Chapitre 1

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La nuit n’adoucissait rien à Kareth.
Elle ne recouvrait pas la ville d’un voile protecteur, ne calmait pas les bruits, ne rendait pas les rues plus sûres ; elle ne faisait que les rendre plus indistincts, plus lourds, comme si tout ce qui existait déjà continuait de vivre dans une version plus étouffée, plus sombre, sans jamais vraiment disparaître.
Depuis les toits, la ville se révélait autrement.


Apolline avançait sans se presser, laissant son souffle se stabiliser peu à peu, sans jamais ralentir complètement, parce qu’ici, l’immobilité attirait toujours quelque chose un regard, un doute, une présence.


Sous ses pieds, les tuiles formaient une surface irrégulière, certaines affaissées, d’autres fendues, d’autres encore légèrement bombées par l’humidité qui s’y accumulait depuis des années sans entretien, et chaque pas devait être posé avec précision, non pas par prudence consciente, mais parce que son corps avait appris à reconnaître ce qui tenait encore… et ce qui céderait.
Elle ne courait plus.


Elle avançait comme on traverse un terrain connu, mais jamais sûr.
L’air était épais, chargé de cendres fines et de poussière noire, mais aussi d’odeurs plus profondes, plus anciennes, qui restaient suspendues entre les bâtiments : une humidité stagnante mêlée à celle des déchets abandonnés, des eaux usées qui ne s’écoulaient plus correctement, et parfois, quand le vent tournait, une odeur plus métallique, presque ferrugineuse, comme si la ville rouillait de l’intérieur.


Elle inspira lentement.
La cendre accrocha encore sa gorge.
Elle ne toussa pas.
Une mèche rousse glissa devant ses yeux.
Plus sèche maintenant, mais toujours aussi indocile.


Elle la repoussa d’un geste lent, ses doigts laissant une trace sombre sur sa tempe pâle, et continua.
Plus loin, les toits s’abaissaient légèrement, laissant apparaître une partie de la ville basse.
C’est là que Kareth montrait vraiment son état.


Les rues étaient étroites, presque comprimées entre des murs qui se rapprochaient au fil des étages, comme si les bâtiments eux-mêmes cherchaient à se refermer. Les façades étaient noircies, creusées de fissures, parfois maintenues par des poutres ajoutées trop tard, trop mal, et des câbles pendaient entre elles, inutiles ou abandonnés, servant parfois de support à des morceaux de tissu délavés qui bougeaient à peine dans l’air lourd.
Les lampadaires, eux, étaient toujours là.
Alignés le long des rues.
Mais éteints.
Tous.


Le verre qui les protégeait était souvent fendu ou opaque, recouvert d’une fine couche de poussière et de suie, et les structures métalliques étaient rouillées à leur base, comme si plus personne ne prenait la peine de vérifier s’ils fonctionnaient encore.
Ils avaient fonctionné, autrefois.
Ça se voyait encore.
Mais plus maintenant.


Le palais ne descendait plus jusque-là.
Pas vraiment.
Pas assez.
Alors la nuit restait.
Entière.
Opaque.
Et la lumière venait d’ailleurs.
Des fenêtres.
Des feux.
Des fragments de vie dispersés.
Apolline observa un instant.
Pas par curiosité.
Par habitude.


Elle notait les zones éclairées, les mouvements, les passages possibles, les endroits où l’ombre était suffisamment dense pour disparaître, et ceux où une silhouette serait visible trop longtemps.
Puis elle détourna le regard.
Et c’est là qu’elle le sentit.
Encore.
Ce regard.
Pas frontal.
Pas insistant.
Mais précis.


Comme quelque chose qui savait exactement où elle était.
Elle ne bougea pas tout de suite.
Elle laissa ses sens s’ajuster, cherchant une variation dans le vent, dans les ombres, dans les lignes irrégulières des toits qui s’étendaient autour d’elle.
Une ouverture sombre.
Une cheminée effondrée.
Une silhouette possible.
Rien.


Ou trop de choses.
Elle leva légèrement les yeux, sans tourner complètement la tête, balaya les hauteurs, les lignes cassées des bâtiments, les endroits où quelqu’un aurait pu rester immobile.
Toujours rien.
Elle détourna le regard.
Pas une menace immédiate.
Sinon, ça aurait déjà bougé.
Elle continua.


Le toit sur lequel elle se trouvait s’élargissait légèrement, formant une sorte de plateau irrégulier, bordé par deux structures plus hautes qui protégeaient partiellement l’espace du vent. Les tuiles y étaient moins endommagées, comme si cet endroit avait été utilisé autrefois, avant d’être simplement oublié.


Elle s’y arrêta.
Pas longtemps.
Juste assez pour respirer autrement.
Elle s’accroupit, posa sa main contre le sol.
La surface était froide, légèrement humide, mais stable.
Un bon point pour observer.
Un mauvais point pour rester.
Son regard glissa à nouveau vers la ville basse.


Quelque part là-dedans
il était.
Naël.
Elle ne savait pas exactement où.
Pas encore.
Mais elle savait qu’il était dans ces zones-là, là où la lumière ne descendait plus, là où les gens vivaient trop proches les uns des autres, là où disparaître ne demandait presque aucun effort.


Ses doigts se refermèrent légèrement contre le sol.
Six ans.
Elle ne pensa pas au reste.
Pas à la nuit.
Pas à la porte.
Pas au silence.
Seulement à lui.
Trois ans.
Trop petit pour comprendre.


Elle inspira lentement.
Puis relâcha.
Pas maintenant.
Elle se releva.
Le toit grinça légèrement sous son poids, un son discret mais suffisant pour lui rappeler que rien ici n’était stable, pas même ce qui semblait tenir.
Elle ajusta son équilibre.


Puis, sans hésiter
Elle s’élança de nouveau, disparaissant entre les lignes brisées de Kareth, comme si la ville elle-même l’absorbait.

Lorsqu’elle revint dans la cache, la nuit s’y était déjà installée comme une présence épaisse, presque matérielle, qui ne venait pas seulement de l’absence de lumière, mais de l’air lui-même, chargé de poussière, d’humidité et de cendre, et qui semblait retenir les ombres à l’intérieur au lieu de les laisser se dissiper.


Le feu, au centre de la pièce, n’était plus qu’un amas de braises ternes, dont la lueur rougeâtre se reflétait faiblement sur les pierres noircies qui les entouraient, et la chaleur qu’il avait diffusée plus tôt s’était figée dans l’espace, sans jamais réellement circuler, comme si les murs absorbaient tout sans rien restituer.


La cache, étroite et basse, s’organisait pourtant avec une logique précise, construite à partir de ce qu’ils avaient pu récupérer au fil du temps, et qui donnait à l’ensemble une forme de cohérence fragile, mais fonctionnelle.


Sur la gauche, les caisses empilées formaient une surface irrégulière, stabilisée par des planches posées en travers, où s’accumulaient des objets dont l’utilité n’était jamais immédiate mais toujours possible, morceaux de métal, tissus roulés, outils incomplets ou brisés, tout ce qui pouvait, à un moment ou à un autre, devenir une ressource.


À droite, l’espace avait été volontairement dégagé pour permettre de s’allonger ou de s’asseoir, et deux couvertures épaisses, usées jusqu’à la trame, y étaient étendues, marquées par le temps et les corps qui les avaient occupées, imprégnées d’odeurs anciennes mêlées à la leur.


Près de l’entrée, légèrement en retrait, Maël avait laissé une zone libre, organisée de manière à pouvoir être quittée rapidement, comme si chaque élément devait rester mobile, prêt à disparaître en cas de besoin, et la porte elle-même, renforcée par une barre de bois fixée en travers, portait les traces de réparations successives qui témoignaient de son manque de fiabilité.
Rien ici n’était solide au sens où on l’entend ailleurs, mais tout tenait, pour l’instant, par un équilibre précaire que personne ne remettait en question tant qu’il fonctionnait.


Sira dormait déjà, affaissée contre le mur du fond, dans une position qui n’avait rien de confortable mais qui lui permettait de rester tournée vers l’intérieur de la pièce, comme si, même dans le sommeil, elle refusait d’exposer complètement son dos, et ses doigts, légèrement crispés, trahissaient une tension persistante que le repos ne parvenait pas à dissiper.


Maël s’était installé près de la porte, comme à son habitude, dans une posture intermédiaire entre le repos et la vigilance, le dos appuyé contre la pierre, la tête inclinée, mais le corps encore tendu, comme si une partie de lui restait attentive, prête à réagir au moindre bruit, incapable de se détendre complètement.
Apolline ne dit rien.


Elle resta un moment immobile, laissant son regard s’habituer à l’obscurité, distinguant progressivement les contours familiers de l’espace et les silhouettes de ceux qui s’y trouvaient, comme si vérifier leur présence faisait partie d’un geste intérieur qu’elle ne formulait jamais.
Ils étaient là, et cela suffisait, pour l’instant.
Elle s’avança ensuite sans bruit, ses pas absorbés par la poussière et les irrégularités du sol, et s’accroupit près du sac qu’elle avait laissé plus tôt, dont le tissu portait encore les traces de la fuite, imprégné d’humidité et de cendre.


Ses doigts se posèrent dessus sans chercher à l’ouvrir immédiatement, comme si ce simple contact suffisait à marquer une pause, à créer un point fixe dans un enchaînement de mouvements qui, ailleurs, ne s’interrompaient jamais vraiment.
Une mèche de ses cheveux roux glissa devant ses yeux, plus légère maintenant mais toujours indocile, et elle la repoussa lentement, laissant ses doigts s’attarder un instant contre sa tempe avant de revenir vers elle, dans un geste devenu presque automatique.


Le silence de la pièce n’était pas absolu, car il ne l’était jamais à Kareth, mais il était contenu, moins agressif que celui de l’extérieur, comme s’il restait enfermé entre les murs sans chercher à se répandre.
Son regard dériva vers l’ouverture étroite qui donnait sur la ville, une fente irrégulière dans la pierre partiellement recouverte d’un tissu sombre, à travers laquelle passait un air plus froid, porteur d’odeurs lointaines et de bruits atténués.


Elle observa sans réellement chercher à voir, laissant ses pensées se déplacer d’elles-mêmes, sans direction précise, comme elles le faisaient toujours lorsqu’elle cessait d’agir.


Puis son attention revint vers eux.
Sira et Maël ne formaient pas une évidence, mais quelque chose de construit sans intention, né d’une nécessité plus que d’un choix, et maintenu par une forme d’équilibre qui ne reposait sur aucune promesse, mais qui existait malgré tout, dans la répétition des gestes et des nuits partagées.


Elle savait qu’elle n’était pas comme eux, non pas parce qu’elle ne tenait pas à ce lien, mais parce qu’elle ne s’y ancrerait jamais complètement, même en restant, même en revenant, comme si une partie d’elle continuait toujours d’avancer ailleurs.
Cette certitude ne venait pas d’une pensée précise, mais d’un constat répété, d’une accumulation de moments où elle se retrouvait en décalage, légèrement en retrait, sans que cela ne devienne jamais un conflit.


Ses doigts se refermèrent légèrement sur le tissu du sac, et cette fois, l’idée ne resta pas en arrière-plan.
Elle prit forme.
Claire.
Structurée.
Inévitable.


Le palais ne faisait pas partie de leur monde, mais elle en connaissait les contours à distance, les lignes trop nettes, les surfaces trop propres, les hauteurs qui se détachaient du reste de la ville comme une autre réalité, séparée mais imposée.
Ce qu’il contenait n’était pas inaccessible en théorie, seulement protégé, organisé, contrôlé d’une manière différente de ce qu’elle connaissait, et c’était précisément cette différence qui le rendait possible.


La couronne n’était pas seulement un symbole, et elle n’avait jamais été conçue pour l’être uniquement ; elle existait aussi comme un objet de valeur, un assemblage de matériaux et de pierres dont la présence même indiquait une accumulation, une concentration de richesse qui dépassait ce que Kareth pouvait produire.


Elle n’en connaissait pas tous les détails, mais elle en avait vu assez pour comprendre que chaque pierre qui la composait représentait bien plus qu’un ornement, et que l’ensemble constituait une réserve suffisante pour changer radicalement ce qu’elle appelait encore une vie.


Ce n’était pas un vol comme les autres, et cela ne pouvait pas en être un, car il ne s’agirait pas de passer, de prendre et de disparaître, mais de franchir un système entier, de s’y adapter, de le comprendre suffisamment pour en extraire ce qui n’était pas censé en sortir.
Le risque n’était pas comparable.
Mais le reste non plus.


Elle ne leur en parlerait pas, parce que ce projet ne pouvait pas exister ailleurs que dans sa propre logique, et parce qu’il impliquait un niveau de danger qu’elle refusait de partager, même avec eux.
Ce n’était pas une décision impulsive, mais le résultat d’une accumulation, d’un point atteint sans qu’elle s’en rende compte, où continuer comme avant n’avait plus de sens.


Elle se redressa lentement, laissant ses doigts quitter le sac, et son regard se tourna vers l’ouverture, vers la nuit qui n’avait pas changé, vers la ville qui restait la même, mais qui, pour la première fois, lui semblait insuffisante.


Derrière elle, la meute existait encore, intacte dans cet instant suspendu, tandis que devant elle, quelque chose venait de se fixer avec une clarté nouvelle, non pas comme une possibilité, mais comme une direction.


Elle repoussa une dernière fois une boucle rousse derrière son oreille, dans un geste calme, presque mécanique, puis se tourna légèrement, sans regarder directement l’extérieur, consciente que ce qu’elle venait de décider ne dépendait plus de ce qu’elle voyait

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