Chapitre 11
La nuit n’était pas encore complètement tombée lorsque le palais de Lysoria apparut enfin dans toute son étrangeté, dominant la cité non pas comme une simple construction, mais comme une anomalie, une présence irréelle plantée au cœur du monde, et Apolline, immobile dans l’ombre des derniers arbres, sentit immédiatement que quelque chose n’était pas seulement imposant ici — c’était profondément dérangeant.
Elle ne bougea pas.
Pas tout de suite.
Parce que ce qu’elle regardait…
n’était pas de la pierre.
Son regard glissa lentement le long des murailles, et plus elle observait, plus la réalité s’imposait avec une clarté froide : le palais n’était pas bâti comme le reste de la cité. Là où Lysoria, la ville, respirait la pierre, le bois, la vie maîtrisée mais tangible… le palais, lui, semblait avoir été extrait d’autre chose.
Un cristal.
Sombre.
Pas noir.
Pas complètement.
Mais traversé de reflets profonds, instables, comme si la lumière s’y perdait au lieu de s’y refléter, comme si chaque surface absorbait le monde au lieu de le renvoyer.
Les murs n’étaient pas lisses.
Pas vraiment.
Ils vibraient légèrement sous les variations de lumière, captant les dernières lueurs du jour pour les transformer en reflets irréguliers, mouvants, presque vivants, donnant l’impression que le palais respirait lentement, imperceptiblement, comme une entité endormie.
Apolline plissa légèrement les yeux.
C’était…
difficile à fixer.
Son regard glissait dessus sans jamais vraiment s’accrocher, comme si son esprit refusait d’enregistrer complètement la forme du lieu, comme si quelque chose dans cette matière échappait à une compréhension simple.
Le palais de Lysoria ne dominait pas seulement la cité.
Il la déformait.
Les tours s’élevaient en angles trop nets, trop parfaits, leurs arêtes captant la lumière des torches pour la fragmenter en éclats sombres, et entre elles, les remparts formaient une ligne continue qui semblait presque liquide par moments, comme si le cristal lui-même n’était pas totalement figé.
Et pourtant…
Tout tenait.
Parfaitement.
Apolline inspira lentement.
L’air ici était plus froid.
Pas simplement frais.
Froid.
Comme si le cristal aspirait la chaleur autour de lui.
Comme si s’en approcher revenait à entrer dans un espace où le vivant perdait doucement sa place.
Elle baissa légèrement les yeux.
Devant elle, la cour extérieure s’étendait, parfaitement entretenue, presque trop nette pour être réelle, et ce contraste renforçait encore l’étrangeté du palais : les jardins étaient vivants, maîtrisés, structurés… mais juste derrière eux, le cristal sombre imposait une présence qui ne ressemblait à rien de naturel.
Une fontaine trônait au centre.
L’eau y coulait.
Claire.
Pure.
Mais même elle semblait différente ici.
Comme si ses reflets se perdaient dans les surfaces du palais au lieu de s’y accrocher.
Apolline tendit légèrement l’oreille.
Les sons étaient… étouffés.
Pas absents.
Mais absorbés.
Le cliquetis des armures des gardes semblait plus sourd, comme retenu.
Le bruit des bottes sur le gravier ne portait pas.
Les voix basses se perdaient presque immédiatement.
Comme si le palais avalait le bruit.
Comme si rien ne devait résonner ici.
Et ça…
c’était pire que le silence.
Elle resta immobile.
Observant.
Apprenant.
Les gardes, eux, n’étaient pas affectés.
Ou du moins, ils n’en montraient rien.
Leurs patrouilles étaient précises, régulières, leurs trajectoires parfaitement maîtrisées, et leurs silhouettes se découpaient parfois dans les reflets du cristal, déformées, étirées, multipliées selon l’angle.
Pendant une seconde, Apolline crut en voir plus qu’il n’y en avait réellement.
Une silhouette en trop.
Un mouvement décalé.
Mais quand elle fixa l’endroit…
Il n’y avait rien.
Juste un reflet.
Ou pas.
Elle serra légèrement les mâchoires.
Ce lieu était dangereux.
Pas seulement à cause des gardes.
Mais à cause de ce qu’il faisait à la perception.
Ses doigts glissèrent instinctivement vers sa manche, effleurant le métal dissimulé, et ce contact solide, réel, tangible, fut presque rassurant face à ce décor qui ne l’était pas.
Elle n’était pas là pour comprendre.
Elle était là pour agir.
Son regard remonta vers les hauteurs du palais.
Les fenêtres.
Certaines éclairées.
Mais la lumière…
n’en sortait pas normalement.
Elle semblait filtrée.
Brisée.
Comme si le cristal la retenait, la fragmentait avant de la laisser passer.
Ce qui se passait à l’intérieur…
restait à l’intérieur.
Elle recula légèrement, s’enfonçant davantage dans l’ombre des arbres, utilisant le contraste entre le vivant et ce cristal mort pour masquer sa présence, puis elle se déplaça lentement, contournant la pente principale, cherchant un angle, une approche moins exposée.
Le sol sous ses pieds changea.
Plus sec.
Plus instable.
Mais surtout…
plus froid.
Même la terre semblait affectée par la proximité du palais.
Elle ralentit.
Chaque pas calculé.
Chaque appui contrôlé.
Son regard ne quittait pas les murs de cristal.
Elle cherchait.
Une faille.
Mais plus elle observait…
plus une évidence s’imposait :
Il n’y en avait pas.
Parce que ce lieu n’était pas conçu comme les autres.
Il n’était pas construit pour être attaqué.
Il était construit pour être inaccessible.
Un léger bruit la fit se figer.
Elle se plaqua contre un tronc, sa respiration se ralentissant immédiatement, et ses yeux se déplacèrent vers la source.
Deux gardes.
Leurs silhouettes se déformaient légèrement dans les reflets du cristal derrière eux, créant l’illusion d’un troisième mouvement, d’une présence en trop qui disparaissait dès qu’on la fixait.
Apolline ne bougea pas.
Pas un muscle.
Elle observa.
Leur rythme.
Leur trajectoire.
Leur vigilance.
Ils ne cherchaient rien.
Ils confirmaient que rien ne devait exister.
Ils passèrent.
Sans la voir.
Mais le malaise resta.
Parce que dans les reflets sombres du palais…
elle avait cru voir quelque chose d’autre.
Quelque chose qui ne correspondait pas aux gardes.
Quelque chose…
qui bougeait autrement.
Elle resta immobile encore quelques secondes.
Puis se détacha lentement.
Son cœur battait plus vite.
Pas de panique.
Mais une tension différente.
Plus profonde.
Elle reprit sa progression.
Plus basse.
Plus lente.
Plus précise.
Le palais de Lysoria se rapprochait.
Et avec lui…
une sensation grandissante.
Comme si elle n’approchait pas simplement un lieu.
Mais quelque chose qui pouvait la voir.
Elle secoua imperceptiblement la tête.
Pas maintenant.
Elle atteignit enfin un point plus bas, près d’un muret secondaire, où le cristal laissait place à une structure de soutien plus ancienne, plus brute.
Elle s’accroupit.
Observa.
Le gravier.
Les traces.
Les passages.
Et là…
Un détail.
Minime.
Une zone moins exposée à la lumière.
Un angle où les reflets du cristal devenaient confus, presque aveuglants.
Un endroit…
où voir devenait difficile.
Et donc…
où être vu pouvait l’être aussi.
Ses yeux s’y accrochèrent.
Son esprit calcula.
Distances.
Angles.
Temps.
Respiration.
Tout se mit en place.
Pas parfaitement.
Mais suffisamment.
Elle inspira lentement.
Puis expira.
Et pour la première fois depuis qu’elle avait vu le palais de Lysoria…
Elle avança.
Vers lui.
Le moment ne s’imposa pas comme une évidence.
Il ne vint pas avec une certitude nette, ni avec ce basculement clair qui transforme l’attente en action.
Il s’installa lentement.
Dans la respiration.
Dans la tension des muscles.
Dans cette impression diffuse que rester immobile devenait plus dangereux qu’avancer.
Apolline ne réfléchit pas davantage.
Parce que réfléchir trop longtemps, ici, face à ce palais de cristal sombre qui semblait absorber autant la lumière que les hésitations, revenait à laisser le doute s’installer, et le doute, elle le savait, n’était pas un frein… mais une erreur.
Elle ajusta légèrement sa position, accroupie dans l’ombre, ses doigts glissant avec précision vers la lanière de son sac qu’elle tira doucement à elle, contrôlant le moindre frottement, le moindre son, comme si l’air lui-même pouvait la trahir, puis elle en sortit une corde fine, roulée serrée, dont la texture rêche lui rappela immédiatement les nuits passées à apprendre, à répéter, à échouer sans bruit.
Le cristal.
Elle releva les yeux.
Ce matériau n’était pas comme la pierre.
Il ne présentait pas d’aspérités naturelles, pas de fissures évidentes, pas de prises fiables.
Mais il n’était pas parfaitement lisse non plus.
Et c’était là que résidait sa seule chance.
Elle observa encore.
Longuement.
Les arêtes.
Les angles.
Les légères irrégularités là où les surfaces se rejoignaient.
Des lignes.
Presque invisibles.
Mais suffisantes.
Elle inspira lentement.
Puis se redressa.
Pas complètement.
Juste assez pour réduire la distance.
Chaque pas fut mesuré, contrôlé, posé avec une précision presque irréelle sur le gravier qu’elle évitait autant que possible, cherchant les zones de terre plus compactes, plus silencieuses, et lorsqu’elle atteignit enfin le muret secondaire, elle s’y appuya à peine, juste assez pour stabiliser son corps sans produire de vibration.
Elle était proche maintenant.
Trop proche pour reculer.
Le cristal sombre se dressait devant elle, imposant, silencieux, et à cette distance, l’effet était encore plus perturbant : elle ne voyait plus simplement une surface… mais une profondeur trouble, comme si quelque chose existait derrière, quelque chose d’inaccessible, d’indéfinissable, qui déformait subtilement les contours de ce qu’elle regardait.
Elle détourna légèrement les yeux.
Pas par peur.
Par instinct.
Se concentrer.
Toujours.
Elle déroula lentement la corde, vérifiant d’un geste rapide mais précis les nœuds déjà en place, les boucles renforcées, les points d’accroche, puis elle sortit l’outil métallique qu’elle avait récupéré, ce petit objet apparemment insignifiant, mais dont la forme particulière lui permettait de se fixer dans des angles impossibles.
Ses doigts s’activèrent.
Silencieux.
Habitués.
Elle attacha l’outil à l’extrémité de la corde, testant la tension, la solidité, tirant légèrement pour s’assurer que rien ne céderait au moment critique, puis elle leva les yeux vers la hauteur qu’elle avait choisie.
Pas la plus directe.
Pas la plus courte.
Mais la moins exposée.
Un angle où les reflets du cristal brouillaient la vision, où les torches ne portaient pas complètement, où les gardes passaient… sans vraiment voir.
Elle attendit.
Un passage.
Deux.
Elle compta les secondes.
Le rythme.
Puis…
Elle lança.
Le mouvement fut rapide.
Précis.
L’outil s’éleva dans l’air sans bruit notable, décrivant une courbe maîtrisée avant de venir se loger dans un angle du cristal avec un léger choc sourd, presque étouffé, comme si la matière elle-même absorbait l’impact.
Apolline ne bougea pas immédiatement.
Elle attendit.
Un battement.
Puis deux.
Aucun cri.
Aucun mouvement.
Elle tira doucement sur la corde.
Une fois.
Puis une deuxième.
La tension répondit.
Solide.
Accrochée.
Elle inspira.
Et commença à grimper.
Les premiers mouvements furent les plus dangereux.
Toujours.
Parce que le corps n’était pas encore complètement engagé, parce que l’équilibre restait fragile, parce que le moindre faux appui pouvait provoquer un bruit, une chute, une erreur irréversible.
Ses pieds cherchèrent des points d’appui.
Minimes.
Instables.
Ses doigts se crispèrent sur la corde, contrôlant chaque traction, chaque déplacement, son corps se rapprochant progressivement de la surface froide du cristal.
Le contact fut immédiat.
Brutal.
Froid.
Plus que ce qu’elle avait imaginé.
Comme si la chaleur quittait sa peau au moment même où elle touchait la surface.
Elle serra légèrement les dents.
Continua.
Lentement.
Très lentement.
Chaque mouvement était calculé.
Chaque respiration contrôlée.
Elle ne regardait pas en bas.
Jamais.
Elle ne regardait pas en haut non plus.
Juste…
là où elle posait ses mains.
Ses pieds.
Encore.
Encore.
Encore.
Le cristal réagissait étrangement sous ses doigts.
Pas glissant.
Mais pas stable non plus.
Comme si la surface ne répondait pas toujours de la même manière, comme si certaines zones offraient une adhérence inattendue tandis que d’autres semblaient se dérober légèrement, imperceptiblement, obligeant son corps à s’adapter en permanence.
Une erreur.
Minime.
Son pied glissa.
Pas complètement.
Mais suffisamment pour que son corps se déséquilibre légèrement, tirant brusquement sur la corde, provoquant une tension plus forte, un frottement sec contre la surface.
Elle se figea immédiatement.
Son cœur s’accéléra.
Trop vite.
Elle retint sa respiration.
Écouta.
Le silence.
Toujours.
Mais pas rassurant.
Jamais.
Elle resta immobile plusieurs secondes.
Puis reprit.
Plus lentement.
Plus précisément encore.
Le temps se déforma.
Chaque mouvement semblait durer trop longtemps.
Chaque mètre gagné paraissait insignifiant face à la distance restante.
Et pourtant…
Elle avançait.
Elle monta.
Jusqu’à atteindre une première arête plus marquée, où elle put enfin stabiliser légèrement sa position, ses pieds trouvant un appui plus sûr, ses bras relâchant une fraction de la tension accumulée.
Elle ne s’arrêta pas vraiment.
Mais elle ralentit.
Juste assez pour analyser la suite.
Au-dessus.
Une fenêtre.
Haute.
Étroitement encadrée par le cristal.
Pas ouverte.
Mais pas complètement fermée non plus.
Un espace.
Minime.
Mais réel.
Ses yeux s’y fixèrent.
C’était là.
Elle reprit son ascension.
Les derniers mètres furent les plus difficiles.
La fatigue commençait à s’installer dans ses bras, une tension sourde qui tirait sur ses muscles, rendant chaque traction légèrement plus lourde, chaque mouvement plus exigeant, et le froid du cristal n’aidait pas — il s’infiltrait dans ses doigts, dans ses poignets, rendant la prise moins fiable.
Mais elle continua.
Parce qu’elle n’avait pas le choix.
Enfin…
Ses doigts atteignirent le rebord.
Elle s’y accrocha.
Tira.
Son corps se hissa lentement, contrôlé, jusqu’à ce que son buste passe au niveau de l’ouverture, puis elle se figea à nouveau, à moitié suspendue, à moitié appuyée, son regard glissant à l’intérieur.
L’obscurité.
Pas totale.
Mais différente.
Filtrée.
Comme si la lumière n’entrait pas ici de la même manière.
Elle écouta.
Rien.
Pas de voix.
Pas de pas.
Juste un silence dense.
Épais.
Elle passa une main à l’intérieur.
Puis l’autre.
Et lentement…
Elle se glissa.
Disparut.
Dans le palais de cristal sombre.
Sans savoir encore…
qu’elle n’était pas seule.

Annotations
Versions