Chapitre 14

11 minutes de lecture

Le silence de la chambre ne s’était pas contenté de l’apaiser, il l’avait lentement désarmée, comme si chaque seconde passée dans cet espace trop calme, trop stable, avait grignoté une part de cette vigilance constante qui, d’ordinaire, ne la quittait jamais, et c’est précisément cette absence de tension, cette absence de menace immédiate, qui avait fini par avoir raison d’elle sans qu’elle ne s’en rende compte, son corps relâchant, un à un, les réflexes qu’il maintenait depuis des années avec une rigueur presque douloureuse.

Elle ne s’était pas allongée avec l’intention de dormir.

Elle n’avait pas pris la décision de fermer les yeux.

Elle s’était simplement assise, puis légèrement laissée glisser sur le lit, encore tendue, encore habitée par tout ce qui venait de se produire, ses pensées se chevauchant sans ordre, cherchant à comprendre, à analyser, à prévoir, et quelque part entre deux respirations, entre deux tentatives de reprendre le contrôle sur ce qui lui échappait complètement, le sommeil l’avait happée, profond, lourd, sans transition, comme une chute brutale dans quelque chose de trop vaste pour être retenu.

Et lorsqu’elle se réveilla...

ce ne fut ni progressif ni doux.

Ce fut violent.

Son corps réagit avant son esprit, comme il l’avait toujours fait, comme il avait été entraîné à le faire, une alerte immédiate traversant chaque muscle, chaque nerf, chaque souffle, déclenchée non par un bruit, ni par un mouvement distinct, mais par une présence, une proximité trop nette pour être ignorée, trop proche pour être acceptable.

Apolline inspira brusquement, ses yeux s’ouvrant d’un coup alors que son corps se redressait avec une brutalité instinctive, ses mains cherchant aussitôt quelque chose à saisir, un point d’appui, un objet, une arme, n’importe quoi qui lui permettrait de réagir, de reprendre la main sur la situation—

Mais il n’y avait rien.

Rien à attraper.

Rien à frapper.

Rien à repousser.

Juste... Elyndra.

Penchée au-dessus d’elle.

À une distance si courte que leurs souffles semblaient presque se mêler, que chaque détail de son visage apparaissait avec une netteté troublante, la pâleur maîtrisée de sa peau, les fines taches de rousseur qui ponctuaient ses pommettes, le tracé parfait de ses lèvres légèrement étirées en un sourire… un sourire qui n’avait rien de froid, rien de cruel, mais qui n’était pas non plus innocent.

Un sourire ravi.

Comme si ce moment, ce réveil brutal, était exactement ce qu’elle espérait.

Apolline resta figée une fraction de seconde, le cœur encore trop rapide, le souffle court, incapable de déterminer si elle devait reculer, attaquer, ou simplement rester immobile face à cette scène qui ne correspondait à aucune des situations qu’elle connaissait.

— T’as un problème ? lâcha-t-elle finalement, la voix encore marquée par le choc, légèrement rauque, comme si elle devait forcer les mots à sortir.

Elyndra ne recula pas immédiatement, son sourire s’élargissant très légèrement, non pas dans une moquerie ouverte, mais dans une forme d’amusement discret, presque sincère, comme si elle observait quelque chose de rare, de précieux, quelque chose qu’elle ne voyait pas souvent.

— Tu fais une tête incroyable quand tu te réveilles.

Le ton était léger.

Trop léger.

Apolline cligna des yeux, une fois, puis deux, tentant de reconnecter les éléments, de ramener ses pensées encore embrouillées à quelque chose de cohérent.

— T’es entrée comment ?

Elyndra inclina très légèrement la tête, comme si la question ne lui semblait pas particulièrement pertinente.

— Par la porte.

Un silence.

Puis, avec une douceur presque malicieuse :

— Elle n’était pas fermée.

Apolline passa lentement une main sur son visage, ses doigts s’attardant un instant sur ses tempes, comme si elle pouvait ainsi chasser la sensation persistante du sommeil, mais aussi cette impression désagréable d’avoir été exposée, vulnérable, d’une manière qu’elle n’avait pas connue depuis des années.

— Tu fais ça souvent ? marmonna-t-elle, encore entre deux états.

Elyndra se redressa enfin, reculant d’un pas avec une fluidité parfaite, comme si ce moment n’avait rien d’intrusif.

— Réveiller les gens ?

Un léger silence.

— Non.

Puis, presque immédiatement :

— Juste toi.

Apolline la fixa, incapable de savoir si elle devait répondre, protester, ou simplement accepter que toute logique semblait se dissoudre dès qu’Elyndra décidait de parler.

Mais elle ne lui laissa pas le temps.

— Le mariage est dans deux mois.

La phrase tomba avec une simplicité déconcertante, comme si elle annonçait un fait banal, une donnée évidente, quelque chose qui ne nécessitait ni explication ni justification.

Apolline resta immobile.

— Quoi ?

Elyndra se détourna légèrement, avançant dans la pièce avec une aisance naturelle, ses doigts effleurant distraitement le bord d’une table comme si elle reprenait possession d’un espace qui lui appartenait déjà entièrement.

— Deux mois.

Elle tourna légèrement la tête.

— C’est largement suffisant.

Un silence.

— Suffisant pour quoi ?

Le regard d’Elyndra se posa sur elle, direct, sans détour, sans la moindre hésitation.

— Pour t’apprendre à être une princesse.

Le mot resta suspendu, irréel, déconnecté de tout ce qu’Apolline connaissait, de tout ce qu’elle avait été jusque-là, et pendant une fraction de seconde, elle eut l’impression que le sol sous ses pieds se dérobait légèrement, non pas physiquement, mais dans cette sensation étrange que la réalité elle-même venait de se fissurer.

— Non.

Le refus sortit immédiatement, sans réflexion, brut, instinctif.

— Non.

Mais Elyndra ne réagit pas comme attendu.

Pas de confrontation.

Pas de débat.

Pas même une tentative de convaincre.

Juste ce même calme.

Ce même sourire.

— Si.

Et avant qu’Apolline ne puisse ajouter quoi que ce soit ;

Elyndra s’approcha.

Attrapa son poignet.

Et tira.

— Debout.

Le geste était précis, assuré, sans violence inutile, mais suffisamment ferme pour ne laisser aucune place à l’hésitation, et le corps d’Apolline suivit malgré elle, par réflexe, parce qu’une partie d’elle avait déjà compris que lutter frontalement ici ne servirait à rien.

— Attends—

Mais Elyndra ne ralentit pas.

Elle ouvrit la porte.

L’entraîna dans le couloir.

Les pas s’enchaînèrent, rapides, presque trop pour qu’Apolline puisse réellement observer ce qui l’entourait, les parois de cristal sombre défilant en reflets mouvants, les escaliers descendant vers des niveaux plus ouverts, plus lumineux.

Puis...

la cour.

L’air changea immédiatement, plus vaste, plus libre en apparence, mais pas moins contrôlé, les murs de cristal sombre reflétant le ciel en éclats fragmentés, comme si le monde extérieur lui-même était capturé, retenu, transformé par le palais.

Le sol clair contrastait avec la profondeur des parois, et chaque pas produisait un son net, précis, répercuté par l’espace ouvert.

Des gardes étaient là.

Alignés.

Immobiles.

Leurs regards glissèrent brièvement sur Apolline.

Puis se détournèrent.

Comme si elle appartenait déjà à cet endroit.

Et cette normalité... était profondément dérangeante.

Elyndra lâcha enfin son poignet.

Fit un geste.

Une silhouette s’approcha immédiatement, portant une paire de chaussures.

Des talons.

Apolline les fixa longuement, comme si le simple fait de les regarder pouvait suffire à les faire disparaître.

— Non.

Elyndra ne tourna même pas la tête.

— Si.

Le silence s’étira, puis céda.

Apolline soupira longuement, retirant ses chaussures avec une lenteur presque agacée avant d’enfiler les nouvelles, sentant immédiatement la différence, l’équilibre déplacé, le centre de gravité modifié, chaque appui devenant incertain, chaque mouvement demandant une attention constante.

— Marche.

Apolline la fixa.

— Non.

Elyndra inclina légèrement la tête.

— Marche.

Et cette fois...

elle obéit.

Un pas.

Instable.

Puis un autre.

Son corps cherchant un équilibre qu’il ne trouvait pas encore, oscillant entre rigidité et perte de contrôle.

— Redresse-toi.

— Je suis redressée.

— Non.

Elyndra s’approcha, posant deux doigts entre ses omoplates, appliquant une pression légère mais précise qui força sa posture à se corriger, à s’aligner différemment, d’une manière plus droite, plus ouverte, et profondément inconfortable.

— Tes épaules.

Apolline ajusta.

Mal.

— Ton regard.

— Devant.

Elle releva les yeux.

À contrecœur.

Elle marcha.

Encore.

Et encore.

Chaque pas était une erreur.

Chaque correction en créait une autre.

La frustration monta.

Lentement.

— C’est ridicule.

Elyndra esquissa un sourire.

— C’est nécessaire.

— Pour quoi ?

— Pour que personne ne doute.

Le silence s’installa, et dans ce silence...

une pensée s’imposa.

Lentement.

Naël.

Et pour la première fois, ce n’était pas seulement un souvenir.

C’était une possibilité.

Si elle restait.

Si elle apprenait.

Si elle acceptait.

Alors peut-être... elle pourrait le retrouver.

Et cette idée, aussi fragile soit-elle...  

suffisait à fissurer quelque chose en elle.

— À quoi tu penses ?

Apolline sursauta légèrement.

— Rien.

— Faux.

Un silence.

— Tu faisais quoi à Kareth ?

La question tomba doucement.

Mais elle pesa.

— T’avais des amis ?

Les visages passèrent.

Sira.

Maël.

Nerin.

Puis...

— Non.

Le mot était simple.

Mais faux.

Elyndra le savait.

Mais elle n’insista pas.

Pas encore.

— Continue.

Et l’entraînement reprit.

Plus long.

Plus exigeant.

Et Apolline avançait. Entre deux vies.

Sans savoir laquelle elle était en train de perdre.

Apolline continua de marcher.

Pas parce qu’elle le voulait.

Pas parce qu’elle y voyait un intérêt immédiat.

Mais parce que son corps, peu à peu, commençait à comprendre ce qu’on attendait de lui, à intégrer malgré elle les corrections d’Elyndra, à ajuster des détails qu’elle n’aurait jamais jugés utiles auparavant, et qui pourtant, ici, semblaient porter un poids invisible mais réel.

Les talons frappaient le sol clair de la cour avec une régularité encore imparfaite, un rythme légèrement brisé, hésitant par moments, mais de moins en moins chaotique, comme si chaque pas, chaque tentative, chaque erreur absorbée par le mouvement suivant, construisait quelque chose qu’elle n’avait jamais appris à faire : tenir une posture sans fuir.

Elyndra tournait lentement autour d’elle.

Pas comme un prédateur.

Pas comme une menace.

Mais comme une présence constante, attentive, observatrice, ses yeux glissant sur chaque détail — la tension dans les épaules, la position des mains, la manière dont le regard cherchait encore trop souvent le sol au lieu de s’ancrer droit devant.

— Tes mains.

Apolline baissa légèrement les yeux.

— Quoi mes mains ?

— Elles parlent.

Un léger silence.

— Et elles disent que tu veux partir.

Apolline releva brusquement la tête, ses doigts se crispant malgré elle avant qu’elle ne tente de les relâcher, consciente trop tard que le geste venait de confirmer exactement ce qu’Elyndra venait de dire.

— Je veux partir.

Le mot sortit plus sec qu’elle ne l’aurait voulu.

Elyndra ne réagit pas.

Pas directement.

Elle se contenta de faire un pas en arrière.

— Alors apprends à le cacher.

Le silence retomba, mais cette fois, il était chargé d’une tension différente, moins frontale, plus insidieuse, comme si chaque mot posé par Elyndra s’enfonçait lentement, trouvant sa place sans demander la permission.

Apolline inspira profondément, ses épaules se redressant légèrement, non pas par adhésion, mais parce que son corps avait déjà commencé à intégrer ce qu’on lui imposait, à corriger sans qu’elle en ait pleinement conscience.

Elle fit un pas.

Puis un autre.

Ses mouvements restaient imparfaits, mais ils devenaient plus continus, moins hachés, moins visibles dans leurs erreurs, et ce simple progrès, aussi infime soit-il, suffit à éveiller en elle une frustration nouvelle, plus profonde que la maladresse elle-même.

Parce que ça marchait.

Et qu’elle ne voulait pas que ça marche.

— Regarde devant toi.

Sa voix, plus calme.

— Pas autour.

Pas en bas.

Devant.

Apolline obéit.

À contrecœur.

Ses yeux quittèrent le sol, quittèrent les détails rassurants, les irrégularités qu’elle avait toujours utilisées pour anticiper ses appuis, et se posèrent sur l’espace ouvert devant elle, sur la ligne droite qu’elle devait suivre. Et immédiatement...

elle se sentit plus exposée.

Plus visible.

Moins en contrôle.

— Tu compenses trop.

Elyndra s’approcha légèrement, ajustant à nouveau sa posture, ses doigts effleurant brièvement son bras pour le replacer, sans jamais la forcer brutalement.

— Laisse le mouvement se faire.

— C’est pas naturel.

— Non.

Un temps.

— C’est appris.

Apolline souffla légèrement, mais continua.

Encore.

Et encore.

Le temps passa sans qu’elle puisse réellement le mesurer, les répétitions s’enchaînant jusqu’à ce que la fatigue commence à s’installer différemment, non pas dans ses muscles, mais dans son esprit, saturé par cette attention constante, cette nécessité de corriger chaque détail, chaque posture, chaque regard.

Puis Elyndra ralentit.

Presque imperceptiblement.

Et le rythme changea.

— Arrête.

Apolline s’immobilisa immédiatement, son corps encore tendu, prêt à repartir, comme si l’arrêt lui-même était une erreur.

Un silence s’installa.

Plus long.

Plus dense.

Puis...

Elyndra parla.

— Dans trois jours…

Apolline sentit son attention se fixer immédiatement, son esprit quittant l’entraînement pour se recentrer sur ces mots, sur cette phrase qui venait de tomber sans prévenir.

— Ton nom sera prononcé ici.

Le temps sembla se contracter légèrement.

Pas assez pour se briser.

Mais suffisamment pour que tout le reste perde en importance.

— Quoi ?

Sa voix était plus basse cette fois.

Moins défensive.

Plus… réelle.

Elyndra ne bougea pas.

— Devant la cour.

Un temps.

— Devant Lysoria.

Apolline resta immobile, ses doigts se refermant légèrement contre ses paumes, comme si elle cherchait à s’ancrer dans quelque chose de tangible.

— Non.

Le mot sortit.

Mais il n’avait plus la même force.

— Non.

Elyndra la regarda.

Sans détour.

— Si.

Le silence qui suivit ne fut pas vide.

Il s’étira.

Lentement.

Chargé de tout ce qu’Apolline refusait encore d’accepter.

— Tu comprends pas…

Sa voix se brisa légèrement, non pas sous l’émotion, mais sous le poids de ce qu’elle tentait d’expliquer.

— Si tu fais ça… tout le monde va savoir.

Elyndra hocha très légèrement la tête.

— Oui.

— Ils vont me regarder.

— Oui.

— Ils vont poser des questions.

— Oui.

Chaque réponse tombait avec une simplicité désarmante.

Sans détour.

Sans tentative de rassurer.

Et c’est précisément cela qui la déstabilisa le plus.

— Et tu trouves ça normal ?

Elyndra s’approcha.

Un pas.

Puis un autre.

Son regard accrocha le sien avec une intensité calme, presque troublante.

— Oui.

Un temps.

— Parce que c’est exactement le but.

Apolline sentit quelque chose se serrer en elle.

— Je suis personne.

Le mot lui échappa.

Plus bas.

Plus vrai.

Elyndra ne détourna pas le regard.

— Justement.

Un silence.

— C’est pour ça que ça va les déranger.

Et là...

Apolline comprit.

Pas tout.

Mais assez.

Ce n’était pas une erreur.

Ce n’était pas un choix impulsif.

C’était une décision.

Stratégique.

Calculée.

Et elle—

elle était au centre.

— Ils vont pas accepter.

Elyndra esquissa un léger sourire.

— Non.

— Ils vont te contredire.

— Oui.

— Ils vont essayer de m’écraser.

Un temps.

Puis :

— Très probablement.

Apolline la fixa.

— Et ça te va ?

Elyndra soutint son regard.

Sans hésitation.

— Oui.

Le mot tomba.

Calme.

Assumé.

Définitif.

Et quelque chose, en elle, se figea.

Pas par peur.

Pas complètement.

Mais parce qu’elle comprenait maintenant que ce qui se jouait ici dépassait largement ce qu’elle avait imaginé.

Elyndra se détourna légèrement.

— Trois jours.

Sa voix redevint douce.

— C’est le temps qu’il te reste pour apprendre à ne pas tomber.

Un silence.

— Et à ne pas trembler.

Apolline resta immobile.

Puis, elle reprit.

Un pas.

Puis un autre.

Les talons frappaient le sol avec un rythme plus régulier maintenant.

Toujours imparfait.

Mais plus stable.

Parce que quelque chose venait de changer.

Pas dans ses capacités.

Pas encore.

Mais dans sa compréhension.

Ce n’était plus juste une question d’équilibre.

C’était une question de place.

Et quelque part, sous la tension, sous la colère, sous tout ce qu’elle refusait encore... une pensée revenait.

Naël.

Et pour la première fois...

elle ne la repoussa pas.

Parce que si elle restait.

Si elle acceptait.

Si elle apprenait, alors peut-être, elle aurait enfin les moyens de le retrouver.

Et cette idée, aussi fragile soit-elle, suffisait à la faire avancer. Encore.

Et encore.

Même ici.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Hecate19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0