Chapitre 3

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Lorsqu’ils revinrent à la cache, la lumière avait déjà commencé à décliner, non pas brutalement, mais avec cette lenteur grise que prenait le soir dans les quartiers les plus bas de la ville, là où le jour semblait toujours s’éteindre avant les autres, comme si la pierre, la poussière et la suie absorbaient la clarté avant même qu’elle n’ait le temps de s’installer pleinement.

Le trajet du retour avait paru plus court, non parce que la distance avait changé, mais parce que le poids de ce qu’Apolline avait acheté, rangé au fond de son sac, modifiait sa perception du temps, donnant à chaque pas une densité nouvelle, presque plus lourde que l’effort lui-même.
Ils empruntèrent les mêmes ruelles qu’à l’aller, mais la ville n’était plus tout à fait la même.

Les odeurs de cuisson s’étaient intensifiées à mesure que les gens regagnaient leurs logements, une odeur de graisse, de pain trop cuit, de légumes fatigués et d’eau chauffée dans des récipients usés, qui se mélangeait à celle, plus constante, du métal, de l’humidité et des détritus oubliés. De loin en loin, des voix montaient derrière des portes mal jointes ou derrière des fenêtres sans verre, et parfois un rire éclatait, court, nerveux, avant de disparaître aussitôt dans le bruit diffus du quartier.


Sira fut la première à parler lorsqu’ils atteignirent l’entrée du couloir qui menait à leur cache, jetant un regard à Apolline au moment où celle-ci se baissait pour passer sous une poutre tordue qui réduisait encore l’espace.


— J’espère vraiment que t’as pas acheté un truc inutile, parce que si on a fait deux heures de marche pour te regarder jouer au mystère, je vais finir par te détester sérieusement.
Apolline ne tourna pas la tête vers elle, mais sa bouche bougea légèrement, presque malgré elle.


— Tu me détestes déjà par intermittence.
— Oui, mais là ce serait durable.
Maël, qui poussait la porte renforcée de l’intérieur avec l’épaule, laissa échapper un souffle qui ressemblait à un rire fatigué.
— Si tu la détestais vraiment, tu parlerais moins.
— Faux, répondit Sira en entrant derrière lui. Si je la détestais vraiment, je parlerais encore plus.


La pièce les accueillit avec la même odeur de poussière froide, de pierre humide et de bois ancien que d’habitude, mais la fatigue du jour la rendait presque familière, presque supportable.

Le plafond restait trop bas, les murs toujours trop proches, et pourtant, après les heures passées dehors, la cache donnait l’impression d’un espace qu’ils avaient fini par modeler malgré eux, non pas en le rendant beau, ni même confortable, mais en le rendant vivable.
Les caisses empilées à gauche formaient toujours une ligne irrégulière qui leur servait à la fois de rangement et de table improvisée.

Au-dessus, quelques morceaux de tissu cachaient ce qu’ils préféraient ne pas laisser trop visible, et les objets utilitaires, posés dans un ordre qui n’en avait l’air qu’à moitié, occupaient les coins libres : un couteau émoussé, une gamelle cabossée, deux bouteilles à moitié remplies, un sac de clous tordus que Maël refusait de jeter “au cas où”. À droite, les couvertures étaient restées là où ils les avaient laissées le matin, froissées, déplacées à peine, comme si leur absence n’avait fait que suspendre quelque chose qui les attendait déjà.


Apolline posa son sac sur la planche branlante qui leur servait de surface, puis s’en détacha aussitôt, comme si le garder contre elle plus longtemps risquait de rendre visible ce qu’il contenait réellement. Sira, elle, s’était déjà laissée tomber près du mur avec une souplesse fatiguée, tirant ses bottes d’un mouvement agacé avant de masser distraitement sa cheville.


— Je te le dis, j’ai encore mal d’hier, et si demain tu me proposes de courir encore sur un toit humide, je te jure que je te pousse la première.
— T’as essayé une fois, répondit Apolline en s’occupant d’allumer le feu, et t’as raté.
— Parce que t’as triché.
— Parce que t’es lente.
Sira leva les yeux vers elle, offensée juste ce qu’il fallait pour que ça reste léger.


— Un jour, tu vas tomber sur quelqu’un qui court plus vite que toi, et ce jour-là je serai là pour apprécier.
Maël, qui avait entrepris de recompter les quelques pièces restantes, répondit sans lever les yeux :
— Si ça arrive, elle trouvera autre chose avant nous.


Le feu prit difficilement, comme toujours, la fumée montant d’abord plus qu’elle ne chauffait, mais la lueur commença malgré tout à redessiner les volumes de la pièce, à poser une couleur plus chaude sur la pierre et sur les visages fatigués. Apolline s’accroupit devant, tendant ses mains quelques secondes vers la chaleur naissante, puis les retira avant même d’en avoir réellement profité.


Quelqu’un frappa deux fois contre la porte, pas assez fort pour alerter un voisin, mais suffisamment distinctement pour ne pas être un hasard. Maël releva immédiatement la tête, déjà tendu, tandis que Sira se redressait légèrement.
— C’est lui, dit-elle avant même que personne ne bouge. Il frappe toujours pareil.


Maël attendit une seconde, puis dégagea la barre de bois et ouvrit juste assez pour laisser passer une silhouette mince, encore trop grande pour rester enfantine, mais trop maigre pour paraître vraiment plus âgée que ses seize ans.


Le garçon entra rapidement, comme s’il ne voulait pas prendre plus de place qu’il n’en fallait, puis referma derrière lui d’un geste prudent. Il avait les cheveux sombres, trop longs sur la nuque, et un visage encore marqué par une jeunesse qu’il essayait déjà de dissimuler sous une expression trop sérieuse.


— T’as mis du temps, lança Sira.
— Vous aussi, répondit-il en haussant une épaule. Je suis passé plus tôt.
— On était dehors, dit Maël.
Le garçon hocha la tête, ses yeux passant d’un visage à l’autre avec une attention discrète, puis s’arrêtant sur le pain posé près du feu.
— Vous avez réussi, alors.
— On a pas l’air morts, non ? répondit Sira.
— C’est pas un vrai critère avec vous.
Cela tira à Maël un léger sourire, et Sira lui fit signe d’approcher.
— Viens t’asseoir, Nerin, t’as une tête pire que d’habitude.


Le garçon, Nerin, se glissa près du mur, pas trop loin du feu mais pas trop près non plus, comme s’il gardait toujours un peu de distance au cas où on lui demanderait de repartir. Il venait parfois le soir, jamais trop souvent, jamais à heure fixe, et personne n’avait vraiment eu besoin de décider qu’il pouvait le faire.

Il s’était simplement mis à passer, d’abord pour demander un service, ensuite pour rapporter une information, puis, peu à peu, juste pour ne pas être seul.
Apolline lui lança un morceau de pain sans un mot. Il l’attrapa avec maladresse, surpris malgré tout, puis leva brièvement les yeux vers elle.


— Merci.
Elle haussa à peine les épaules avant de détourner le regard.
Sira, elle, l’observait déjà avec plus d’insistance.
— T’as encore pas mangé aujourd’hui, c’est ça ?
— J’ai mangé.
— Ça compte pas si c’était hier.
— J’ai dit que j’ai mangé.
— Donc non.


Nerin souffla, mais ne protesta pas davantage. Il mordit dans le pain avec cette précaution de ceux qui ont trop souvent appris à économiser, et pendant un moment, seul le bruit discret du feu et celui de la mastication occupèrent la pièce.
Puis il finit par demander, en regardant surtout Maël :


— C’était tendu, cette nuit ?
Maël leva les yeux vers lui.
— Assez pour que Sira se plaigne encore aujourd’hui.
— Je me plains pas, je raconte, répondit-elle aussitôt. C’est différent.
— Ça lui donne l’impression de contrôler ce qui lui fait peur, ajouta Apolline sans le regarder.
Sira se tourna vers elle avec un mélange de surprise et d’agacement.
— Et toi, ça t’amuse de faire semblant de tout comprendre ?


— J’ai pas besoin de faire semblant.
Le silence qui suivit ne fut pas hostile, simplement chargé de ce qu’ils savaient déjà tous les trois, de cette manière qu’avait Apolline de toucher juste, parfois sans même sembler le vouloir.

Nerin, lui, observait en silence, ses yeux allant de l’une à l’autre, et quelque chose dans son expression disait qu’il cherchait moins à suivre la conversation qu’à comprendre la place qu’ils occupaient les uns pour les autres.


— Vous allez repartir bientôt ? demanda-t-il finalement.
Maël répondit avant les autres.
— Pas ce soir.
— Je parlais pas de ce soir.


Cette fois, personne ne répondit immédiatement.
Sira baissa légèrement les yeux, comme si la question lui déplaisait sans qu’elle sache pourquoi, et Apolline, elle, sentit la réponse se tendre en elle avant même qu’elle ne l’empêche de sortir.


Dans trois jours.
Huit heures de marche.
Le palais au bout.
La couronne d’Elyndra.
Les diamants, la revente, assez pour partir, assez pour les sortir de là, assez pour retrouver Naël avant qu’il ne soit trop tard pour autre chose que le regret.
Elle garda le silence.


Maël, après un instant, répondit simplement :


— On sait pas encore.
Nerin hocha lentement la tête, comme si cela suffisait, puis reprit une autre bouchée de pain. Le feu montait un peu mieux maintenant, dessinant sur les murs des mouvements tremblés qui agrandissaient la pièce sans réellement l’ouvrir, et Apolline laissa son regard glisser sur eux, sur Sira qui parlait encore à demi, sur Maël qui l’écoutait en triant quelque chose entre ses doigts, sur Nerin qui mangeait trop lentement pour ne pas manquer ensuite.


Ils étaient là, tous les trois autour de cette chaleur trop faible, avec leurs gestes habituels, leurs voix, leurs silences connus, et quelque chose se resserra légèrement en elle, non pas comme un remords, pas encore, mais comme une conscience plus nette de ce qu’elle s’apprêtait à faire.
Elle partirait sans rien dire.


Elle partirait parce que le dire rendrait le départ plus difficile, et peut-être impossible. Parce que Sira chercherait à comprendre, Maël à l’arrêter, et que tous les deux finiraient par rendre réelle une hésitation qu’elle ne pouvait pas se permettre.


Alors elle resterait là encore un peu, dans cette pièce trop basse, avec eux et avec ce gamin maigre qui venait parfois leur tenir compagnie comme on s’approche d’un feu sans être certain d’y avoir droit, et elle parlerait juste assez pour ne pas paraître absente, juste assez pour que rien ne change tout de suite.
Mais en elle, déjà, tout avait commencé à se déplacer.

Le feu avait fini par prendre correctement, non pas avec une flamme vive et stable, mais avec cette combustion irrégulière qui faisait varier la lumière par à-coups, projetant sur les murs des ombres mouvantes qui semblaient agrandir la pièce sans jamais réellement l’ouvrir, et la chaleur, bien que faible, suffisait à relâcher légèrement les corps après la marche.


Sira s’était allongée à moitié sur une couverture, un bras replié sous sa tête, l’autre posé sur son ventre, et elle parlait sans vraiment chercher à structurer ce qu’elle disait, laissant ses pensées sortir comme elles venaient, entrecoupées de soupirs et de silences courts.


— Je sais pas si c’est moi ou si c’est l’endroit, mais j’ai toujours l’impression que tout est plus lourd ici, comme si même respirer demandait plus d’effort que ça devrait.
Maël, assis un peu à l’écart, adossé au mur, les jambes étendues devant lui, répondit sans lever les yeux de ce qu’il manipulait entre ses doigts, un morceau de métal qu’il redressait lentement.


— C’est pas toi, c’est l’air.
— Merci, ça m’aide énormément comme réponse.
— Tu veux quoi d’autre ?
— Je sais pas, un mensonge un peu mieux construit, par exemple.
Maël laissa échapper un souffle discret.
— Ça changerait rien.
— Peut-être, mais ça serait plus agréable.
Nerin, assis près du feu, les épaules légèrement rentrées comme s’il essayait encore de prendre moins de place qu’il n’en occupait réellement, leva les yeux vers eux avec une hésitation visible.


— Là où j’étais avant, c’était pire, dit-il finalement, comme s’il cherchait à justifier quelque chose sans qu’on lui ait demandé.
Sira tourna la tête vers lui.
— Avant où ?
Il haussa légèrement les épaules, son regard se baissant vers ses mains.
— Un peu plus bas encore… vers les conduits, là où l’eau stagne.
Un silence passa, pas lourd, mais suffisamment chargé pour que personne ne cherche à le remplir immédiatement.


— D’accord, finit par dire Sira, un peu plus doucement, alors on va dire qu’ici c’est presque agréable.
— Presque, répéta Nerin avec un léger sourire, comme si le mot lui suffisait.
Apolline, elle, était restée debout un moment, adossée à la paroi opposée, observant sans vraiment regarder, puis elle finit par s’asseoir à son tour, un peu à l’écart, là où la lumière du feu atteignait moins directement, laissant son visage à moitié dans l’ombre.


Ses doigts jouaient distraitement avec un fil de tissu arraché à sa manche, un geste automatique qui n’avait rien de conscient, tandis que son esprit, lui, avançait ailleurs.
Trois jours.


Le chiffre revenait sans cesse, non pas comme une inquiétude, mais comme une structure, un cadre dans lequel tout devait s’organiser.


Elle avait déjà commencé à découper ce temps en étapes, en moments précis où elle devrait agir, où elle devrait partir, où elle ne devrait surtout pas hésiter.
Huit heures de marche.
Peut-être neuf si elle ralentissait.
Peut-être plus si elle devait contourner davantage que prévu.


Elle visualisait les passages, les détours, les zones où elle pourrait disparaître, et celles où elle serait exposée, comme si la ville, qu’elle connaissait pourtant déjà, se redessinait sous une autre forme, plus stratégique, plus froide.


— T’es encore partie, dit Sira en la regardant.
Apolline releva légèrement les yeux.
— Non.
— Si.
— Non.
Sira la fixa quelques secondes, puis soupira.
— Tu sais que c’est exactement ce que dirait quelqu’un qui est ailleurs.
— Alors je suis ailleurs, répondit Apolline sans détour.
— Super, ça me rassure énormément.
Maël leva enfin les yeux vers elle.
— Tu prépares quoi ?


La question tomba sans détour, sans accusation, mais avec cette précision qui laissait peu de place à l’évitement.
Apolline soutint son regard quelques secondes, sans agressivité, sans défense apparente.


— Rien que tu dois savoir.
Le silence qui suivit ne fut pas immédiat, il se construisit lentement, comme si chacun mesurait ce que cette réponse impliquait sans vouloir l’énoncer clairement.
Sira se redressa légèrement.


— J’aime pas cette phrase.
— T’es pas obligée.
— Non, mais ça change rien au fait que je l’aime pas.
Nerin observa la scène en silence, son regard passant de l’un à l’autre avec une attention presque trop adulte pour son âge, comme s’il avait appris à lire ce qui n’était pas dit avant même de comprendre ce qui l’était.


— Vous êtes une meute, non ? finit-il par dire, avec une hésitation.
Sira tourna la tête vers lui.
— Pourquoi tu dis ça comme une question ?
— Parce que j’en ai jamais vraiment vu… des comme vous.
Maël répondit calmement.
— C’est pas une meute comme tu l’imagines.
— C’est quoi alors ?
Un léger silence passa.
Sira haussa les épaules.
— C’est… ce qui reste quand t’as plus rien d’autre.
Nerin hocha lentement la tête, comme si la réponse lui semblait logique.


— Et ça tient ?
Cette fois, personne ne répondit immédiatement.
Apolline sentit la question s’enfoncer plus loin qu’elle ne l’aurait voulu.
Elle aurait pu répondre oui.
Elle aurait pu répondre que tant qu’ils étaient là, ça tenait.
Mais elle savait déjà que ce n’était pas aussi simple.
— Ça tient, dit finalement Maël.
Sa voix était calme.
Stable.


Mais pas totalement certaine.
Sira ne le regarda pas.
Et Apolline détourna les yeux.
Le feu crépita légèrement, une braise se détacha et roula sur la pierre avant de s’éteindre, et ce petit bruit suffit à remplir le silence quelques secondes de plus.


— Un jour, reprit Sira plus doucement, j’aimerais qu’on ait pas besoin de compter les jours comme ça.
— Compter pour quoi ? demanda Nerin.
— Pour savoir combien de temps ça va durer.
— Ça dure toujours jusqu’à ce que ça casse, répondit-il simplement.
Sira esquissa un sourire triste.
— T’es trop lucide pour ton âge.
— J’ai pas vraiment eu le choix.
Apolline les écoutait sans intervenir, mais chaque mot semblait se déposer quelque part en elle, non pas pour la faire changer d’avis, mais pour rendre plus réel encore ce qu’elle avait décidé.


Elle partirait.
Elle partirait pour voler la couronne d’Elyndra, pour récupérer assez pour tout changer, pour ne plus avoir à revenir ici, pour ne plus avoir à survivre au lieu de vivre.
Mais pour ça
elle devait partir seule.


— Tu restes dormir ? demanda soudain Sira à Nerin.
Il hésita.
— Si ça vous dérange pas.
— Si ça nous dérangeait, tu serais déjà dehors.
Il esquissa un léger sourire.
— Alors oui.
Maël hocha la tête, comme si cela suffisait.
Apolline, elle, ne dit rien.


Elle observa simplement la scène, les corps qui se rapprochaient légèrement du feu, les voix qui se faisaient plus basses, les regards qui se perdaient dans la fatigue.
Et elle comprit, avec une clarté froide, que ce moment, aussi simple soit-il, ferait bientôt partie de ce qu’elle laisserait derrière elle.


Pas parce qu’elle le voulait.
Mais parce qu’elle n’avait pas le choix.
Ses doigts se refermèrent légèrement sur le tissu de sa manche.
Trois jours.
Et après
il n’y aurait plus de retour possible.

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