Chapitre 4
Apolline sortit de la cache avec une précaution qu’elle n’avait jamais eue jusqu’alors. La ville l’accueillit comme une vieille ennemie : des ruelles étroites, des murs lézardés, des enseignes pendues de travers, et ce mélange de fumée et d’eau stagnante qui collait à la peau.
Mais cette fois, elle n’avait pas le luxe de se promener, de s’attarder sur les détails. Chaque instant comptait. Elle avait besoin de cet objet. Pas demain. Pas dans une heure. Maintenant.
Le sac, léger en apparence, semblait s’alourdir à mesure qu’elle avançait, comme si la conscience de ce qu’il contenait déjà comprimait l’air autour d’elle.
L’objet manquant, un petit outil de métal poli, presque insignifiant pour un œil non averti, était pourtant la clé de tout. Sans lui, son plan s’effondrerait avant même d’avoir commencé.
Elle connaissait la route, mais cette fois elle n’était plus guidée par la curiosité ou la routine. Le quartier qu’elle devait traverser était sous le contrôle des gardes. Pas les patrouilles de jour qui somnolaient sous le soleil, mais les ombres du soir : silhouettes longues, épaules droites, regards qui scrutent, mains jamais loin des armes. Apolline ralentit. Son pied rencontra une pierre qui roulait sous la semelle. Le bruit se perdit dans le clapotis de l’eau qui stagnait au bord des caniveaux, mais son cœur battait déjà trop vite.
Chaque fenêtre semblait la regarder.
Chaque porte close devenait une menace potentielle. Elle se rappela les consignes de Maël : « Ne jamais attirer l’attention. Pas un mot. Pas un geste inutile. » Et Sira, avec ses éclats de voix, aurait dit qu’elle s’inquiétait pour elle. Mais ce soir, il n’y avait personne pour commenter, pour râler, pour rappeler les règles. Juste elle et l’obstacle qui se dressait devant elle.
La boutique où l’objet devait se trouver était presque un piège. À première vue, rien ne différenciait ce lieu des autres : un comptoir bancal, une vitrine poussiéreuse, et une enseigne en fer forgé rouillé. Mais l’ombre qui se tenait derrière la porte entrouverte, la façon dont le gardien inclinait la tête de temps en temps, tout criait vigilance.
Apolline se fondit dans la pénombre d’un angle de mur, observant. Elle nota les rythmes, les passages, les silences. Les gardes ne parlaient pas, mais leurs gestes étaient des indices : le cliquetis des bottes sur le pavé, le froissement d’une armure mal ajustée, le regard qui s’attardait sur les ombres mouvantes. Elle attendit que la silhouette principale se détourne, puis s’élança.
À l’intérieur, l’air était chargé de poussière, d’odeur de métal et de cire brûlée. Les rayons croulaient sous les outils, certains utiles, d’autres simplement décoratifs. Son regard balaya rapidement l’espace, et enfin : là, au fond, scintillant à peine sous la lumière vacillante, l’objet attendu. Elle s’avança, mais au moment où ses doigts allaient le saisir, un bruit derrière elle la figea.
Un garde, immobile dans l’encadrement de la porte, la regardait avec un silence pesant. Apolline retint sa respiration, son esprit calculant chaque option. S’échapper ? Trop bruyant. Attaquer ? Trop risqué. Faire semblant d’être quelqu’un d’autre ? Trop compliqué. Son cœur martelait contre ses côtes.
Elle inspira lentement, se rappelant le fil du plan. L’objet devait être dans son sac avant que quiconque ne réalise quoi que ce soit. Alors, avec un geste rapide mais précis, elle saisit l’outil et le glissa dans sa manche, caché sous le tissu épais.
Le garde fit un pas, mais quelque chose dans sa posture, dans l’air qui vibrait entre eux, le fit hésiter. Elle ne regarda pas, ne fit aucun geste superflu, et recula lentement vers l’ombre de l’entrée.
Chaque pas était un calcul. La respiration du garde, les battements de son propre cœur, tout se mélangeait dans un rythme tendu. Elle atteignit l’ombre, et d’un mouvement fluide, disparut dans la ruelle comme si elle n’avait jamais existé.
Dehors, l’air nocturne la frappa avec une violence inattendue. Les odeurs, la pluie fine, le murmure de la ville : tout redevenait réel, mais elle avait l’objet.
Elle s’arrêta un instant, serrant sa prise sur le métal poli. La victoire était minuscule, mais cruciale.
Et pourtant, alors qu’elle reprenait sa marche, un frisson la parcourut.
Ce n’était pas le froid. Ce n’était pas la fatigue. C’était le sentiment que quelque chose ou quelqu’un l’observait depuis l’ombre des toits, exactement comme elle l’avait ressenti ces derniers jours.
Son pas se fit plus léger, presque silencieux, tandis qu’elle disparaissait dans la nuit, l’objet introuvable désormais en sa possession, mais la menace, elle, bien réelle et toujours présente.
La nuit s’était épaissie depuis qu’Apolline avait quitté le quartier des gardes. Ses pas résonnaient à peine sur les tuiles humides des toits, mais le silence autour d’elle ne la rassurait pas.
Chaque goutte de pluie résiduelle, chaque souffle de vent semblait amplifier le moindre bruit. Elle ne pouvait pas se permettre d’échouer maintenant, et pourtant… cette impression persistante, celle qu’elle connaissait depuis quelques jours déjà, était revenue avec une force qu’elle n’avait jamais connue.
Quelque chose la suivait.
Au début, ce n’était qu’un frisson dans la nuque, une tension dans les épaules. Puis ce furent des ombres qui semblaient se mouvoir aux limites de sa vision. Elle avait appris à ne pas céder à la panique : se faufiler, disparaître dans les creux des toits, rester silencieuse.
Mais cette fois, l’ombre était plus tangible, presque humaine. Une silhouette mince, vaguement reconnaissable, qui disparaissait aussitôt qu’elle tentait de l’approcher.
Elle s’arrêta, adossée à une cheminée ébréchée. Le vent portait avec lui les senteurs de la ville : suie, pierre mouillée, un soupçon de pain brûlé encore chaud des fours des bas-quartiers.
Apolline scruta le vide derrière elle, le cœur battant plus fort. La silhouette n’était pas très loin. À peine une dizaine de mètres, peut-être moins. Et pourtant, dès qu’elle leva la main pour avancer, elle n’était plus là.
Une peur glaciale monta dans sa poitrine, mais elle la refoula aussitôt. Elle ne pouvait pas montrer la moindre hésitation. Pas maintenant. Pas quand chaque instant comptait. Le métal de l’objet dans sa manche semblait brûler sa peau, rappel cruel de l’urgence.
Elle reprit sa marche, plus lente, plus prudente, s’arrêtant à chaque intersection de toits pour scruter les ombres. Chaque mouvement derrière elle la fit se raidir.
Était-ce un garde envoyé pour récupérer ce qu’elle avait subtilisé ? Ou quelqu’un du palais, une sentinelle silencieuse qui surveillait ses mouvements depuis des semaines sans qu’elle s’en aperçoive ? Ou… autre chose ?
À un moment, elle crut apercevoir la silhouette se glisser derrière une cheminée voisine. Elle fit volte-face d’un bond, le poing prêt à saisir une pierre ou un outil improvisé. Mais il n’y avait rien.
Juste le vide. Rien que le vent sifflant dans les cheminées, rien que les pavés luisants en contrebas. Pourtant, elle savait qu’elle n’avait pas rêvé.
Elle continua, collée aux murs, aux conduits d’eau, glissant presque sur les ardoises détrempées. À chaque instant, elle sentait le regard invisible, et parfois, juste au bord de sa vision, un mouvement fugace lui rappelait que quelqu’un, ou quelque chose, l’observait.
Puis, enfin, un son. Pas un bruit fort, juste un léger frôlement métallique, presque imperceptible, quelque chose qui n’aurait pas dû exister dans le silence de la nuit. Elle se figea, retint sa respiration, ses yeux fendant l’obscurité. Une ombre glissa sur le toit adjacent, se déplaçant avec une fluidité inquiétante.
Elle ne put en discerner le visage, ni même la taille exacte, mais il y avait quelque chose de familier dans la démarche. Quelque chose qu’elle ne pouvait pas identifier… mais qu’elle connaissait assez pour que la peur devienne aiguë.
Apolline choisit de ne pas courir. Chaque mouvement brusque la trahirait. Elle avança lentement, le regard fixé sur l’espace vide, la silhouette invisible se déplaçant en écho à ses pas.
Son esprit tournait, évaluant chaque possibilité : est-ce un espion du palais, quelqu’un qui savait déjà qu’elle allait agir ? Ou un autre rôdeur de la ville, simplement curieux, maladroit, mais potentiellement dangereux ?
Elle atteignit enfin un angle de toit qui surplombait un petit passage étroit. La silhouette était là, juste derrière une cheminée, immobile. Elle sut qu’elle ne devait pas tenter de l’atteindre, ne pas la provoquer.
Un pas de trop, et tout serait découvert. Le temps sembla suspendu, chaque goutte de pluie martelant les tuiles résonnant comme un compte à rebours.
Puis, aussi soudainement qu’elle était apparue, la silhouette disparut. Comme si elle n’avait jamais existé.
Un frisson parcourut Apolline, mais elle continua sa route, plus tendue que jamais. Chaque pas, chaque souffle, chaque ombre dans le reflet de la lune devenait un danger potentiel. Et au fond d’elle, une certitude froide : ce n’était pas terminé.
Quelqu’un ou quelque chose la suivait, et elle devait découvrir qui ou quoi avant de mettre son plan en action. Sinon, tout ce pour quoi elle avait risqué sa vie jusqu’ici pourrait voler en éclats.
Les toits s’étendaient devant elle, silencieux et hostiles, et Apolline sut que cette nuit ne se terminerait pas simplement par le retour à la cache. Le mystère la poursuivait, tangible et inquiétant, à chaque pas.
La cache était silencieuse quand Apolline revint, ses bottes légèrement humides, son sac plus lourd qu’au départ. Le feu mourait dans l’âtre, ne laissant qu’une lueur vacillante sur les murs humides.
Sira dormait déjà, étendue sur sa couverture, respirant avec régularité, tandis que Maël semblait à moitié plongé dans ses pensées, les yeux fixés sur le morceau de métal qu’il manipulait distraitement.
Seule Narin restait éveillé. Le garçon maigre, encore un peu tremblant de fatigue, la regarda entrer avec cette attention trop précise pour son âge. Ses yeux sombres s’étaient légèrement élargis lorsqu’il avait senti le léger décalage dans ses mouvements, ce subtil changement qui trahissait quelque chose.
— T’es sortie seule, dit-il enfin, la voix basse, presque un murmure.
Apolline ne répondit pas immédiatement. Elle se contenta de déposer son sac, d’un geste rapide mais contrôlé, et de s’éloigner un peu du feu pour éviter que son visage ne soit entièrement visible dans la lumière vacillante.
— Narin…
— Non, c’est… ça va pas. J’ai vu. J’ai senti que t’étais pas là. Je me suis réveillé, et… tu étais partie.
La tension monta instantanément. Ce n’était pas une accusation directe, juste une constatation, mais elle pesait lourd. Apolline sentit son corps se raidir, ses doigts s’accrochant machinalement au tissu de sa manche.
— Tu devais pas… t’inquiéter pour moi, murmura-t-elle, presque pour elle-même.
— Je m’inquiète pas… enfin, si, un peu, dit Narin. Mais ce que je veux dire, c’est… tu prépares quelque chose, pas vrai ?
Ses yeux la scrutaient, mais ce n’était pas seulement de la curiosité.
C’était la combinaison d’une peur diffuse et d’une perspicacité trop aiguë. Il n’avait pas toutes les informations, mais il en avait assez pour comprendre que quelque chose allait changer. Que quelque chose d’important et de dangereux se préparait.
Apolline détourna le regard. Ses pensées s’accéléraient : elle devait rester calme, ne rien laisser transparaître. Pourtant, elle sentait que le simple fait que Narin ait compris une partie de son plan la rendait vulnérable.
— C’est pas ce que tu crois, dit-elle enfin, la voix plus ferme qu’elle ne l’aurait voulu.
— Alors explique-moi, insista Narin, mais d’une voix douce, pas agressive. Tu vas partir… pas vrai ?
Le silence tomba, lourd et froid. Elle ne pouvait rien dire, pas un mot. Si elle le faisait, tout s’écroulerait. Tout ce qu’elle avait prévu, chaque étape, chaque risque calculé, deviendrait impossible à gérer.
— …, murmura-t-elle, laissant sa respiration combler le vide.
Narin baissa légèrement les yeux, mais son expression resta sérieuse. Il n’avait pas besoin de confirmation. Il avait compris assez pour que la vérité plane sur eux, pour que le malaise s’installe. Sa présence, silencieuse mais insistante, semblait peser sur elle davantage que n’importe quel garde sur les toits.
— Tu me caches toujours tout, dit-il finalement, presque pour lui-même. Mais je sais assez. Et… je sais que je devrais pas m’en mêler.
Elle sentit un mélange de soulagement et de danger. Soulagement parce qu’il ne l’avait pas dénoncée, ne l’avait pas forcée à se justifier. Danger parce que le garçon savait, et que savoir créait un pouvoir qu’elle ne pouvait pas ignorer.
— Ne dis rien à Sira et Maël, souffla-t-elle, presque un ordre.
— Je dirai rien, répondit Narin, mais son regard ne la quittait pas. Je comprends… je comprends que ça compte pour toi.
Le malaise s’installa plus profondément. Elle savait qu’il était dangereux émotionnellement, qu’il pouvait devenir un obstacle ou une source de pression qu’elle ne pouvait pas contrôler. Même sans parler, sa simple présence, son attention aiguë, lui rappelait que ses choix avaient des conséquences immédiates.
Apolline se força à respirer lentement. Elle devait se préparer pour les jours à venir, pour cette décision qu’elle savait irréversible.
Trois jours. Trois jours avant de tout changer. Et maintenant, Narin savait. Un détail de plus, un poids supplémentaire à gérer.
Le feu crépita doucement, et la lumière vacillante projeta leurs ombres sur les murs. L’ombre d’Apolline, immobile, semblait plus longue, plus lourde que d’habitude. Et dans ce silence, elle comprit qu’elle ne pouvait faire confiance à personne entièrement, même pas à ceux qui avaient toujours été là.
Trois jours. Et après… elle serait seule avec sa décision, seule avec le risque, seule avec la certitude que ce qu’elle laissait derrière elle ne serait jamais le même.

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