Chapitre 18
Elyndra ne s’éloigna pas complètement.
Elle fit quelques pas, juste assez pour briser la proximité immédiate, pour redonner à l’espace une forme d’équilibre plus supportable, puis elle s’arrêta de nouveau, comme si quelque chose n’était pas terminé, comme si la scène n’avait pas encore atteint son point exact.
Apolline le sentit.
Avant même qu’elle ne parle.
— Demain soir.
Le mot arriva sans transition.
Apolline releva légèrement les yeux.
— Il y a un banquet.
Le silence se posa.
Pas lourd.
Pas encore.
— Ma cousine fête ses dix-huit ans.
Elyndra tourna légèrement la tête vers elle.
— Et elle monte dans les rangs.
Le mot resta.
Monter.
Comme si tout ici fonctionnait selon une verticalité invisible, un système dans lequel chacun avançait, ou reculait, sans jamais réellement quitter la structure.
Apolline ne répondit pas immédiatement.
— Et ?
Sa voix était plus basse.
Plus prudente.
Elyndra la regarda.
— Et tu seras là.
Pas une invitation.
Pas une suggestion.
Une donnée.
Apolline la fixa une seconde.
— Mauvaise idée.
Elyndra esquissa un léger mouvement.
Pas un sourire.
Mais quelque chose qui s’en rapprochait.
— Oui.
Un temps.
— C’est pour ça que c’est utile.
Le silence revint.
Apolline inspira lentement.
— Et tu attends quoi exactement ?
Elyndra ne répondit pas tout de suite.
Elle fit un pas.
Puis un autre.
Se plaça face à elle, légèrement de biais, comme si elle se positionnait déjà dans une autre scène, dans un autre rôle.
— Que tu tiennes une conversation.
Le mot sembla simple.
Presque banal.
Et pourtant, il heurta.
Parce qu’ici, une conversation n’était pas un échange.
C’était une position.
Une épreuve.
— Je parle déjà, dit Apolline.
— Oui.
Un temps.
— Mais pas comme ici.
Elyndra leva légèrement la main.
Comme pour dessiner quelque chose dans l’air.
— Ici, chaque phrase sert à quelque chose.
Un silence.
— Même quand elle ne dit rien.
Apolline fronça légèrement les sourcils.
— Et je suis censée faire quoi ? Mentir ?
— Non.
La réponse fut immédiate.
— Tu es censée choisir.
Le mot resta.
Choisir.
— Ce que tu montres.
— Ce que tu gardes.
— Ce que tu laisses croire.
Chaque élément posé lentement.
Précisément.
Comme si elle construisait une structure invisible autour d’elle.
— Et surtout…
Elyndra la fixa.
— ce que tu ne laisses jamais apparaître.
Un silence.
Apolline sentit déjà la fatigue revenir.
Pas physique.
Mentale.
— Ça va être long.
Elyndra inclina légèrement la tête.
— Oui.
Puis :
— On commence.
Le mot tomba.
Et sans attendre—
— Tu arrives au banquet.
Sa voix changea légèrement.
Pas dans le ton.
Dans l’intention.
Plus fluide.
Plus… sociale.
— On te regarde.
Un temps.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Apolline cligna des yeux.
— Je marche.
— Non.
Elyndra secoua très légèrement la tête.
— Ça, c’est le mouvement.
Un temps.
— Moi, je te demande ce que tu montres.
Le silence s’installa.
Apolline réfléchit.
Pas longtemps.
— Rien.
Elyndra la fixa.
— Mauvaise réponse.
— Pourquoi ?
— Parce que “rien” est toujours interprété.
Un temps.
— Et ici… on interprète vite.
Apolline serra légèrement les mâchoires.
— Donc je fais quoi ?
Elyndra ne répondit pas directement.
— Tu entres.
Elle marqua une pause.
— Et tu considères que tu as ta place.
Le mot resta.
Considérer.
Pas prouver.
Pas demander.
Considérer.
— Même si c’est faux ? demanda Apolline.
Elyndra soutint son regard.
— Surtout si c’est faux.
Le silence tomba.
Et quelque chose…
se déplaça.
Apolline inspira.
— Ok.
Un temps.
— J’entre… et je considère que j’ai ma place.
Elyndra hocha légèrement la tête.
— Bien.
Puis, sans transition :
— Quelqu’un s’approche.
Sa voix changea à peine.
Mais suffisamment pour incarner.
— “Vous êtes… la nouvelle ?”
Le ton était poli.
Mais légèrement appuyé.
Apolline comprit immédiatement.
— Oui.
Un silence.
Elyndra leva légèrement un doigt.
— Trop court.
— Pourquoi ?
— Parce que tu fermes.
Un temps.
— Et quand tu fermes, ils insistent.
Apolline souffla.
— Donc je dis quoi ?
Elyndra la fixa.
— Tu réponds.
Puis :
— Et tu reprends le contrôle.
Le mot resta.
Contrôle.
Apolline hésita une seconde.
Puis :
— “Oui… et vous ?”
Elyndra observa.
— Mieux.
Un temps.
— Mais tu renvoies trop vite.
Elle s’approcha légèrement.
— Tu dois exister avant de rediriger.
Apolline fronça les sourcils.
— Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire…
Elyndra la fixa.
— que tu ne dois pas avoir l’air de te justifier d’être là.
Le mot frappa.
Se justifier.
Apolline sentit immédiatement la différence.
— Ok…
Elle reprit.
— “Oui. Et je suppose que vous avez déjà décidé ce que vous pensez de moi.”
Le silence tomba.
Plus net.
Elyndra ne réagit pas immédiatement.
Puis :
— Risqué.
Un temps.
— Mais intéressant.
Apolline haussa légèrement les épaules.
— Ils le font déjà.
— Oui.
— Donc autant le dire.
Elyndra la regarda.
Plus longtemps.
Puis :
— Continue.
Le mot était simple.
Mais cette fois…
il avait changé de nature.
Apolline inspira.
Puis :
— “La question, c’est pas ce que vous pensez.”
Un temps.
Elle sentit son cœur accélérer légèrement.
Pas de peur.
Autre chose.
— “C’est ce que vous allez en faire.”
Le silence s’étira.
Et cette fois…
quelque chose fonctionna.
Elyndra esquissa un léger sourire.
Pas moqueur.
Pas amusé.
Satisfait.
— Là.
Un temps.
— Tu existes.
Le mot resta.
Et pour la première fois depuis qu’elles avaient commencé—
Apolline le sentit.
Pas dans les regards.
Pas dans les autres.
En elle.
Cette sensation étrange.
Fragile.
Instable.
Mais réelle.
Qu’elle pouvait tenir.
Pas parce qu’elle était prête.
Pas parce qu’elle était sûre.
Mais parce qu’elle pouvait…
donner l’impression de l’être.
Elle releva légèrement le menton.
— Donc c’est ça.
Sa voix était plus calme.
— On fait semblant.
Elyndra secoua doucement la tête.
— Non.
Un temps.
— On décide.
Le mot resta.
Plus fort.
Plus juste.
— On décide de ce que les autres voient.
Apolline resta silencieuse.
Puis, lentement :
— Même si c’est pas vrai.
Elyndra la fixa.
— Surtout si ça ne l’est pas encore.
Le silence tomba une dernière fois.
Mais cette fois…
il n’était pas lourd.
Il était chargé.
D’une possibilité.
Apolline sentit quelque chose se fixer.
Pas une confiance.
Pas encore.
Mais une direction.
Dans ce monde…
il ne suffisait pas d’être.
Il fallait être vu.
Et pour être vu…
il fallait choisir.
Même quand tout en elle criait le contraire.
Elle inspira.
Puis :
— On continue.
Et cette fois…
ce n’était plus Elyndra qui menait.
Apolline ne détourna pas le regard.
Pas cette fois.
Elle resta là, face à Elyndra, sans chercher à fuir dans le mouvement, dans une remarque, dans un silence qui lui permettrait de reprendre pied autrement. Quelque chose avait changé, et elle le sentait avec une netteté presque inconfortable, comme si une ligne venait d’être franchie sans qu’elle n’ait réellement décidé de la traverser.
— Encore, dit Elyndra.
Sa voix était calme, posée, mais cette fois, elle ne guidait plus de la même manière.
Elle attendait.
Apolline inspira lentement.
Puis recommença.
— “Vous semblez très sûr de vous.”
Elle marqua une pause.
— “C’est une qualité… ou une nécessité, ici ?”
Le silence s’installa, plus court cette fois.
Elyndra ne répondit pas immédiatement.
Elle observait.
Chaque détail.
Le ton.
La posture.
Le regard.
— Tu cherches à comprendre, dit-elle enfin.
— Oui.
— Mais tu te places encore en dessous.
Apolline fronça légèrement les sourcils.
— Je pose une question.
— Tu demandes une validation.
La correction fut nette.
Mais pas dure.
Juste… exacte.
Apolline serra légèrement les mâchoires.
Puis reprit.
— “Vous êtes sûr de vous.”
Un temps.
— “Moi aussi.”
Le silence tomba.
Différent.
Plus solide.
Elyndra hocha légèrement la tête.
— Mieux.
Apolline continua.
Sans attendre.
Comme si quelque chose s’était enclenché.
— “La différence, c’est que vous le montrez depuis longtemps.”
Un temps.
— “Moi, je commence.”
Le mot resta.
Commencer.
Pas subir.
Pas arriver.
Commencer.
Elyndra la fixa.
Longuement.
Puis, pour la première fois depuis le début de l’exercice, elle ne corrigea pas immédiatement.
Un léger silence.
Puis :
— Continue.
Apolline sentit son souffle se stabiliser.
Son corps aussi.
Quelque chose se mettait en place.
Pas une maîtrise.
Pas encore.
Mais une structure.
— “Et vous savez ce qui est intéressant ?”
Elle marqua une pause.
Pas trop longue.
Juste assez.
— “C’est que vous avez déjà décidé qui je suis.”
Un silence.
— “Avant même de me parler.”
Elle soutint.
— “C’est pratique.”
Le mot était léger.
Presque neutre.
Mais il portait.
Elyndra ne bougea pas.
Mais quelque chose dans son regard s’ancra davantage.
— Là.
Un temps.
— Tu tiens.
Apolline resta immobile une seconde.
Puis deux.
Elle sentit son cœur battre.
Mais pas comme avant.
Pas sous pression.
Pas sous menace.
Autrement.
Comme si chaque battement accompagnait quelque chose qui se construisait.
— Encore, dit Elyndra.
Mais cette fois…
ce n’était plus une exigence.
C’était presque une invitation.
Apolline continua.
Encore.
Encore.
Les phrases s’enchaînèrent.
Parfois maladroites.
Parfois trop directes.
Parfois trop prudentes.
Mais chaque fois, Elyndra ajustait.
Déplaçait.
Corrigeait.
Pas pour changer ce qu’elle disait.
Pour changer la manière dont cela existait.
— Ne te justifie pas.
— Ne réponds pas trop vite.
— Laisse-les parler.
— Coupe au bon moment.
— Ne t’excuse jamais d’exister ici.
Les mots tombaient.
Réguliers.
Précis.
Et Apolline suivait.
Pas parfaitement.
Mais de mieux en mieux.
Son corps s’adaptait.
Ses gestes se stabilisaient.
Son regard cessait de fuir.
Sa voix…
se posait.
Le temps passa.
Sans qu’elle puisse vraiment le mesurer.
Et pour la première fois depuis longtemps, la fatigue qu’elle ressentait n’était pas celle de la fuite, ni celle de la peur, ni celle de la survie.
C’était une fatigue différente.
Dense.
Profonde.
Mais constructive.
Comme si chaque effort s’inscrivait quelque part.
Comme si rien n’était perdu.
Elyndra finit par lever la main.
— Arrête.
Apolline s’immobilisa immédiatement.
Son souffle était plus court.
Mais contrôlé.
Ses épaules légèrement tendues.
Mais droites.
Elle attendit.
Elyndra la regarda.
Longuement.
Sans parler.
Comme si elle évaluait quelque chose de plus large que ce qu’elle venait de voir.
Puis :
— C’est suffisant.
Le mot tomba.
Simple.
Mais il porta plus que les autres.
Apolline cligna légèrement des yeux.
— C’est tout ?
Elyndra esquissa un très léger mouvement.
— Non.
Un temps.
— Mais pour aujourd’hui, oui.
Le silence s’installa.
Et cette fois…
il n’était pas pesant.
Il était plein.
Apolline relâcha légèrement ses épaules.
Sans s’effondrer.
Juste assez pour respirer autrement.
— Tu es prête.
Le mot arriva.
Calme.
Posé.
Et il frappa.
Pas violemment.
Mais profondément.
Apolline releva les yeux.
— Prête à quoi ?
Elyndra la regarda.
— À tenir.
Un temps.
— Pas à gagner.
Pas encore.
Le silence suivit.
Et étrangement…
ça lui suffit.
Parce que pour la première fois…
l’objectif n’était pas hors de portée.
Il était là.
Accessible.
Fragile.
Mais réel.
Elyndra fit un pas en arrière.
Puis un autre.
— Tu dois choisir une tenue.
Apolline haussa légèrement les sourcils.
— Maintenant ?
— Oui.
Un temps.
— Tu as vingt minutes.
Le mot resta.
Vingt.
Pas une heure.
Pas un choix tranquille.
Une décision.
Encore.
Apolline souffla légèrement.
— Évidemment.
Elyndra s’approcha.
Plus près cette fois.
Trop près pour être ignoré.
Apolline sentit immédiatement la différence.
L’air.
La chaleur.
La proximité.
Et avant qu’elle ne puisse anticiper—
Elyndra leva la main.
Ses doigts vinrent se poser contre ses cheveux.
Un geste simple.
Mais précis.
Elle attrapa l’une des nattes.
Et la défit.
Sans brutalité.
Sans hésitation.
Le tissu glissa.
Les mèches se libérèrent.
Une à une.
Puis l’autre.
Les boucles rousses tombèrent lentement, retrouvant leur forme naturelle, plus libres, plus indisciplinées, s’étalant sur ses épaules, glissant contre sa nuque, encadrant son visage d’une manière qu’elle ne contrôlait pas.
Apolline resta immobile.
Son souffle se suspendit.
Léger.
Instinctif.
Comme si son corps ne savait plus exactement comment réagir à ce type de contact.
Elyndra continua.
Ses doigts passèrent dans ses cheveux.
Les ramenant doucement en arrière.
Sans tirer.
Sans forcer.
Juste…
organiser.
Révéler.
Le geste était lent.
Trop lent.
Ou peut-être juste assez pour exister pleinement.
Apolline sentit chaque mouvement.
Chaque déplacement.
Chaque contact.
Comme amplifié.
Comme si tout le reste avait disparu.
Le couloir.
Les regards.
Le palais.
Il n’y avait plus que ça.
Ses doigts.
Ses cheveux.
Sa respiration.
Leurs regards se croisèrent.
Enfin.
Vraiment.
Sans détour.
Sans rôle.
Et dans cet instant—
quelque chose céda.
Pas violemment.
Pas entièrement.
Mais assez pour que le souffle d’Apolline se coupe.
Une seconde.
Peut-être deux.
Assez pour qu’elle le sente.
Assez pour qu’elle ne puisse pas l’ignorer.
Elyndra ne bougea pas immédiatement.
Elle resta là.
Ses doigts encore posés.
Son regard accroché au sien.
Puis—
elle se recula.
Comme si de rien n’était.
Comme si ce moment n’avait pas existé.
Comme s’il n’avait eu aucun poids.
— Laisse-les comme ça.
Sa voix était redevenue parfaitement stable.
— Ça suffit.
Le mot tomba.
Et tout reprit.
Le couloir.
Le bruit.
Le monde.
Apolline resta immobile une seconde de plus.
Puis inspira.
Plus profondément.
Comme pour reprendre quelque chose qu’elle avait brièvement perdu.
Elyndra se détourna.
— Vingt minutes.
Un temps.
— Et ne choisis pas pour te cacher.
Elle fit quelques pas.
Puis :
— Choisis pour être vue.
Le mot resta.
Apolline ne répondit pas.
Pas tout de suite.
Parce qu’elle sentait encore—
le contact.
La chaleur.
Le regard.
Et quelque chose, en elle, s’était déplacé.
Encore.
Mais cette fois…
ce n’était pas la peur.
Ce n’était pas la pression.
C’était autre chose.
Plus trouble.
Plus dangereux.
Elle passa lentement une main dans ses cheveux.
Sentant les boucles retomber naturellement.
Libre.
Indisciplinées.
Visibles.
Puis elle releva les yeux.
— Très bien.
Sa voix était calme.
Plus qu’avant.
— Alors je vais être vue.
Et cette fois…
elle ne douta pas complètement.
Apolline ne se mit pas en mouvement immédiatement.
Elle resta là, encore une seconde de trop, peut-être, dans le couloir désormais vide, les doigts glissés dans ses cheveux comme pour vérifier qu’ils étaient bien réels, que cette sensation n’était pas en train de se dissoudre comme le reste, que ce qu’Elyndra venait de faire — ce geste simple, presque banal en apparence — avait bien existé, et qu’il continuait encore de produire quelque chose en elle.
Puis elle inspira.
Et elle avança.
Les pièces réservées aux tenues se trouvaient plus loin, dans une aile du palais où l’air lui-même semblait différent, moins chargé de passage, moins traversé par des décisions invisibles, mais tout aussi structuré, tout aussi contrôlé. Les couloirs y étaient plus larges, les murs plus clairs, et les ouvertures laissaient passer une lumière plus diffuse, adoucie par des voiles suspendus qui filtraient le jour sans jamais l’éteindre complètement.
Elle suivit le chemin sans hésiter.
Pas parce qu’elle le connaissait déjà, mais parce qu’elle avait appris à lire l’espace, à comprendre ce que chaque zone impliquait, ce qu’elle contenait, ce qu’elle exigeait. Ici, tout indiquait une chose : la préparation.
Elle poussa la porte.
La pièce s’ouvrit devant elle dans un silence presque feutré, comme si même le bruit refusait d’y entrer pleinement. Les robes étaient disposées avec une précision presque irréelle, suspendues sur des structures fines, espacées de manière égale, laissant circuler la lumière entre elles comme entre des formes vivantes. Les tissus variaient — lourds, fluides, mats, brillants — mais aucun n’était laissé au hasard, aucun ne semblait avoir été placé sans intention.
Apolline s’arrêta juste après le seuil.
Son regard glissa lentement.
Elle ne toucha rien.
Pas encore.
Elle observa.
Parce que maintenant… elle savait que regarder était déjà un choix.
Elle s’avança.
Ses doigts effleurèrent un premier tissu.
Léger.
Trop léger.
Elle passa.
Un second.
Plus structuré.
Plus rigide.
Elle s’arrêta un instant.
Puis continua.
Quelque chose en elle cherchait.
Pas une robe.
Une position.
Une manière d’exister.
Elle en prit une première.
Sombre.
Simple.
Sans excès.
Elle la retira de son support et la passa sans se presser, ajustant le tissu contre elle, observant la manière dont il tombait, dont il suivait ses mouvements, dont il transformait sa silhouette sans la trahir complètement.
Elle se tourna légèrement vers le miroir.
Le reflet lui renvoya une image… stable.
Trop stable.
Elle resta immobile.
Puis secoua très légèrement la tête.
Non.
Elle retira la robe.
Sans brusquerie.
Sans rejet.
Juste… pas celle-là.
La deuxième était plus claire.
Plus ouverte.
Le tissu accrocha davantage la lumière, soulignant les lignes de son corps d’une manière qu’elle n’avait jamais réellement cherché à mettre en avant auparavant.
Elle la passa.
Plus rapidement cette fois.
Ses gestes étaient plus sûrs.
Moins hésitants.
Elle se regarda.
Plus longtemps.
Elle leva légèrement le menton.
Se redressa.
Reproduisit.
Instinctivement.
Un fragment de ce qu’Elyndra lui avait montré.
Tenir.
Exister.
Mais quelque chose ne suivait pas.
Le regard.
Elle le sentit.
Elle pouvait tenir la posture.
Mais pas encore ce que ça impliquait.
Elle détourna légèrement les yeux.
Et comprit.
Pas encore.
Elle retira la robe.
La troisième…
elle la choisit sans vraiment réfléchir.
Ses doigts s’étaient arrêtés dessus avant même qu’elle ne décide.
Le tissu était plus dense.
Mais fluide.
La coupe marquait sans enfermer.
Elle la passa lentement.
Cette fois…
elle prit le temps.
Chaque geste était mesuré.
Précis.
Elle ajusta le tissu sur ses épaules.
Sur sa taille.
Sur ses hanches.
Puis elle se redressa.
Et regarda.
Le silence se posa.
Différent.
Elle ne bougea pas.
Pas immédiatement.
Parce que cette fois…
quelque chose tenait.
Pas parfaitement.
Pas complètement.
Mais suffisamment.
Elle inspira.
Puis avança légèrement vers le miroir.
— “Oui.”
Le mot sortit.
Bas.
Mais stable.
Elle soutint son propre regard.
— “Je suis là.”
Elle marqua une pause.
— “Et je ne partirai pas.”
Le silence répondit.
Mais il ne la brisa pas.
Elle resta.
Encore une seconde.
Puis deux.
Elle se tourna légèrement.
Marcha.
Un pas.
Puis un autre.
Les talons frappaient le sol avec un rythme encore imparfait, mais plus assuré que tout à l’heure.
Elle s’arrêta.
Se repositionna.
Reprit.
Encore.
Jusqu’à ce que le mouvement cesse d’être une lutte constante.
Elle revint face au miroir.
Et cette fois…
elle ne détourna pas le regard.
Elle tenta une quatrième robe.
Plus imposante.
Plus marquée.
Plus… évidente.
Mais dès qu’elle la porta, elle le sentit.
Trop.
Pas pour elle.
Pas encore.
Elle la retira.
Sans hésiter.
Et revint à la troisième.
Comme une évidence qu’elle n’avait pas besoin de justifier.
Elle la remit.
Plus vite.
Comme si son corps l’acceptait déjà.
Elle se regarda.
Et cette fois…
elle ne chercha pas à corriger immédiatement.
Elle laissa l’image exister.
Puis elle se tourna vers les chaussures.
Les paires étaient alignées avec la même précision que le reste, leurs formes variées mais toujours pensées pour accompagner, jamais pour dominer.
Elle en observa plusieurs.
Puis choisit.
Sans trop réfléchir.
Une paire de talons assortis.
Pas les plus hauts.
Pas les plus discrets.
Un équilibre.
Elle les enfila.
Se redressa.
Testa son appui.
Un pas.
Puis un autre.
Elle vacilla légèrement.
Se rattrapa.
Reprit.
Encore.
Jusqu’à ce que son corps ajuste.
Qu’il comprenne.
Qu’il s’adapte.
Elle marcha lentement dans la pièce.
Faisant demi-tour.
Revenant.
S’arrêtant.
Reprenant.
Et quelque chose, dans cette répétition, dans cet effort silencieux, dans cette volonté de tenir sans que personne ne regarde…
la fit penser.
Pas longtemps.
Pas profondément.
Mais assez pour que ça existe.
Kareth.
Les toits.
La course.
Le souffle court.
La peur constante.
Les regards qui signifiaient danger.
Les gestes qui n’avaient qu’un but : survivre.
Puis—
ici.
Le silence.
Les miroirs.
Les tissus.
Les regards qui ne cherchaient pas à blesser directement…
mais à définir.
Sa vie n’avait pas changé brutalement.
Elle avait basculé.
Et elle…
avait suivi.
Ou peut-être…
elle s’était adaptée.
Comme toujours.
Elle s’arrêta.
Face au miroir.
Respira.
Ses cheveux retombaient librement sur ses épaules.
Ses boucles rousses encadraient son visage sans ordre parfait.
Et pour la première fois…
elle ne chercha pas à les discipliner.
Elle les laissa.
Comme Elyndra l’avait décidé.
Comme si, là aussi, il y avait quelque chose à montrer.
Pas maîtrisé.
Mais assumé.
Elle releva légèrement le menton.
Son regard se fixa.
Plus longtemps.
Plus solidement.
— “Je peux.”
Le mot sortit.
Presque étonné.
Pas totalement sûr.
Mais pas fragile non plus.
Elle inspira.
Puis expira lentement.
Sa vie avait pris un tournant inattendu.
Brutal.
Imprévisible.
Mais elle était toujours là.
Et elle n’était plus exactement la même.
Pas encore celle qu’elle devait devenir.
Mais plus celle qu’elle avait été.
Et entre les deux…
quelque chose se construisait.
Elle se tourna.
Se dirigea vers la porte.
Ses pas étaient plus stables.
Son regard plus ancré.
Pas parce qu’elle était prête.
Mais parce qu’elle avait décidé de l’être.
Et cette fois…
ça suffisait.

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