Chapitre 10

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Le fleuve ne changeait pas, et cette constance presque indifférente, presque insultante dans sa manière de continuer à exister sans se soucier de ce qu’elle venait de traverser, finit par s’imposer à Apolline comme quelque chose de profondément déstabilisant, car là où son esprit cherchait encore des réponses, des signes, une continuité logique entre ce qu’elle avait vécu et ce qu’elle vivait maintenant, le monde, lui, persistait dans une normalité qui n’avait rien de rassurant, bien au contraire.

Elle avançait toujours, mais sa marche avait perdu cette rigidité nerveuse propre à la fuite immédiate pour devenir quelque chose de plus dense, de plus réfléchi, presque plus lourd, comme si chaque pas n’était plus seulement un mouvement vers l’avant, mais une décision, une validation, une manière de vérifier que le sol, que l’espace, que le moment lui-même ne se déroberait pas sous elle sans prévenir.

Le terrain longeant le fleuve continuait de se resserrer par endroits, obligeant son corps à s’adapter sans cesse, à se plier à des contraintes physiques de plus en plus précises, où le moindre faux appui pouvait entraîner un déséquilibre, une perte de temps, ou pire encore, une chute dont elle ne pouvait pas anticiper les conséquences dans un environnement aussi instable.

Elle posait ses pieds avec une attention presque excessive, laissant parfois son poids en suspens une fraction de seconde avant de le transférer complètement, testant la solidité de la terre, la stabilité des pierres, la fiabilité de chaque surface avant de s’y engager réellement, et dans cette lenteur imposée, dans cette exigence constante, son esprit trouvait malgré lui des espaces pour dériver.

Et c’est là qu’elle l’entendit.

Un chant.

D’abord diffus, presque confondu avec le vent, comme une variation légère dans le flux sonore qui l’entourait depuis plusieurs minutes, puis plus distinct, plus structuré, composé de notes brèves, irrégulières, mais indéniablement vivantes.

Elle s’arrêta sans même s’en rendre compte.

Son corps réagit avant son esprit.

Ses épaules se figèrent légèrement.

Son souffle se suspendit.

Des oiseaux.

Le son venait des hauteurs, des branches plus fines qui surplombaient le passage, là où la lumière s’accrochait encore avant de disparaître complètement derrière l’horizon.

Un autre chant répondit au premier.

Puis un troisième.

Et soudain, ce qui n’était qu’un détail sonore devint une présence.

Apolline releva lentement la tête, ses yeux cherchant entre les feuillages les silhouettes qu’elle ne distinguait pas clairement, mais dont la présence était désormais indiscutable, inscrite dans l’air même qu’elle respirait.

Des oiseaux.

À Kareth, il n’y en avait jamais.

Pas vraiment.

Pas comme ça.

Peut-être quelques cris isolés, lointains, étouffés par la pierre, par la densité des constructions, par cette manière qu’avait la ville d’absorber les sons sans jamais les laisser s’installer réellement.

Mais jamais cela.

Jamais ce tissu sonore continu, vivant, presque léger, qui remplissait les espaces sans les saturer, qui existait sans se cacher, sans se briser.

Et ce contraste, au lieu de l’apaiser, la troubla davantage.

Parce que cela signifiait quelque chose de simple.

Ici…

le monde respirait encore.

Et elle ne savait plus vraiment si elle en faisait partie.

Elle resta immobile quelques secondes de plus, ses yeux toujours levés, son esprit tentant de concilier ce qu’elle entendait avec ce qu’elle ressentait, cette normalité presque fragile qui s’imposait à elle alors même que tout en elle restait tendu, sur le fil, incapable de se relâcher complètement.

Puis elle reprit sa marche.

Mais différemment.

Plus lentement.

Comme si chaque son, désormais, devait être intégré, analysé, replacé dans un ensemble qu’elle ne maîtrisait pas encore.

Le fleuve continuait de glisser à sa droite, son mouvement régulier contrastant avec l’imprévisibilité du terrain, et à mesure qu’elle avançait, les variations de relief se firent plus marquées, alternant entre des zones de terre humide, presque molle, où ses pas s’enfonçaient légèrement, et des surfaces plus dures, plus minérales, où le contact devenait sec, sonore, potentiellement traître.

À plusieurs reprises, elle dut ralentir davantage, cherchant des appuis plus sûrs, contournant des rochers, évitant des racines apparentes, ses mains venant parfois effleurer la pierre ou le tronc d’un arbre pour stabiliser son équilibre, chaque geste s’inscrivant dans une logique de survie discrète mais constante.

Puis, sans prévenir, cette sensation revint.

Pas un bruit précis.

Pas un mouvement identifiable.

Mais ce décalage.

Ce moment où le monde semblait identique…

mais légèrement déplacé.

Elle s’arrêta.

Plus nettement cette fois.

Ses yeux quittèrent le sol pour balayer l’espace autour d’elle, remontant lentement le long des pentes, glissant entre les troncs, s’attardant sur les zones d’ombre où quelque chose aurait pu se dissimuler sans être immédiatement visible.

Les oiseaux continuaient de chanter.

Le fleuve poursuivait son cours.

Le vent passait.

Tout était normal.

Et pourtant…

Elle recula légèrement, quittant le passage étroit pour rejoindre une zone plus abritée, où un ensemble d’arbres plus bas formait une couverture irrégulière, suffisante pour casser les lignes de vue sans complètement la dissimuler.

Là, elle s’accroupit.

Ses gestes changèrent.

Plus rapides.

Mais toujours contrôlés.

Elle ouvrit son sac, juste assez pour en extraire ce dont elle avait besoin, ses doigts se refermant sur un tissu plus sombre, plus neutre, moins reconnaissable, qu’elle tira vers elle sans faire de bruit.

Elle jeta un regard autour d’elle.

Encore.

Toujours.

Puis elle commença à se changer.

Ses mains glissèrent sous le tissu qu’elle portait, qu’elle retira avec une précision maîtrisée, évitant les frottements inutiles, les gestes brusques, chaque mouvement étant pensé non seulement pour être rapide, mais pour rester silencieux, discret, presque invisible.

L’air toucha sa peau.

Plus froid qu’elle ne l’avait anticipé.

Plus présent aussi.

Et pendant une fraction de seconde, cette sensation la ramena brutalement à son corps, à sa fatigue, à la tension accumulée dans ses muscles.

Mais elle ne s’y attarda pas.

Elle passa le nouveau vêtement.

L’ajusta.

Tira légèrement sur le tissu pour qu’il tombe correctement, pour qu’il casse les lignes trop nettes de sa silhouette, pour qu’il s’intègre mieux à l’environnement.

Puis elle retira ses bottes.

Lentement.

Une.

Puis l’autre.

Ses pieds rencontrèrent le sol humide, et le froid remonta immédiatement, vif, presque mordant, mais elle resta immobile juste assez longtemps pour ne pas perdre l’équilibre, avant d’enfiler la seconde paire, plus usée, plus souple, moins bruyante sur les surfaces dures.

Elle rangea les anciennes dans le sac, referma celui-ci avec un soin presque excessif, puis s’arrêta.

Complètement.

Écouter.

Les oiseaux.

Toujours.

Le fleuve.

Toujours.

Le vent.

Toujours.

Mais rien d’autre.

Et c’était précisément ce qui n’allait pas.

Elle passa une main dans ses cheveux, les attacha plus bas, plus serrés, puis, après une hésitation presque imperceptible, elle frotta ses doigts dans la terre humide avant de les passer sur certaines zones encore trop claires de son vêtement, assombrissant le tissu, brisant les contrastes, effaçant ce qui pouvait attirer l’œil.

Se fondre.

Ses gestes ralentirent.

Puis cessèrent.

Elle resta accroupie.

Immobile.

Et cette sensation revint.

Plus nette.

Plus précise.

Quelque chose.

Elle se redressa d’un coup, son regard balayant l’espace avec une rapidité contenue, analysant les formes, les ombres, les reliefs, cherchant une incohérence, un mouvement, un détail qui ne correspondrait pas.

Rien.

Mais son cœur battait plus vite.

Parce que maintenant…

elle comprenait.

Ce n’était pas l’absence qui était inquiétante.

C’était le fait que tout…

fonctionnait trop bien.

Les oiseaux chantaient.

Le vent passait.

Le fleuve coulait.

Comme si rien ne pouvait exister en dehors de ça.

Comme si ce qu’elle avait vu…

n’avait jamais été là.

Elle referma son sac.

Se redressa complètement.

Puis reprit sa marche.

Mais cette fois…

elle ne marchait plus pour avancer.

Elle marchait pour ne pas rester.

Et quelque part, profondément, une pensée s’imposa, lente, froide, impossible à ignorer.

Si le monde autour d’elle pouvait être aussi vivant…

Alors pourquoi avait-elle l’impression d’être la seule chose…

qui ne l’était plus vraiment ?

Le jour ne tombait pas réellement sur cette portion du monde, il ne s’effondrait pas comme une masse compacte qui disparaîtrait derrière une ligne nette, mais se désagrégeait lentement, presque imperceptiblement, comme si la lumière elle-même hésitait à quitter les lieux, s’accrochant aux branches les plus hautes, se fragmentant entre les feuillages irréguliers, se brisant contre les aspérités du terrain pour ne laisser derrière elle qu’une clarté trouble, diffuse, incapable de trancher entre le visible et l’ombre, et qui donnait à tout ce qui entourait Apolline une texture incertaine, mouvante, presque trompeuse.

Elle ralentit sans vraiment s’en rendre compte, non pas parce que son corps l’y forçait immédiatement, mais parce que quelque chose dans l’air avait changé, quelque chose de presque imperceptible mais suffisant pour que son instinct, toujours en avance sur sa réflexion, lui impose une vigilance plus fine, plus étirée, comme si le monde lui-même retenait son souffle en attendant qu’elle fasse un choix.

Le fleuve, désormais en retrait derrière elle, ne se manifestait plus que par une présence sonore étouffée, un glissement continu et régulier qui s’écrasait doucement contre les berges invisibles, un bruit presque rassurant dans sa constance mais qui, paradoxalement, accentuait encore davantage le silence du reste, comme si tout ce qui n’était pas ce flux d’eau s’était retiré pour lui laisser toute la place.

Le terrain, lui, devenait plus capricieux, plus exigeant, alternant entre des zones où la terre se dérobait légèrement sous ses pas, molle et humide, et d’autres où la roche affleurait brutalement, dure, irrégulière, forçant son pied à se poser avec une précision calculée sous peine de glisser ou de perdre l’équilibre.

Chaque pas demandait une décision.

Chaque déplacement devenait une suite d’ajustements presque invisibles, mais constants.

Et dans cette lenteur imposée, dans cette attention étirée à l’extrême, son corps commença à parler.

Pas violemment.

Pas encore.

Mais dans cette accumulation discrète de signaux qu’elle connaissait trop bien pour les ignorer : une tension qui persistait dans ses épaules même lorsqu’elle ne portait rien, une respiration qui, sans devenir réellement difficile, demandait un effort supplémentaire pour rester silencieuse et régulière, et cette sensation diffuse, presque sourde, que ses muscles continuaient de fonctionner, mais qu’ils commençaient à puiser dans quelque chose de plus profond.

Elle s’arrêta.

Pas longtemps.

Juste assez pour laisser ses yeux parcourir l’espace autour d’elle avec une attention renouvelée, plus méthodique, plus lente, glissant d’un tronc à l’autre, d’une zone d’ombre à une irrégularité du terrain, analysant non seulement ce qu’elle voyait, mais ce qui pourrait être caché derrière, au-delà, dans ces angles morts que la lumière ne révélait jamais complètement.

Un abri.

Pas un endroit sûr.

Pas un lieu où elle pourrait réellement se reposer.

Mais quelque chose qui casserait sa silhouette.

Quelque chose qui la rendrait… moins visible.

Elle le repéra après plusieurs secondes d’observation.

Une structure basse, presque effondrée sur elle-même, dont les restes semblaient appartenir à un autre temps, une autre utilisation, quelque chose que la forêt avait commencé à reprendre sans encore totalement l’effacer, comme si elle hésitait entre la détruire et l’absorber.

Un mur subsistait encore, partiellement debout, penché légèrement vers l’intérieur, couvert de mousse sombre et de traces d’humidité qui dessinaient des lignes irrégulières sur la pierre, tandis que ce qui restait de la charpente s’était affaissé en un enchevêtrement de bois cassé, de branches mortes et de végétation qui s’y était accrochée au fil du temps.

De loin, cela n’était qu’une anomalie du terrain.

De près, c’était suffisant.

Elle ne s’en approcha pas directement.

Son corps dévia naturellement, traçant une trajectoire plus large, plus lente, décrivant une courbe qui lui permettait de changer d’angle, d’observer la structure sous plusieurs perspectives, cherchant un mouvement, une trace, un détail qui trahirait une présence récente.

Ses pas se firent plus légers.

Plus espacés.

Son poids se répartissant différemment à chaque appui pour éviter tout bruit inutile.

Rien.

Pas de branches cassées récemment.

Pas de trace fraîche dans la terre.

Pas d’odeur inhabituelle.

Elle s’en approcha alors.

Progressivement.

Réduisant la distance sans jamais relâcher complètement son attention, ses yeux continuant d’anticiper ce qui pourrait surgir, ce qui pourrait bouger, ce qui pourrait déjà être là sans se montrer.

Puis elle franchit l’entrée.

L’intérieur n’était pas réellement fermé.

Plutôt contenu.

Le mur coupait une partie du vent, la structure effondrée créait une ombre plus dense, plus compacte, et le sol, bien que recouvert de débris, offrait une surface relativement stable, sèche par endroits, légèrement poussiéreuse, avec cette odeur particulière des lieux abandonnés où le bois, la pierre et le temps se mêlent sans jamais disparaître complètement.

Elle resta debout.

Quelques secondes.

Sans bouger.

Écouter.

Le vent.

Les feuilles.

Les oiseaux.

Toujours.

Aucun pas.

Aucune respiration.

Alors elle s’accroupit.

Lentement.

Ses articulations absorbant le mouvement sans produire de bruit, ses doigts effleurant brièvement le sol pour stabiliser sa descente, avant de poser son sac à côté d’elle avec une précaution presque excessive.

Mais elle ne s’assit pas.

Pas encore.

Ses mains se mirent à travailler.

Sans réflexion consciente.

Elle ramassa trois petits cailloux, les observa rapidement pour en évaluer la forme, le poids, la stabilité, puis les plaça près de l’ouverture, non pas au centre, mais légèrement décalés, à des endroits où un passage les déplacerait sans qu’un regard extérieur puisse immédiatement comprendre qu’ils avaient été positionnés volontairement.

Elle en prit un autre.

Le glissa près du mur.

Puis un dernier, plus discret, qu’elle posa derrière elle, dans une zone où seul un mouvement précis pourrait l’atteindre.

Ensuite, elle saisit un morceau de bois instable, l’ajusta légèrement, le repositionna de manière à ce qu’il tienne en équilibre précaire, prêt à basculer au moindre contact.

Des pièges silencieux.

Pas pour arrêter.

Mais pour prévenir.

Elle recula légèrement.

Puis, enfin, elle s’assit.

Son dos rencontra la pierre.

Froide.

Plus froide qu’elle ne l’avait anticipé.

Et cette sensation remonta lentement le long de sa colonne, s’installant sans brutalité mais sans douceur non plus, comme un rappel constant de l’environnement dans lequel elle se trouvait.

Ses jambes restèrent repliées.

Son corps légèrement incliné vers l’avant.

Prêt.

Toujours prêt.

Elle ferma les yeux.

Et immédiatement…

le repos lui échappa.

Son esprit se mit en mouvement.

Rapide.

Structuré.

Le palais.

Les marches.

La hauteur.

Le froid sous les pieds.

Les couloirs.

Les tapisseries.

Les gardes immobiles.

Elle inspira lentement.

Plus profondément.

Ce n’était pas un souvenir.

C’était une reconstruction.

Son esprit traçait des lignes, reconstruisait des volumes, repositionnait des éléments qu’elle n’avait vus qu’une seule fois, mais qu’elle avait enregistrés avec cette précision propre à ceux qui savent que chaque détail peut devenir vital.

L’entrée principale.

Impossible.

Toujours.

Les accès secondaires.

Peut-être.

Les cuisines.

Les passages de service.

Les zones moins surveillées.

Mais les rumeurs.

Plus de gardes.

Plus de rondes.

Les serrures changées.

Elle rouvrit les yeux.

Le plafond irrégulier ne lui apporta aucune réponse.

Alors elle recommença.

Différemment.

Si les entrées visibles étaient renforcées…

alors il fallait passer ailleurs.

Par le bas.

Les égouts.

L’idée s’imposa plus clairement cette fois, prenant forme dans son esprit avec une précision nouvelle, accompagnée immédiatement par les sensations qu’elle impliquait : l’humidité stagnante, les odeurs lourdes, le bruit étouffé de l’eau, mais aussi les accès directs, invisibles, les connexions avec l’intérieur du palais que peu surveilleraient vraiment.

Peut-être.

Un doute glissa.

Et si eux aussi…

avaient prévu ça ?

Elle serra légèrement les mâchoires.

Elle ne pouvait pas tout prévoir.

Mais elle pouvait se préparer.

Ses doigts glissèrent vers son sac.

Elle l’ouvrit.

Lentement.

Sans bruit.

Le métal poli.

Elle le prit.

Le sentit.

Le fit pivoter entre ses doigts pour tester sa prise, son équilibre, la fluidité de son mouvement, s’assurant que même dans l’urgence, même sans regarder, son geste resterait précis.

Puis elle le rangea.

La corde.

Elle la sortit légèrement, vérifia le nœud, tira dessus pour s’assurer de sa solidité, avant de la replacer exactement comme elle l’avait trouvée.

Un outil plus fin.

Plus discret.

Elle le déplaça.

Plus accessible.

Chaque geste était une anticipation.

Chaque ajustement une manière de gagner une seconde.

Une seule.

Mais suffisante.

Elle referma le sac.

Puis resta immobile.

La nuit s’installait maintenant.

Vraiment.

Les oiseaux s’étaient espacés.

Le vent s’était alourdi.

Et dans cette transition lente, presque étouffée, une pensée s’imposa.

Demain.

Pas comme une idée.

Pas comme une possibilité.

Comme une limite.

Elle laissa enfin son corps céder légèrement, ses épaules s’affaissant contre la pierre, sa tête venant se poser contre le mur, ses yeux se fermant une fraction de seconde de plus que nécessaire.

Mais même là…

elle ne dormait pas.

Elle attendait.

Et dans cette attente, quelque chose se resserrait.

Pas une peur.

Mais la certitude froide que, cette fois…

il n’y aurait pas de retour en arrière.

Le temps ne s’était pas vraiment écoulé.

Il ne s’était pas déroulé comme une suite logique d’instants qui s’enchaînent, ni même comme une progression lente vers quelque chose de plus clair ou de plus simple, mais plutôt comme une matière compacte, presque figée, dans laquelle Apolline avait l’impression d’être restée coincée, incapable de dire depuis combien de temps elle était là, adossée contre ce tronc rugueux dont les aspérités s’enfonçaient progressivement dans son dos sans qu’elle ne prenne la peine de changer de position, comme si cette gêne physique, discrète mais constante, lui permettait au moins de rester ancrée dans quelque chose de réel, de tangible, face à tout ce qui, en elle, commençait à dériver.

Ce n’était pas du repos.

Ce n’était même pas une pause.

C’était une suspension fragile, instable, entre ce qu’elle avait déjà fait — quitter, trahir, décider — et ce qu’elle n’avait plus le droit de rater, ce qui, désormais, ne dépendait plus seulement de sa volonté mais de sa capacité à ne pas flancher au moment précis où tout exigerait d’elle une précision parfaite.

Son regard ne tenait pas en place.

Il glissait sans cesse, incapable de se fixer durablement sur un point, passant d’une branche à une zone d’ombre, du sol légèrement irrégulier aux lignes brisées de l’écorce en face d’elle, comme si son esprit refusait catégoriquement de ralentir, comme si rester immobile signifiait ouvrir une brèche dans laquelle quelque chose — un souvenir, une peur, une image — pourrait s’engouffrer sans qu’elle ne puisse l’arrêter.

Elle inspira.

L’air était plus propre ici.

Plus léger.

Moins chargé que celui de la ville, moins épais que celui des ruelles humides où chaque respiration semblait devoir se frayer un passage à travers la suie, la poussière et les restes de vie accumulés sur les murs.

Et pourtant… il passait mal.

Comme si quelque chose, en elle, refusait de l’accueillir pleinement.

Comme si sa gorge s’était resserrée sans qu’elle en ait conscience, transformant chaque inspiration en effort discret mais réel.

Elle ferma les yeux.

Une seconde seulement.

Mais c’était suffisant.

L’image surgit sans prévenir.

Pas complète.

Pas nette.

Mais violente dans sa simplicité.

Une main.

Pas la sienne.

Trop grande.

Trop ferme.

Refermée sur un bras trop petit.

Elle rouvrit les yeux brusquement, comme si le simple fait de rester une fraction de seconde de plus dans cette obscurité intérieure risquait de donner au souvenir une forme plus précise, plus difficile à repousser.

Le présent revint d’un coup.

Trop net.

Trop rapide.

Elle expira plus fort, presque comme si elle cherchait à expulser quelque chose qui n’avait même pas encore complètement pris forme.

— Pas maintenant.

Sa voix lui échappa, basse, légèrement rauque, comme si elle n’avait pas été utilisée depuis trop longtemps, et ce simple son, aussi faible soit-il, sembla suffire à repousser l’image, à la forcer à reculer dans un coin de sa mémoire où elle resterait, en attente, prête à revenir au moindre relâchement.

Ses doigts se crispèrent légèrement sur la lanière de son sac.

Puis elle se força à bouger.

Parce que rester immobile devenait dangereux.

Pas à cause de ce qui l’entourait.

Mais à cause de ce qui se passait en elle.

Elle se redressa un peu trop vite, sans prendre le temps de stabiliser son équilibre, et immédiatement, le monde sembla vaciller légèrement, un vertige bref mais suffisamment marqué pour la faire tendre la main vers le tronc derrière elle, ses doigts glissant une fraction de seconde sur l’écorce humide avant de trouver une prise.

Son cœur accéléra.

Pas violemment.

Mais assez pour qu’elle le sente.

Présent.

Trop présent.

Elle resta là, immobile, le temps que la sensation se stabilise, que le sol cesse de bouger sous ses pieds, que son corps retrouve un semblant de contrôle.

— Concentre-toi.

Cette fois, sa voix était plus basse, plus ancrée, comme si elle cherchait à se raccrocher à quelque chose de solide, quelque chose qui ne dépendait pas de ses émotions.

Elle inspira.

Puis expira lentement.

Et recommença.

Ses gestes reprirent, mais ils n’étaient plus aussi fluides, plus aussi précis qu’elle en avait l’habitude, comme si une fine couche d’hésitation s’était glissée entre sa volonté et son corps, ralentissant imperceptiblement chaque mouvement.

Elle ouvrit son sac.

Ses doigts cherchèrent le tissu.

Mais ils mirent une fraction de seconde de trop à le trouver.

Rien d’important.

Rien de visible.

Et pourtant, elle le sentit immédiatement.

Cette micro-hésitation.

Ce décalage.

Elle sortit le tissu.

Le déplia.

Et resta immobile.

Pas à cause de l’objet.

Mais à cause de ce qu’il représentait.

Ce n’était plus une préparation abstraite.

Plus une idée.

C’était concret.

Immédiat.

Irréversible.

Elle avala sa salive.

Plus difficilement qu’elle ne l’aurait voulu.

Puis elle se mit en mouvement.

Ses gestes furent plus rapides.

Un peu trop.

Son pied accrocha une racine dissimulée sous les feuilles.

Le choc fut léger.

Mais suffisant pour la déséquilibrer légèrement.

Elle se rattrapa.

Mais cette fois, l’agacement monta immédiatement.

Pas violent.

Mais sec.

— Sérieusement…

Un souffle, presque inaudible, mais chargé de cette frustration qu’elle ne pouvait pas se permettre.

Elle s’arrêta.

Net.

Ferma les yeux une seconde.

Respira.

Et recommença.

Plus lentement.

Plus consciemment.

Ses vêtements quittèrent sa peau avec une précision retrouvée, mais cette précision demandait maintenant un effort qu’elle n’avait jamais eu à fournir auparavant, chaque geste étant surveillé, contrôlé, presque disséqué par une attention trop présente.

Le nouveau tissu glissa contre elle.

Plus sec.

Moins familier.

Elle ajusta les attaches.

Mais ses doigts tremblaient légèrement.

À peine.

Mais suffisamment pour qu’elle doive s’y reprendre.

Une fois.

Puis une deuxième.

Et cette fois, elle sentit une pointe d’agacement plus nette.

Parce que ce n’était pas censé arriver.

Pas maintenant.

Pas à ce moment précis.

Elle termina malgré tout.

Ses anciens vêtements furent pliés, mais moins soigneusement que d’habitude, compressés rapidement avant d’être rangés dans le sac, protégés mais sans cette rigueur méthodique qui la caractérisait habituellement.

Elle referma le sac.

Trop vite.

Le bruit.

Léger.

Mais réel.

Elle se figea instantanément.

Son cœur cogna plus fort.

Ses yeux se levèrent.

Chaque son autour d’elle sembla s’amplifier.

Le vent dans les branches.

Le froissement des feuilles.

Un oiseau.

Puis un autre.

Puis... rien.

Un silence relatif.

Mais suffisant pour que son esprit s’emballe légèrement, imaginant des présences là où il n’y avait peut-être rien.

Elle resta immobile.

Longtemps.

Bien plus longtemps que nécessaire.

Puis, lentement, elle relâcha ses épaules.

— C’est rien…

Mais elle n’en était pas complètement certaine.

Et ce doute resta.

Léger.

Mais présent.

Sous la peau.

Elle passa une main sur son visage, sentant cette fatigue qui n’était plus seulement physique, mais mentale, plus insidieuse, plus dangereuse, celle qui rend les pensées moins nettes, moins fiables, celle qui introduit des erreurs là où il n’y en avait pas avant.

Ça, c’était un vrai problème.

Elle sortit l’outil.

Le métal froid contre ses doigts la ramena immédiatement.

Plus efficacement que tout le reste.

Elle le fixa.

Longuement.

Comme si tout pouvait se résumer à ça.

Puis elle le serra légèrement.

— C’est pour ça.

Le reste n’existait plus vraiment.

Elle le glissa dans sa manche, avec une précision retrouvée, presque mécanique, comme un geste appris, répété, maîtrisé, une ancre à laquelle elle pouvait se raccrocher.

Puis elle se mit en mouvement.

Sans attendre davantage.

Parce que rester immobile devenait insupportable.

Les premiers pas furent légèrement hésitants, son corps mettant un instant à retrouver ses repères, à réajuster son équilibre, à réactiver ces automatismes qui lui avaient toujours permis de se déplacer sans bruit, sans trace.

Puis, progressivement, ça revint.

Le silence.

La précision.

Le choix des appuis.

Mais quelque chose avait changé.

Elle n’était plus dans l’observation.

Elle était dans l’approche.

Et ça…

ça modifiait tout.

Les arbres commencèrent à s’espacer, lentement, laissant apparaître des zones plus ouvertes, plus exposées, où chaque déplacement devenait un risque calculé, où chaque mètre gagné demandait une attention accrue.

Elle ralentit.

Puis s’arrêta derrière un tronc plus large.

Sa respiration était plus courte.

Plus contrôlée.

Mais plus présente.

Elle observa.

Longuement.

Et c’est là qu’elle les vit.

Pas clairement.

Pas entièrement.

Mais assez pour comprendre.

Une lumière.

Fixe.

Lointaine.

Puis une autre.

Plus basse.

Qui bougea.

Un garde.

Ou une ronde.

Son cœur se resserra légèrement.

— Trop tôt…

Elle n’était pas prête à les voir aussi vite.

Pas aussi près.

Elle recula légèrement.

Un pas.

Puis un autre.

Son pied glissa légèrement sur la terre humide.

Elle se rattrapa.

Encore.

Une erreur.

Sa mâchoire se crispa.

— Concentre-toi…

Mais cette fois…

ça ne suffisait plus complètement.

Parce que ce n’était plus un plan.

Ce n’était plus une idée.

C’était réel.

Immédiat.

Et pour la première fois depuis qu’elle avait quitté la cache…

une pensée claire, nette, impossible à ignorer, traversa son esprit :

Et si je n’y arrivais pas ?

La question resta.

Suspendue.

Et cette fois…

elle ne la repoussa pas immédiatement.

Parce qu’au fond…

elle n’était plus certaine de pouvoir le faire sans y laisser quelque chose.

Quelque chose de trop important pour être récupéré ensuite.

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