Chapitre 6

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Le matin ne changea rien.

Il n’apporta ni apaisement, ni clarté, ni même cette illusion fragile que les choses pouvaient reprendre leur place après une nuit. Il ne révéla rien de nouveau, ne répara rien de ce qui avait été fissuré la veille. Il se contenta d’étirer l’obscurité, de la diluer légèrement, laissant flotter dans la pièce une lumière grise, incertaine, incapable de redonner une forme stable à ce qui s’était défait.

Apolline le sentit avant même d’ouvrir les yeux.

Ce n’était pas une tension nouvelle, ni une inquiétude qui aurait grandi pendant son sommeil. C’était plus simple, plus froid, plus définitif : une confirmation silencieuse, posée là comme une évidence qu’on ne pouvait plus ignorer.

Ils savaient.
Et maintenant, il ne restait plus qu’à vivre avec.

Elle resta allongée quelques secondes de plus, immobile, observant le plafond bas qui semblait toujours trop proche, comme s’il pouvait descendre encore, comprimer davantage l’air déjà lourd. La poussière en suspension attrapait à peine la lumière, et l’odeur des cendres froides s’accrochait à sa respiration.

Rien n’avait changé.
Sauf eux.

Elle se redressa lentement.

Sira était réveillée.

Assise contre le mur, les bras refermés autour de ses jambes, elle fixait un point indistinct devant elle. Son regard ne s’accrochait à rien, ne cherchait rien, comme s’il traversait la pièce sans la voir réellement.

Elle ne regarda pas Apolline.
Pas une seule fois.
C’était presque plus violent que les cris de la veille.

Maël, lui, était déjà debout. Comme toujours. Mais quelque chose, dans la manière dont il se tenait, avait changé. Il manipulait un morceau de métal entre ses doigts avec une attention presque excessive, redressant un bord, lissant une imperfection, revenant dessus encore et encore comme si cela avait la moindre importance.

Ses gestes étaient précis.
Réguliers.
Trop réguliers.
Comme s’il s’accrochait à ça pour ne pas regarder ailleurs.

Nerin, enfin, était assis dans l’ombre, légèrement en retrait, comme s’il cherchait encore à occuper le moins d’espace possible. Mais son regard, lui, n’était plus hésitant. Il observait, avec une attention calme, presque analytique.

Il ne subissait plus la scène.
Il la comprenait.

Apolline se leva sans bruit, ses pieds trouvant le sol froid sans qu’elle y prête attention. Personne ne parla.

Le silence n’était pas gênant.
Il n’était même pas lourd.
Il était installé.

Comme quelque chose que tous avaient accepté sans avoir besoin de le dire.

Un jour.

La pensée traversa son esprit sans effort, sans résistance.

Pas comme une angoisse.
Pas comme un rappel.
Comme une donnée fixe.

Elle passa distraitement ses doigts sur sa manche, sentant le métal dissimulé contre sa peau. Le contact était froid, net, parfaitement réel, et cela suffisait à maintenir son esprit ancré dans ce qu’elle devait faire.

— T’as pas dormi.

La voix de Sira était basse, encore marquée par la fatigue, mais elle n’avait rien d’agressif. Elle ne cherchait pas à provoquer.

Juste à constater.

Apolline ne répondit pas immédiatement.

Elle laissa passer une seconde.

Puis :

— Si.

— Non.

La réponse fut immédiate.
Simple.
Sans détour.

Sira ne la regardait toujours pas.

— Tu fais ce truc avec tes épaules quand t’as pas dormi.

Un silence.

— Et t’es encore en train de le faire.

Apolline ne corrigea pas sa posture.
Elle n’en voyait pas l’intérêt.

— Ça change rien.

Sira laissa échapper un souffle léger, à mi-chemin entre un soupir et un rire fatigué.

— Non.

Un temps.

— Ça change rien.

Mais dans sa voix, quelque chose s’était déplacé.

Ce n’était plus de la colère.
Pas encore de la résignation.
Quelque chose entre les deux.

Maël intervint sans lever les yeux.

— On a de quoi tenir deux jours.

Sa voix était calme, posée, presque trop lisse.

— Peut-être trois si on fait attention.

Il continua à manipuler le métal.

— On sortira pas aujourd’hui.

Personne ne répondit.
Personne ne contesta.
Même Sira.

Et c’est cela qui frappa Apolline.
Pas l’accord.
Mais la facilité avec laquelle il s’était imposé.

Comme si tous évitaient soigneusement ce qui comptait vraiment.

Comme si parler de nourriture était plus simple que parler du départ.

Le silence revint.
Plus dense.
Plus présent.

Puis Sira bougea.
Lentement.

Elle décroisa ses bras, posa ses mains sur le sol, se redressa légèrement.

— Tu pars demain.

Ce n’était pas une question.

Apolline releva légèrement les yeux.

— Oui.

Le mot tomba sans résistance.
Sans détour.

Et cette fois, personne ne réagit immédiatement.

Pas de surprise.
Pas de colère.
Juste une confirmation.

Sira hocha la tête, lentement.

— D’accord.

Sa voix était calme.
Mais cette fois, elle n’était pas stable.

— Donc c’est réel.

Un silence.

— Ça l’a toujours été.

Apolline ne répondit pas.
Parce que ça ne servait à rien.

Sira passa une main sur son visage, lentement.

— Ouais…

Un souffle.

— J’espérais quand même que non.

Le silence changea encore.
Plus fragile.
Plus exposé.

Et c’est là que Nerin parla.

— Tu reviens ?

Sa voix était basse, mais elle portait.

Et cette fois, il regardait Apolline directement.
La question resta suspendue.

Simple.
Brutale.
Apolline soutint son regard.

Une seconde.

Puis deux.

Et elle ne répondit pas.

Parce qu’elle ne pouvait pas promettre ce qu’elle ne contrôlait pas.
Parce qu’au fond, elle ne savait pas.

Nerin hocha lentement la tête.
Comme si cela suffisait.
Puis il détourna les yeux.
Et se tourna vers Maël.

— Toi, t’en penses quoi ?

Le ton avait changé.
Moins fragile.
Plus construit.

Maël leva légèrement la tête.

— De quoi ?

— Qu’elle parte.

Un silence.

Apolline observa.
Nerin ne cherchait pas à la confronter.
Il cherchait une autre vérité.

Et c’était plus dangereux.

Maël inspira lentement.

— Je pense qu’elle a ses raisons.

— C’est pas la question.

La réponse fut immédiate.

— La question c’est : est-ce que c’est une bonne idée ?

Un temps.

Maël resta silencieux quelques secondes.

Puis :

— Non.

Le mot tomba, net.
Sans détour.

Sira releva légèrement la tête.

Apolline resta immobile.

— Alors pourquoi tu dis rien ? continua Nerin.

Silence.

— Parce que ça changerait rien.

Maël releva enfin les yeux.

— Et parce que c’est déjà décidé.

Un temps.

— Et que si j’insiste, elle partira quand même.

Son regard glissa vers Apolline.

— Mais autrement.

Le silence s’étira.

Et cette fois, il pesait.


Le temps continua sans forme.

Les gestes reprirent.
Automatiques.
Habituels.
Mais vidés de leur sens.

Sira parlait peu.
Des phrases courtes.
Sans regard.

Maël continuait à s’occuper.

Comme si maintenir quelque chose en place pouvait empêcher le reste de s’effondrer.

Nerin observait.
Toujours.
Mais différemment.

Apolline restait à l’écart.

Non pas parce qu’elle le voulait.
Mais parce que c’était déjà fait.
Elle n’était plus vraiment avec eux.

Un jour.


Puis...

— Tu te souviens du toit ?

La voix de Sira était douce.

Presque calme.

Apolline releva légèrement les yeux.

— Celui près du canal.

Un silence.

— Où t’as glissé comme une idiote.

Un souffle passa.

— Et où t’as juré que c’était calculé.

Le souvenir revint immédiatement.

Le vent.
Le vide.
Le déséquilibre.
Et le rire.
Toujours ce rire.

— On a couru pendant une heure après ça…

Sa voix se fit plus basse.

— Juste pour prouver que t’étais pas tombée.

Un temps.

— T’étais ridicule.

Apolline hocha légèrement la tête.

— Oui.

Sira inspira.
Puis releva enfin les yeux vers elle.
Et il n’y avait plus de colère.
Plus de reproche.

Juste...
quelque chose de simple.

— Reste.

Le mot tomba doucement.

Sans pression.
Sans attente.
Et pendant une fraction de seconde...

Apolline hésita.
Vraiment.

Le souvenir.
La chaleur.
Le fait d’être plusieurs.

Puis...

Naël.

Le froid.

Le sang.

La promesse.

Et tout se referma.

— Je peux pas.

Sa voix était basse.
Mais sincère.

Sira ferma les yeux.
Une seconde.
Puis hocha la tête.

— Ouais…

Un souffle.

— Je sais.

Et cette fois...
elle n’explosa pas.
Elle accepta.
Pas en paix.
Mais en silence.

Et c’était pire.


Apolline resta immobile.

Mais en elle...
tout était fixé.

Demain.
Elle partirait.

Et cette fois...
plus rien ne pouvait l’en empêcher.


Le temps s’était étiré sans vraiment avancer.

La lumière grise avait glissé imperceptiblement vers quelque chose d’un peu plus sombre, sans jamais devenir une vraie fin de journée. Dans la cache, rien ne marquait les heures, sinon la fatigue qui revenait différemment, plus lourde, plus ancrée.

Apolline n’avait presque pas bougé.

Elle s’était déplacée, oui. Assise, debout, adossée à la paroi, puis revenue près des caisses. Mais rien de ces mouvements n’avait réellement compté. Ils n’étaient que des ajustements.

Son esprit, lui, ne quittait pas le même point.

Demain.

Elle sentit le regard avant d’entendre le bruit.
Pas un son distinct, pas un mouvement clair.
Juste une présence qui insistait.

Elle releva légèrement les yeux.

Nerin.

Debout, à quelques pas d’elle, hésitant encore dans sa posture, comme s’il n’était pas certain d’avoir le droit d’être là, mais trop décidé pour reculer.

— Tu peux venir ?

Sa voix était basse.
Pas pour ne pas être entendu.
Plutôt pour ne pas déranger quelque chose de déjà fragile.

Apolline le regarda une seconde.
Puis elle se leva.
Sans un mot.

Ils s’éloignèrent de quelques pas seulement, vers l’angle le plus sombre de la pièce. Pas assez loin pour être réellement seuls.

Mais assez pour que les mots changent.

Nerin ne parla pas tout de suite.

Ses doigts jouaient avec le bord de sa manche, un geste nerveux, répétitif, qui contrastait avec la précision de son regard.

— Tu pars demain.

Ce n’était pas une question.
Apolline hocha légèrement la tête.

— Oui.

Un silence.

Puis :

— Tu sais que tu pourrais ne pas revenir.

Direct.
Sans détour.

Apolline ne répondit pas immédiatement.

— Oui.

Le mot était simple.
Mais il contenait plus qu’il n’en disait.

Nerin inspira légèrement.

— Alors pourquoi tu fais comme si c’était juste… un truc à faire ?

La question resta suspendue.
Apolline le regarda.

Il n’y avait pas d’accusation dans ses yeux.
Pas de colère.

Juste une tentative de comprendre quelque chose qui le dépassait.

— C’est un truc à faire.

Sa voix était calme.
Mais plus dure qu’elle ne l’aurait voulu.

Nerin secoua légèrement la tête.

— Non.

Un temps.

— C’est un truc que t’as décidé.

Silence.

— C’est différent.

Apolline détourna légèrement le regard.

Parce qu’il avait raison.
Et qu’elle ne voulait pas l’admettre.

— Tu crois que tu reviens après ?

La question tomba plus doucement.

Mais elle frappa plus fort.

Apolline sentit quelque chose se tendre en elle.
Pas une peur.
Pas un doute.
Plutôt une limite.

Quelque chose qu’elle refusait de franchir, même en pensée.

— Je sais pas.

C’était la première fois qu’elle le disait.
Même à elle-même.

Nerin hocha lentement la tête.
Comme si cela confirmait ce qu’il pressentait déjà.
Puis il resta silencieux quelques secondes.

Ses yeux se baissèrent.
Puis remontèrent.

— J’ai vu quelqu’un.

Apolline se figea.
Pas extérieurement.

Mais en elle...
tout s’arrêta.

— Quand ?

Sa voix était basse.
Plus tendue.

— Cette nuit.

Un temps.

— Sur les toits.

Le silence se resserra autour d’eux.

— Où ?

— Pas loin d’ici.

Nerin hésita.

— Je pensais que c’était… quelqu’un comme toi.

Un léger mouvement de tête.

— Mais il bougeait pas pareil.

Apolline sentit son esprit se remettre en mouvement.

Rapidement.
Trop rapidement.

— Comment ça ?

— Trop précis.

Il chercha ses mots.

— Comme s’il t’attendait.

Le froid s’installa.
Lentement.

— Et t’as rien dit ?

— J’étais pas sûr.

Un temps.

— Et puis… tu savais déjà.

Apolline ne répondit pas.
Parce que c’était vrai.
Elle l’avait senti.

Depuis plusieurs jours.

Mais là...
ce n’était plus une impression.
C’était réel.
Quelqu’un la suivait.

Et maintenant...
quelqu’un d’autre l’avait vu.

— Tu crois que c’est lié à ce que tu fais ?

Apolline inspira lentement.

— Oui.

Pas d’hésitation.

Nerin resta silencieux.

Puis :

— Alors t’as encore moins de chances de revenir.

Le mot resta.
Suspendu.

Apolline le regarda.

— Peut-être.

Un temps.

— Mais j’ai pas le choix.

Et cette fois...
c’était vrai.
Complètement.

Nerin la fixa quelques secondes.
Puis hocha la tête.

Pas en accord.
Pas en refus.

Juste...
en compréhension.

Et c’était pire.
Parce qu’il ne la retenait pas.

Il voyait.
Et il la laissait faire.

— D’accord.

Sa voix était basse.

— Mais fais attention.

Un souffle.

— Parce que là… c’est pas juste toi contre un endroit.

Un temps.

— C’est quelqu’un contre toi.

Apolline ne répondit pas.

Mais elle savait.


Plus tard, quand le silence revint, plus lourd encore, elle se retrouva seule près des caisses.

Ses doigts glissèrent presque machinalement dans son sac.

Elle ne cherchait rien de précis.
Pas vraiment.
Puis elle le trouva.

Un morceau de tissu.
Usé.

Plus doux que le reste.

Elle le fixa quelques secondes.

Et le souvenir revint.
Pas doucement.
Pas progressivement.

D’un coup.

Le souffle coupé.

La chaleur.

L’odeur du fer.

Naël.

Sa main serrée autour de la sienne.

Trop fort.

— T’inquiète pas.

Sa voix.

Plus jeune.

Mais déjà posée.

— Je suis là.

Le sang.
Pas beaucoup.
Mais trop.
Toujours trop.

Apolline cligna des yeux.
Mais l’image resta.

Le sol froid.
Le bruit derrière eux.
Les pas.
Toujours les pas.

Et lui...

qui ne lâchait pas.

— Cours.

Elle secoua légèrement la tête.
Comme si ça pouvait arrêter le souvenir.

Mais il continua.
Plus loin.

Plus ancien.

Une autre pièce.
Plus sombre.
Plus étroite.

Un homme.
Pas son père.
Jamais son père.

Ses mains.
Précises.
Froides.

— Regarde.

Le métal entre ses doigts.

— Tu prends pas.

Un temps.

— Tu fais croire que c’était déjà à toi.

Apolline inspira brusquement.
Le présent revint.
Brutalement.

Ses doigts se refermèrent sur le tissu.
Trop fort.

Elle relâcha légèrement.
Le fixa encore une seconde.
Puis le rangea.

Lentement.

Naël.

Trois ans.

Elle ne l’avait pas revu.
Pas une seule fois.
Depuis ce jour.

Et pourtant...
tout était encore là.

Sa voix.
Sa main.
Sa promesse.

Elle ferma les yeux.
Une seconde.

Puis les rouvrit.
Et tout redevint clair.

Elle partirait.
Pas pour elle.
Jamais pour elle.

Mais parce que...

elle devait.


Dans l’ombre, Nerin l’observait encore.

Sans rien dire.

Et au fond de la pièce, Sira ne regardait toujours pas.

Mais cette fois...

ce n’était plus de la colère.
C’était autre chose.

Quelque chose de plus profond.
Quelque chose qui ressemblait à une perte.

Et Apolline le sentit.

Sans le regarder.
Sans le vouloir.

Mais elle ne bougea pas.

Parce que maintenant...
il était trop tard.

Le soir ne tomba pas vraiment.

Il s’installa comme le reste, sans rupture nette, sans bascule visible, comme si la lumière elle-même refusait de marquer une différence entre avant et après. La cache resta plongée dans cette pénombre incertaine, ni totalement obscure, ni réellement éclairée, un entre-deux qui rendait les visages plus flous, les regards plus difficiles à saisir.

Apolline n’avait pas bougé depuis un moment.

Assise près des caisses, le dos contre la pierre froide, elle écoutait sans vraiment écouter les bruits faibles de la pièce : un frottement de tissu, un déplacement léger, une respiration plus marquée qu’une autre. Rien de distinct. Rien de stable.

Mais tout était là.
Présent.
Trop présent.

Elle sentit le regard avant d’entendre la voix.

— On peut pas rester comme ça.

Maël.

Sa voix n’était pas forte, mais elle avait changé. Moins lisse. Moins distante. Elle portait quelque chose de plus direct, de plus assumé.

Apolline releva légèrement les yeux.

Il était debout, à quelques pas du centre de la pièce, le morceau de métal toujours dans sa main, mais immobile cette fois. Il ne le travaillait plus. Il le tenait seulement.

Comme un point d’ancrage.

Sira ne bougea pas.

Allongée à moitié sur sa couverture, tournée vers le mur, elle n’avait pas réagi immédiatement. Mais ses épaules s’étaient légèrement contractées.

Nerin, lui, s’était redressé sans bruit.

Apolline sentit la tension se structurer.
Enfin.

— On sait tous ce qui va se passer demain, continua Maël, plus calmement.

Un temps.

— Donc on va arrêter de faire semblant.

Le silence qui suivit n’était plus le même.
Il n’était plus évité. Il était affronté.

Apolline soutint son regard.

— Tu veux savoir quoi ?

Maël la fixa quelques secondes.
Pas agressivement. Pas durement.
Mais avec une précision nouvelle.

— Ce que tu comptes faire.

Pas pourquoi.
Pas encore.
Juste ça.
Le concret.

Apolline sentit la question s’installer.

Solide.
Inévitable.

— Ce que j’ai à faire.

Réponse simple. Fermée.

Maël hocha très légèrement la tête.

— Où ?

Silence.

— Ça change rien.

— Si.

Le mot tomba, net.

— Parce que si je sais où tu vas, je sais à quoi tu t’exposes.

Un temps.

— Et je sais si t’as une chance de revenir.

Sira bougea.
Lentement.
Puis se redressa à moitié, appuyée sur un bras.

— Elle reviendra pas.

Sa voix était basse. Mais claire.

Apolline sentit quelque chose se tendre.

— T’en sais rien.

— Si.

Sira tourna enfin la tête vers elle.

Et cette fois, elle la regarda vraiment.
Pas avec colère. Pas avec reproche.
Avec une forme de lucidité brutale.

— Parce que tu fais déjà comme si t’étais partie.

Le silence s’étira.

Apolline ne détourna pas les yeux.
Mais elle ne répondit pas.

Maël reprit.

— C’est le palais ?

La question tomba sans détour.
Directe.
Précise.

Apolline sentit son corps se figer une fraction de seconde.
Pas assez pour être visible. Mais assez pour être réel.

Maël le vit.
Et ça suffit.

— D’accord.

Un souffle.

— Donc c’est ça.

Sira ferma les yeux brièvement.

— Bien sûr que c’est ça…

Sa voix était fatiguée.

— Fallait que ce soit le pire truc possible.

Elle laissa échapper un rire court.

— Sinon c’était pas drôle.

Nerin resta silencieux. Mais son regard passa d’Apolline à Maël.
Il comprenait. Maintenant.

Apolline inspira lentement.

— Vous avez pas besoin de savoir plus.

— Si.

Sira se redressa complètement cette fois.

Ses jambes repliées sous elle, ses mains posées sur ses cuisses, elle pencha légèrement la tête.

— Moi j’ai besoin.

Un temps.

— Parce que j’essaie encore de comprendre pourquoi toi.

Sa voix tremblait à peine.

— Pourquoi c’est toi qui dois aller là-bas, toute seule, sans rien dire à personne, comme si—

Elle s’arrêta.
Respira.
Puis reprit, plus doucement :

— Comme si on existait pas.

Apolline sentit quelque chose bouger en elle.
Pas une hésitation. Pas encore.
Mais une friction.

— Ça a rien à voir avec vous.

— Arrête.

Le mot fut immédiat.
Pas fort. Mais tranchant.

Sira secoua la tête.

— Arrête de dire ça.

Un temps.

— Parce que si ça avait vraiment rien à voir avec nous… t’aurais pas attendu.

Le silence se referma.
Et cette fois… il était dangereux.

Apolline ne répondit pas.
Parce qu’elle savait.
Elle avait attendu.
Sans se l’avouer. Mais elle l’avait fait.

Sira continua.

Sa voix avait changé. Plus basse. Plus fragile.

Mais plus vraie.

— Tu te souviens du jour où on s’est fait coincer derrière les entrepôts ?

Apolline ne bougea pas.

— Les trois types… avec les lanternes.

Un souffle.

— On avait rien prévu.

Un temps.

— Rien du tout.

Ses yeux ne quittaient pas Apolline.

— Et t’as quand même trouvé un moyen de nous faire sortir de là.

Un léger sourire passa. Très bref.

— T’as menti comme si t’étais née pour ça.

Un silence.

— Et après… on a couru.

Elle baissa légèrement les yeux.

— Et on a rigolé comme des idiots.

Un temps.

— Parce qu’on était encore là.

Elle releva le regard.

— Ensemble.

Le mot resta.

Suspendu.

Puis :

— Tu te souviens de la nuit où il pleuvait tellement qu’on a dû dormir debout ?

Un souffle.

— Ou quand Maël a voulu réparer cette foutue porte pendant trois heures pour qu’elle tombe quand même le lendemain ?

Un léger mouvement vers lui.

— Ou quand Nerin est arrivé la première fois et qu’il a essayé de faire semblant qu’il avait pas peur ?

Nerin baissa légèrement les yeux.

Sira continua.

— Ou tous les moments où ça allait pas… et où ça tenait quand même ?

Sa voix se brisa à peine.

— Parce qu’on était là.

Un temps.

— Parce que t’étais là.

Le silence trembla.

Apolline sentit quelque chose se fissurer.

Très légèrement.

Mais suffisant.

— Et là tu veux me faire croire que ça compte pas ?

Apolline secoua lentement la tête.

— J’ai jamais dit ça.

— Alors reste.

Le mot tomba.

Brut.

Sans détour cette fois.

— Reste.

Silence.
Tout s’arrêta.
Vraiment.
Plus de mouvement. Plus de bruit.
Juste ça.

Apolline sentit son souffle ralentir. Ses pensées se suspendre.

Le poids du mot.
Le poids de tout ce qu’il contenait.

Rester.
Avec eux.
Dans cette pièce. Dans cette vie. Dans cette survie.

Et pendant une seconde...
elle vit ce que ça donnerait.

Les jours. Les mêmes gestes. Les mêmes dangers. Mais ensemble.

Pas seule.
Pas complètement seule.

Puis...

Naël.

Sa main. Son sang. Sa voix.

— Cours.

Le souvenir trancha tout le reste.
Net.
Irréversible.

Apolline releva les yeux.

— Si je reste…

Sa voix était basse.
Mais parfaitement stable.

— On crève tous ici.

Le silence explosa.
Pas bruyamment.
Mais entièrement.

Sira resta figée.
Comme si le sol venait de disparaître sous elle.

— T’en sais rien.

Sa voix était presque inaudible.

— Si.

Apolline soutint son regard.

— Je le sais.

Un temps.

— Et toi aussi.

Sira secoua la tête.

— Non.

— Si.

Toujours ce calme.
Toujours cette certitude.
Et c’était insupportable.

— Non !

Sa voix monta. Se brisa.

— Non, parce que sinon ça veut dire que...

Elle s’arrêta. Respira mal.

— Que tout ça sert à rien !

Sa main trembla en désignant la pièce.

— Que tout ce qu’on a fait… c’était juste pour...

Elle n’arriva pas à finir.

Apolline la regarda.
Longuement.

— Ça sert à tenir.

Un temps.

— Mais pas à sortir.

Le silence tomba.
Lourd.
Définitif.

Maël ferma les yeux une seconde.
Puis les rouvrit.

— Tu pars à l’aube.

Ce n’était pas une question.
Apolline hocha la tête.

— Oui.

Un temps.

— Et t’as déjà tout prévu.

— Oui.

— Et tu nous le diras pas.

Silence.

— Non.

Maël inspira lentement.
Puis hocha la tête.

— D’accord.

Sa voix était calme.
Mais cette fois… elle n’était plus neutre.
Elle acceptait.
Pas la décision.
Mais le fait qu’elle ne changerait pas.

Sira, elle, ne bougea pas.

Puis, lentement…
elle se détourna.
Complètement.

— Pars.

Sa voix était vide.

— Puisque t’es déjà partie.

Le mot resta.
Suspendu.
Et cette fois…

Apolline ne répondit pas.

Parce qu’il n’y avait plus rien à dire.
Rien à expliquer.
Rien à réparer.

Elle resta là.
Encore.
Dans cette pièce.
Avec eux.

Mais elle le savait maintenant avec une clarté absolue...

ce n’était plus un départ.
C’était une rupture.
Et demain…

il n’y aurait plus de retour possible.

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