Chapitre 9

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Le temps ne passa pas vraiment.

Il ne s’écoula pas comme une suite de secondes que l’on peut compter, ni comme une progression naturelle vers quelque chose de plus tard, de plus loin, de différent ; il se dilua lentement, presque imperceptiblement, jusqu’à perdre toute structure, toute logique, toute mesure fiable, devenant une masse indistincte suspendue entre chaque battement du cœur d’Apolline, comme si la forêt elle-même retenait les instants dans ses branches, les empêchait de tomber, les maintenait dans une immobilité étouffante dont elle ne pouvait plus s’extraire.

Apolline resta parfaitement immobile.

Plaquée contre le tronc humide, son dos collé à l’écorce rugueuse qui s’enfonçait légèrement dans ses vêtements, ses doigts crispés avec une précision presque douloureuse pour maintenir une prise fiable malgré l’humidité et la boue séchée qui rendait tout contact moins sûr, ses jambes légèrement fléchies pour stabiliser son poids sur une branche trop étroite pour être confortable, son corps entier réduit à une seule fonction essentielle : ne pas être vue, ne pas être entendue, ne pas exister autrement que comme une forme confondue avec le bois et l’ombre.

En dessous, rien ne bougeait.

Et cette absence de mouvement, cette suspension presque artificielle de toute action, s’imposa rapidement comme quelque chose de plus inquiétant encore que la poursuite elle-même, car si les pas avaient continué, si le son s’était éloigné de manière claire, identifiable, directionnelle, elle aurait pu reconstruire une logique, anticiper, adapter, reprendre une forme de contrôle, même minime.

Mais là, il n’y avait rien.

Pas un pas distinct.
Pas un souffle identifiable.
Pas un froissement clair.

Juste cette sensation.

Présente.
Fixe.
Anormalement calme.

Son cœur battait trop vite, trop fort, trop violemment contre ses côtes, et chaque pulsation lui semblait soudain excessive, presque sonore, comme si elle résonnait directement dans le tronc auquel elle était adossée, comme si cette vibration interne pouvait trahir sa position, la rendre tangible dans un espace où elle devait absolument rester invisible.

Elle força sa respiration à ralentir.

Pas parce qu’elle était calme, pas parce qu’elle maîtrisait réellement la situation, mais parce qu’elle n’avait pas le choix, parce que chaque inspiration devait devenir un acte contrôlé, mesuré, étiré au maximum pour éviter toute irrégularité, toute accélération qui pourrait produire un bruit, un mouvement, une erreur.

Inspire lentement.

Expire encore plus lentement.

Ses poumons brûlaient légèrement, non pas d’effort, mais de retenue, d’une contrainte imposée à quelque chose de naturel qui refusait d’obéir complètement, qui cherchait à reprendre un rythme plus rapide, plus instinctif, plus bruyant.

Ses doigts commencèrent à glisser.

À peine.

Juste assez pour qu’elle le sente immédiatement, sans même avoir besoin de regarder, cette micro-perte d’adhérence causée par l’humidité persistante de l’écorce et par la fine couche de boue qui, malgré le frottement, n’avait pas complètement disparu de ses paumes.

Elle resserra sa prise.

Lentement.
Sans à-coup.
Sans bruit.

Ses muscles réagirent immédiatement.

Un tremblement léger, presque imperceptible, mais réel, qui parcourut ses avant-bras et remonta jusque dans ses épaules, signal discret mais clair que son corps commençait à atteindre une limite qu’elle ne pouvait pas ignorer indéfiniment.

Les secondes continuèrent de s’étirer, ou peut-être les minutes, ou peut-être plus encore, car toute notion fiable du temps s’était dissoute dans cette attente forcée, remplacée par une succession de sensations internes, de douleurs progressives, de tensions qui s’accumulaient sans jamais réellement se relâcher.

Le fleuve murmurait toujours au loin, un son constant, grave, presque rassurant dans sa régularité, mais qui, dans cet état de vigilance extrême, devenait aussi une menace indirecte, un voile sonore capable de masquer d’autres bruits, plus discrets, plus proches, plus dangereux.

Un craquement.

Son corps se contracta immédiatement, sans réflexion, sans délai, chaque muscle réagissant avant même que son esprit ne puisse analyser l’origine du son.

Pas en dessous.

Plus loin.

Sur la droite.

Ou peut-être pas.

Elle n’en était plus certaine.

Son esprit commençait à dériver, à transformer chaque variation sonore en hypothèse, chaque silence en doute, chaque mouvement en menace potentielle.

Elle fixa un point devant elle.

Une fissure dans l’écorce.
Un relief plus sombre.

Quelque chose de stable, de réel, d’immobile, sur lequel elle pouvait ancrer son regard pour éviter que ses pensées ne s’emballent davantage.

Ne pas anticiper.

Ne pas imaginer.

Juste tenir.

Ses jambes commencèrent à brûler plus intensément, la douleur s’installant lentement mais sûrement, s’infiltrant dans ses muscles maintenus dans une tension constante, transformant chaque seconde en effort, chaque micro-ajustement en risque calculé.

Elle déplaça légèrement son poids.

Un mouvement infime, presque imperceptible.

Le bois craqua.

Très légèrement.

Mais suffisamment.

Son souffle se coupa immédiatement, suspendu dans sa poitrine, son corps se figeant à nouveau dans une immobilité totale, absolue, presque artificielle.

Le silence se resserra.

Plus dense.
Plus lourd.

Puis, un mouvement.

En dessous.

Lent.

Glissé.

Pas tout à fait un pas.

Pas tout à fait autre chose.

Son cœur accéléra malgré elle, trahissant son effort de contrôle, frappant plus fort, plus vite, plus présent.

Elle résista à l’envie de regarder immédiatement.

Elle attendit.

Une seconde.

Puis deux.

Puis elle inclina très légèrement la tête, dans un mouvement calculé au millimètre, réduisant au maximum l’amplitude pour ne pas déplacer les branches autour d’elle.

Son regard descendit.

À travers les feuilles épaisses.
Entre deux lignes de lumière.

Elle ne vit pas clairement.

Pas un visage.
Pas une silhouette précise.

Mais une forme.

Sombre.

Floue.

Immobile.

Trop immobile pour être naturelle.

Comme si cette présence, en dessous d’elle, avait elle aussi choisi l’arrêt, la suspension, l’attente.

Le froid s’installa lentement en elle, non pas comme une sensation physique liée à l’air humide de la forêt, mais comme une certitude progressive, lourde, impossible à ignorer.

Il n’était pas perdu.

Il ne cherchait pas au hasard.

Il attendait.

Le temps continua de s’étirer, encore et encore, jusqu’à devenir presque irréel, une succession d’instants qui n’avaient plus de début ni de fin, seulement une accumulation de douleurs, de tensions, de micro-variations internes.

Ses bras tremblaient davantage maintenant.

Ses doigts perdaient en précision.
Ses prises devenaient moins sûres.

Elle ajusta encore légèrement sa position, cherchant un équilibre qui lui permettrait de tenir plus longtemps sans céder.

La douleur remonta dans ses épaules, s’étendant lentement dans son dos, dans ses jambes, dans chaque point de contact entre son corps et l’arbre.

Elle pensa à descendre.

Pas sérieusement.

Pas encore.

Mais l’idée s’imposa malgré elle, insidieuse, dangereuse.

Et si...

Non.

Trop risqué.

Elle resta.

Encore.

Puis, un pas. Un vrai.

Net.

Puis un autre.

Plus espacés.

Moins précis.

Le son s’éloigna.

Très lentement.

Comme s’il n’était pas pressé.
Comme s’il savait qu’il n’avait pas besoin de l’être.

Puis plus rien.

Le silence revint.
Total.

Vide.

Apolline resta immobile.

Encore longtemps.

Plus longtemps que nécessaire.
Plus longtemps que raisonnable.

Jusqu’à ce que la douleur devienne presque insoutenable, que ses muscles tremblent sans qu’elle puisse les calmer complètement, que son corps réclame un mouvement qu’elle refusait encore de lui accorder.

Puis, enfin, elle bougea.

Lentement.

Sa main se décolla légèrement de l’écorce.
Son pied chercha une prise plus basse.

Elle descendit.

Avec précaution.
Avec contrôle.

Un mouvement.
Puis un autre.

Elle n’était plus qu’à quelques mètres du sol.

Presque libre.

Presque sortie.

Et puis, un bruit.

Brutal.
Sec.

À sa gauche.

Son corps se figea instantanément.

Son cœur s’arrêta presque.

Et elle le vit.

Juste une fraction de seconde.

Entre deux troncs.

Une silhouette.

Réelle.

Proche.

Elle remonta immédiatement, sans réfléchir, ses mains retrouvant les prises avec une rapidité presque désespérée, son corps oubliant la douleur, oubliant la fatigue, ne répondant plus qu’à un seul impératif : disparaître.

Elle se plaqua à nouveau contre le tronc.

Respiration coupée.
Muscles en feu.

Et en bas...

plus rien.

La silhouette avait disparu.

Encore.

Mais cette fois, il n’y avait plus de doute.

Ce n’était pas une erreur.
Ce n’était pas une coïncidence.

C’était volontaire.

Précis.

Contrôlé.

On ne la suivait pas.

On la testait.

Et cette compréhension s’installa en elle avec une lenteur glaciale, s’ancrant profondément, transformant la peur en quelque chose de plus froid, de plus dangereux encore.

Parce que cela signifiait une chose simple, irréfutable, elle n’était pas face à quelqu’un qui improvisait.

Mais face à quelqu’un qui savait exactement ce qu’il faisait.

Et qui avait décidé de prendre son temps.

La silhouette ne revenait pas.

Et c’était peut-être cela, plus encore que sa présence, qui maintenait Apolline dans cet état suspendu où ni le corps ni l’esprit ne trouvaient le droit de relâcher la tension accumulée, comme si l’absence elle-même avait pris une forme, diffuse, invisible, mais persistante, accrochée à chacun de ses gestes, à chacun de ses pas, à chaque battement de son cœur.

Pendant de longues minutes, elle continua d’avancer sans véritablement décider de le faire, ses jambes prolongeant une fuite qui n’avait plus d’objet visible mais dont l’élan, lui, refusait de s’éteindre, comme si s’arrêter signifiait admettre qu’elle ne comprenait plus ce qui la poursuivait.

Ses pas restaient irréguliers, légèrement trop rapides pour être naturels, mais trop contrôlés pour être une panique totale, et dans cette tension contradictoire, son corps tout entier semblait coincé entre deux états : fuir ou se figer.

Ses épaules étaient encore relevées, ses muscles tendus à l’excès, sa respiration mesurée au point d’en devenir artificielle, chaque inspiration filtrée, chaque expiration contenue, comme si l’air lui-même pouvait trahir sa présence.

Elle ne regardait pas derrière elle.

Pas encore.

Pas parce qu’elle n’y pensait pas — au contraire, la pensée revenait sans cesse, insistante, presque douloureuse — mais parce qu’elle savait que le simple fait de tourner la tête pourrait suffire à faire basculer quelque chose en elle, à transformer cette tension maîtrisée en une peur plus brute, plus incontrôlable.

Alors elle avançait.

Encore.

Toujours.

Un pas après l’autre, dans une continuité presque mécanique, presque froide, laissant la forêt se refermer lentement derrière elle comme une mâchoire qui, après avoir tenté de se refermer, restait entrouverte, prête à mordre à nouveau sans prévenir.

Le chemin, s’il en avait été un, n’existait plus vraiment.

Il s’était dissous progressivement sous ses pas, remplacé par une succession d’irrégularités qui exigeaient une attention constante : des racines épaisses qui surgissaient à la surface comme des pièges silencieux, des plaques de terre humide qui cédaient légèrement sous son poids, laissant ses bottes s’enfoncer juste assez pour ralentir son rythme, et parfois même pour laisser derrière elle des empreintes qu’elle n’avait ni le temps ni l’énergie d’effacer.

Chaque appui demandait un ajustement.

Chaque mouvement impliquait une correction.

Et pourtant, malgré cette vigilance constante, elle sentait ses erreurs s’accumuler, discrètes mais réelles : un pas un peu trop lourd, une branche effleurée un peu trop brusquement, un souffle légèrement trop audible dans le silence environnant.

La lumière, elle aussi, avait changé.

Elle ne filtrait plus de la même manière à travers la canopée dense qui dominait les zones plus profondes de la forêt ; elle devenait plus directe par endroits, plus tranchée, dessinant sur le sol des lignes nettes, presque dures, comme si l’extérieur cherchait à s’imposer sans encore réussir à pénétrer complètement cet espace.

Des plaques de clarté apparaissaient entre les ombres, irrégulières, mouvantes, et Apolline comprit sans avoir besoin de le formuler que la forêt, lentement, était en train de s’ouvrir.

Cela faisait presque une heure.

Une heure depuis que la silhouette avait disparu sans laisser de trace tangible, sans bruit, sans mouvement identifiable.

Une heure sans preuve.

Une heure sans confirmation.

Une heure sans répit.

Et pourtant, rien en elle ne s’était réellement apaisé.

Parce que l’absence n’effaçait pas le danger.

Elle le déplaçait.

Elle le rendait plus flou.

Plus difficile à anticiper.

Apolline ralentit enfin, très légèrement, comme si son corps testait la possibilité de relâcher une partie de la tension sans pour autant s’y abandonner complètement.

Sa respiration s’ouvrit un peu, laissant entrer un air qu’elle ne contrôlait plus entièrement, et c’est à cet instant précis qu’elle le sentit.

Le changement.

L’odeur.

La forêt profonde possédait une odeur dense, presque saturée, faite de terre retournée, de feuilles mortes en décomposition, de bois humide qui retenait l’eau et le temps dans ses fibres.

Une odeur lourde, persistante, qui s’accrochait à la peau, aux vêtements, aux cheveux, et qui finissait par devenir une part du corps lui-même.

Mais ici…

C’était différent.

Plus sec.

Plus léger.

Moins envahissant.

Et surtout…

Altéré.

Il y avait autre chose.

Une présence dans l’air qui ne venait pas de la nature.

Quelque chose de plus net.

De plus humain.

De la fumée.

Très légère.

À peine perceptible.

Mais suffisamment distincte pour ne pas être ignorée.

Elle s’arrêta complètement cette fois, laissant le silence retomber autour d’elle comme une surface d’eau que l’on cesse de troubler.

Ses yeux se levèrent lentement, parcourant les troncs plus espacés, les branches moins entremêlées, les ouvertures plus larges qui laissaient passer une lumière plus stable.

Elle inclina légèrement la tête, concentrant son attention sur les sons.

Au début, il n’y eut rien.

Juste le vent.

Le froissement des feuilles.

Le craquement occasionnel du bois.

Puis…

Un bruit.

Faible.

Irrégulier.

Mais distinct.

Un choc sec.

Du bois contre du bois.

Elle ne bougea pas.

Mais son esprit, lui, avait déjà compris.

Un village.

Son cœur réagit immédiatement, mais pas comme elle l’aurait voulu.

Pas avec du soulagement.

Pas avec une sensation de refuge.

Plutôt avec une vigilance accrue, presque instinctive, comme si la présence humaine était, en soi, une complication supplémentaire.

Parce que les villages posaient des questions.

Parce que les regards restaient.

Parce que les visages se souvenaient.

Elle resta immobile encore quelques secondes, pesant chaque option avec une précision presque froide.

Continuer dans la forêt, au risque de s’épuiser, de se perdre, de rester exposée à quelque chose qu’elle ne comprenait pas…

Ou traverser.

Observer.

S’adapter.

Ses doigts glissèrent lentement sur la lanière de son sac.

Le métal à l’intérieur était toujours là.

Présent.

Stable.

Indiscutable.

Elle n’avait pas le droit d’hésiter trop longtemps.

Alors elle reprit sa marche.

Mais différemment.

Plus basse.

Plus maîtrisée.

Plus consciente de chaque mouvement.

La transition se fit progressivement, presque insidieusement.

Les arbres cessèrent peu à peu de se serrer les uns contre les autres, leurs troncs laissant davantage d’espace entre eux, leurs branches s’élevant plus haut, comme si la forêt elle-même relâchait son emprise.

La lumière devint plus constante.

Moins fragmentée.

Et le sol…

Le sol changea aussi.

Moins chaotique.

Moins traître.

Plus stable.

Puis apparurent les premiers signes.

Une clôture.

Basse.

Légèrement inclinée.

Construite avec des planches de bois grisies par le temps, certaines fendues, d’autres remplacées par des morceaux plus récents, plus clairs, comme des cicatrices visibles sur une structure ancienne.

Au-delà, un champ.

Petit.

Imparfait.

Mais vivant.

Des sillons irréguliers, des cultures basses, quelques zones laissées à nu.

Et enfin…

Un toit.

Apolline s’arrêta dans l’ombre d’un arbre, son corps à moitié dissimulé, son regard entièrement tourné vers l’espace qui s’ouvrait devant elle.

Elle observa longuement.

Sans bouger.

Sans respirer plus fort.

Le village était minuscule.

Une poignée de maisons dispersées sans véritable ordre, construites en pierre et en bois, certaines légèrement penchées, d’autres consolidées par des ajouts plus récents.

Un puits occupait le centre.

Et autour…

Des vies.

Des silhouettes en mouvement.

Des gestes simples.

Des routines.

Un chien traversa l’espace en courant.

Un enfant cria quelque chose d’incompréhensible.

Une voix répondit.

Rien d’anormal.

Rien d’inquiétant.

Et pourtant…

Apolline savait que c’était précisément ce genre d’endroit qui pouvait basculer en un instant.

Elle resta encore un moment à observer.

Puis sortit de l’ombre.

Ses pas changèrent immédiatement.

Moins silencieux.

Mais plus neutres.

Elle adopta ce rythme précis, presque invisible, celui de quelqu’un qui passe sans vouloir être remarqué, sans chercher à se cacher non plus.

Les regards vinrent.

Discrets.

Mais présents.

Une femme suspendit son geste.

Un homme ralentit le sien.

Un enfant fixa un peu trop longtemps.

Apolline ne réagit pas.

Elle laissa tout glisser.

Mais intérieurement…

Rien ne se relâchait.

Elle atteignit le puits.

S’arrêta.

Ses mains se posèrent sur la pierre, froide, rugueuse, ancrée dans le réel.

Elle tira le seau.

Le métal grinça.

Le son lui sembla trop fort.

Mais personne ne réagit.

Elle but.

L’eau était fraîche.

Presque trop.

Puis elle releva la tête.

Et pendant une fraction de seconde...

Elle vit quelque chose.

Là-bas.

À la limite.

Une silhouette.

Immobile.

Son cœur se serra violemment.

Elle cligna des yeux.

Rien.

Juste les arbres.

Le vent. Le vide.

Elle resta immobile.

Longtemps.

Était-ce réel ?

Ou simplement ce qui refusait de la quitter ?

Elle ne chercha pas à vérifier.

Mais elle le savait.

Même seule…

Elle ne l’était peut-être pas.

Et cette pensée…

S’accrocha.

Ne la quitta plus.

Elle reprit sa marche.

Traversant le village.

Sans s’arrêter.

Mais désormais…

Ce n’était plus une fuite.

C’était une attente.

Et une seule question persistait.

Si ce n’était pas lui…

Alors qui ?

Apolline ne s’arrêta pas immédiatement en quittant le village.

Elle ne se retourna pas non plus.

Elle continua d’avancer comme si le simple fait de maintenir un rythme constant pouvait empêcher quelque chose — une pensée, un doute, un regard — de la rattraper, comme si l’élan lui-même pouvait tenir lieu de protection, fragile mais nécessaire, contre ce qui s’était accumulé en elle depuis des heures.

Le chemin, à la sortie du village, n’était pas réellement tracé, mais il existait suffisamment pour guider les pas sans les contraindre, une bande de terre légèrement plus compacte, marquée par les passages répétés, bordée d’herbes basses qui ployaient sous le vent et reprenaient lentement leur place après chaque mouvement.

Derrière elle, les bruits du village s’éteignirent progressivement.

D’abord les voix, encore distinctes, puis les éclats plus diffus — un outil reposé trop brusquement, un appel lancé entre deux maisons — avant de se dissoudre complètement dans la distance, laissant place à un silence différent de celui de la forêt profonde, moins dense, moins fermé, mais tout aussi troublant dans sa manière de ne rien masquer.

Elle marcha longtemps.

Sans vraiment compter.

Mais suffisamment pour sentir la fatigue revenir autrement, plus sourde, moins brutale que celle de la fuite, mais plus persistante, comme une pression constante qui s’installait dans ses muscles, dans ses articulations, dans le rythme même de sa respiration.

Le paysage changeait lentement autour d’elle.

La forêt, déjà plus clairsemée, continuait de s’effacer par fragments, laissant apparaître des zones plus ouvertes, où les arbres se faisaient rares, où le ciel s’imposait davantage, large, pâle, presque délavé par la lumière de fin de journée.

Par endroits, des rochers affleuraient à la surface, brisant l’uniformité du sol, obligeant Apolline à ajuster sa trajectoire, à ralentir légèrement, à poser ses pieds avec plus de précision pour éviter de glisser sur la pierre lisse ou de buter contre une aspérité mal visible.

Le vent, aussi, avait changé.

Plus libre.

Moins entravé par les troncs et les branches.

Il passait sur elle sans obstacle, s’accrochant à ses vêtements, soulevant légèrement les mèches de ses cheveux, portant avec lui des odeurs nouvelles, plus sèches, plus minérales, parfois mêlées à une humidité plus lourde qui ne venait pas de la terre.

Elle comprit avant de le voir.

Le fleuve.

Le bruit arriva d’abord.

Très léger.

Presque imperceptible au début.

Un glissement continu, régulier, comme un souffle prolongé qui ne s’interrompait jamais vraiment, une présence sonore constante qui ne cherchait pas à s’imposer mais qui, une fois perçue, devenait impossible à ignorer.

Apolline ralentit légèrement, sans s’arrêter, laissant ce son se préciser à mesure qu’elle avançait, ses yeux cherchant déjà entre les reliefs, entre les creux du terrain, l’endroit où l’eau apparaîtrait.

Puis elle le vit.

Le fleuve s’étendait sur sa droite, large sans être immense, son courant ni violent ni lent, mais stable, déterminé, traçant une ligne claire dans le paysage comme une frontière naturelle que rien ne venait vraiment contester.

La surface de l’eau reflétait la lumière d’une manière irrégulière, brisée par les mouvements constants du courant, créant des éclats mouvants qui attiraient le regard sans jamais permettre de s’y fixer complètement.

Les berges étaient inégales.

Par endroits, la terre descendait doucement vers l’eau, formant une pente accessible, recouverte d’herbes courtes et humides.

À d’autres, elle s’effondrait presque à pic, révélant des couches de terre sombre, striées de racines apparentes, comme si le sol lui-même avait été arraché par le passage du temps et de l’eau.

Apolline s’en approcha.

Pas trop.

Juste assez pour suivre le fleuve sans perdre de vue ce qui l’entourait.

Ses pas s’ajustèrent naturellement au terrain, plus prudents, plus ancrés, chaque appui vérifié avant d’être pleinement assumé, parce qu’ici, une erreur pouvait facilement devenir une chute, et une chute, une perte de temps qu’elle ne pouvait pas se permettre.

Elle observa l’eau quelques secondes.

Sans vraiment le vouloir.

Et dans ce mouvement simple, presque involontaire, quelque chose remonta.

Une pensée.

Traverser.

Elle la repoussa immédiatement.

Le courant n’était pas assez fort pour être infranchissable.

Mais suffisamment pour être dangereux.

Et surtout…

Inutile.

Elle continua.

Le fleuve longeait maintenant son chemin comme une présence constante, parfois visible, parfois masquée par une élévation du terrain ou par un groupe d’arbres plus serrés, mais toujours là, toujours perceptible, toujours accompagné de ce bruit continu qui finissait par s’installer dans son esprit.

Et avec lui…

Le silence.

Pas un silence vide.

Pas un silence apaisant.

Un silence qui laissait trop de place à ce qui n’était pas là.

La silhouette.

Elle n’était plus là.

Et pourtant, Apolline ne parvenait pas à agir comme si c’était terminé.

Son regard continuait de glisser régulièrement sur les côtés, vers les arbres, vers les hauteurs, vers les zones où quelqu’un aurait pu se dissimuler sans être vu immédiatement.

Son corps, lui, n’avait pas oublié.

Chaque muscle restait prêt.

Chaque mouvement restait mesuré.

Mais quelque chose avait changé.

Ce n’était plus une réaction.

C’était devenu une attente.

Elle marcha encore.

Longtemps.

La lumière déclina progressivement, sans brutalité, mais avec cette lente transformation qui altérait les formes, adoucissait les contours, étirait les ombres jusqu’à les rendre presque irréelles.

Les arbres, plus rares désormais, projetaient des silhouettes allongées sur le sol, déformées par l’irrégularité du terrain, parfois assez proches pour donner l’impression d’un mouvement qui n’existait pas réellement.

Apolline s’arrêta une fois.

Juste une fois.

Quand une ombre, plus longue que les autres, sembla se détacher légèrement du sol.

Elle se figea.

Son souffle suspendu.

Ses yeux fixés.

Rien.

Juste le vent.

Encore.

Toujours.

Elle reprit sa marche.

Mais plus lentement.

La fatigue revenait.

Plus présente.

Plus lourde.

Elle la sentait maintenant dans ses jambes, dans la rigidité de ses épaules, dans la manière dont sa respiration demandait plus d’effort pour rester stable.

Mais ce n’était pas ça, le plus difficile.

C’était le vide.

L’absence de bruit.

L’absence de présence.

L’absence de confirmation.

Parce que tant que quelqu’un la suivait, elle savait quoi faire.

Fuir.

Observer.

S’adapter.

Mais maintenant…

Qu’est-ce qu’elle devait faire ?

La question s’installa lentement.

Insidieusement.

Et avec elle…

Une autre.

Et si ce n’était pas terminé ?

Elle serra légèrement la lanière de son sac.

Le métal à l’intérieur était toujours là.

Rassurant.

Et dangereux.

Puis, sans prévenir, une image traversa son esprit.

Un regard.

Pas celui d’un inconnu.

Pas celui d’un garde.

Celui de Naël.

Ses yeux.

Trop grands pour son âge.

Fixés sur elle.

Sa main.

Qui cherchait la sienne.

La pression.

Trop forte.

Pas de lui.

De l’autre.

L’homme.

Ses doigts.

Qui se refermaient.

Qui tiraient.

— Apolline—

La voix.

Coupée.

Elle cligna des yeux brusquement.

Le présent revint.

Violent.

Elle inspira.

Trop vite.

Puis plus lentement.

Non.

Pas maintenant.

Mais l’image resta.

Le bleu.

Sur son bras.

Plus tard.

Et la promesse.

Elle releva légèrement la tête.

Son regard se fixa devant elle.

Le fleuve continuait.

Le chemin aussi.

Et quelque part… Très loin derrière.

Quelque chose existait encore.

Peut-être. Ou peut-être pas.

Mais une chose était certaine.

Même seule…

Elle n’était pas libérée. Elle avait simplement changé de terrain. Et cette fois… Le danger ne venait peut-être plus de derrière elle.

Mais de ce qui l’attendait devant.

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