Elle pivota immédiatement, sans réfléchir, laissant son corps répondre avant même que son esprit n’ait le temps de suivre, et la tuile sous son pied céda légèrement, molle et imbibée d’humidité, si bien que son talon glissa sur la surface irrégulière et qu’une douleur vive, presque électrique, remonta le long de sa cheville.

Elle rattrapa son appui dans le même mouvement, se redressa, et continua de courir sans ralentir, comme si cette brûlure n’était qu’un détail de plus dans un corps déjà habitué à encaisser.

Une mèche rousse, épaisse et bouclée, alourdie par la sueur et la poussière, glissa devant son œil et s’y colla, réduisant légèrement sa vision.

Elle souffla dessus, agacée, mais la mèche ne bougea pas.

Alors, sans interrompre sa course, elle passa rapidement sa main sur son front pour la repousser, laissant derrière elle une trace sombre sur sa peau pâle, mêlée de cendre et de sueur.

L’air était difficile à respirer, non pas seulement à cause de l’humidité, mais parce qu’il semblait chargé de quelque chose de plus lourd, de plus ancien, comme si la ville elle-même rejetait lentement ce qu’elle contenait.

Chaque inspiration ramenait avec elle des particules de poussière et de cendres fines qui s’accrochaient à la gorge, râpaient les poumons et donnaient à chaque souffle une densité presque douloureuse.

Derrière eux, les cris montaient depuis la rue, déformés par les façades serrées de Kareth, se brisant contre les murs avant de remonter vers les toits.

— Attrapez-les !

— Ils sont sur les toits !

Apolline accéléra malgré la pression qui commençait déjà à peser dans sa poitrine, malgré le goût métallique qui revenait doucement sur sa langue, signe qu’elle avait déjà trop donné pour tenir longtemps.

Le sac qu’elle portait frappait contre sa hanche à chaque foulée, lourd, déséquilibrant légèrement sa course, mais elle refusait de s’en séparer.

— T’as pris quoi ? lança Sira derrière elle, sa voix coupée par l’effort, mais encore suffisamment vive pour porter jusqu’à elle.

— De quoi manger, répondit Apolline sans se retourner.

— T’as intérêt, souffla Sira, plus pour elle-même que pour répondre.

Devant elle, le toit s’interrompait brusquement, laissant apparaître un espace étroit entre deux bâtiments, trop large pour être ignoré, trop court pour hésiter.

Apolline ne ralentit pas.

Elle prit son appui, calcula sans y penser, et sauta.

Le vide s’ouvrit sous elle, accompagné d’un souffle brutal qui remonta contre son visage, chargé d’odeurs de suie, de métal et d’eau stagnante, et pendant une fraction de seconde, tout sembla suspendu, comme si le monde retenait son souffle avec elle.

Puis l’impact.

Ses pieds heurtèrent le toit d’en face, ses genoux absorbèrent mal le choc et une douleur sèche remonta dans ses cuisses, jusque dans ses hanches, mais elle accompagna la chute en roulant, laissant la poussière s’infiltrer dans ses vêtements et s’accrocher à sa peau humide.

Elle se releva aussitôt, sans prendre le temps de vérifier si quelque chose avait cédé.

Toujours en mouvement.

Sira arriva derrière elle avec plus de bruit, jurant à voix basse en reprenant son équilibre, tandis que Maël franchissait l’espace à son tour, toujours plus droit, plus visible, comme incapable de disparaître complètement.

— On descend au prochain passage ! cria Maël, tentant de couvrir le bruit du vent.

— Non, répondit Apolline.

— Apolline—

— Pas encore.

Le vent s’engouffra entre les bâtiments, un souffle chargé de poussière et de cendres qui se souleva en nuages irréguliers avant de venir frapper leurs visages, piquant les yeux, s’accrochant aux lèvres, se mêlant à la sueur.

Autour d’eux, Kareth s’étendait comme une masse compacte de pierre usée, de toits fragiles et de structures penchées, noircies par des années de fumée et de négligence, une ville trop dense pour respirer correctement, trop ancienne pour se tenir encore longtemps.

Une nouvelle mèche rousse glissa devant les yeux d’Apolline, plus lourde, plus collante cette fois.

Elle la repoussa d’un geste sec, presque irrité.

Pas maintenant.

Et puis, sans prévenir, quelque chose changea.

Une sensation.

Pas un bruit.

Pas un mouvement.

Mais une présence.

Elle le sentit comme une tension dans son dos, comme un regard posé sur elle depuis un angle qu’elle ne pouvait pas voir, quelque part au-delà des lignes de toits, peut-être dans une ouverture, peut-être derrière une silhouette immobile.

Elle leva légèrement les yeux, juste assez pour balayer les hauteurs sans s’arrêter.

Rien.

Seulement le vent, la poussière, les formes brisées des bâtiments.

Elle détourna le regard.

Pas une menace immédiate.

Pas maintenant.

Un garde apparut derrière eux, plus proche qu’elle ne l’aurait voulu.

— Là ! cria-t-il.

Apolline ralentit brusquement, se baissa et attrapa une pierre sans même regarder, laissant son corps agir comme il en avait l’habitude.

Elle lança.

Le choc fut net.

Le garde recula, déséquilibré, jurant.

— Maintenant, dit-elle.

Ils changèrent de direction, fonçant vers une gouttière rouillée dont le métal grinça violemment sous leur poids, et Apolline sentit ses paumes s’écorcher légèrement en glissant, la douleur vive mais secondaire.

Elle serra les dents.

Ils lâchèrent prise.

La chute fut courte.

La ruelle les engloutit.

L’air y était différent, plus chaud, plus stagnant, chargé d’odeurs de déchets, d’humidité et de choses laissées trop longtemps à l’abandon.

Le vent n’y entrait presque pas.

Leurs pas ralentirent enfin, leurs respirations reprirent une place plus lourde, plus sonore.

Personne ne parla.

Parce que dans Kareth, survivre se mesurait souvent à ça :

quelques secondes de silence, sans cris, sans poursuite.

Leur cachette n’était plus très loin.

Un espace oublié, coincé entre deux bâtiments fissurés qui semblaient se pencher l’un vers l’autre comme pour s’effondrer ensemble.

Ils entrèrent.

La pièce était basse, presque étouffante, avec un plafond trop proche et un air qui ne circulait pas, chargé de poussière, d’humidité et de cendre froide.

Mais c’était à eux.

Sira se laissa tomber contre le mur, le souffle court.

— J’en peux plus…

Maël referma derrière eux, vérifiant chaque détail avec une précision presque mécanique.

Apolline posa le sac.

Ses doigts tremblaient légèrement.

Elle les serra.

Elle s’accroupit et l’ouvrit.

À l’intérieur, il y avait du pain dur, deux morceaux de viande séchée et une petite bourse de pièces.

Sira laissa échapper un souffle, un sourire fatigué étirant son visage couvert de poussière.

— Ok… là, j’avoue.

Maël passa une main sur son visage.

— Ça valait presque le coup.

Apolline ne répondit pas.

Elle repoussa encore une boucle rousse derrière son oreille.

Elle revenait toujours.

Ils s’assirent, proches les uns des autres, sans se toucher, mais assez près pour sentir la chaleur, la respiration, la présence.

Assez pour ne pas disparaître.

Ils ne s’étaient jamais vraiment choisis.

Pas avec des mots.

Pas avec une promesse.

C’était arrivé autrement.

Une nuit.

Un endroit.

Une fuite.

Et puis ils étaient restés.

Pas parce que c’était sûr.

Mais parce que c’était moins pire à trois.

Le feu prit difficilement, la fumée montant plus qu’elle ne chauffait, irritant les yeux, s’accrochant dans la gorge.

Ils mangèrent sans parler.

Parce que ça voulait dire qu’ils avaient réussi.

Qu’ils allaient tenir encore un peu.

Puis Sira reprit, comme toujours :

— T’as pris la plus grosse part.

— J’ai couru plus vite, répondit Apolline.

— T’as surtout failli nous faire tuer.

— Mais on est pas morts.

— C’est pas un argument.

Maël laissa échapper un souffle qui ressemblait à un rire.

— Un jour, ça passera pas.

Apolline haussa légèrement les épaules.

— Pas aujourd’hui.

Le silence retomba.

Le feu crépitait faiblement.

Sira leva les yeux vers elle.

— Tu comptes rester combien de temps ?

Apolline ne répondit pas immédiatement.

Ses doigts se refermèrent sur le tissu du sac.

Maël baissa les yeux.

Il connaissait la question.

Et surtout…

il connaissait l’absence de réponse.

Apolline finit par dire :

— Tant que ça tient.

Sira fronça les sourcils.

— Ça tient parce qu’on est là.

Apolline releva les yeux.

Les regarda tous les deux.

Une seconde.

Assez pour voir ce qui restait.

Puis elle détourna le regard.

— Alors ça tiendra.

Mais sa voix était plus froide.

Et cette fois…

personne ne répondit.

Parce que tous les trois savaient :

qu’Apolline ne restait jamais vraiment

Et que tôt ou tard…

quelque chose allait casser.

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