Chapitre 19

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La salle du banquet était trop lumineuse.

Pas au point d’éblouir, pas au point de rendre les choses irréelles, mais suffisamment pour que rien ne puisse s’y cacher complètement, pour que chaque mouvement, chaque posture, chaque hésitation soit visible, découpée dans une clarté maîtrisée qui ne laissait aucune place à l’approximation.

Apolline le sentit immédiatement en entrant.

Pas comme une peur.

Comme une exposition.

Les lustres suspendus au-dessus de la salle diffusaient une lumière claire, presque froide, qui glissait sur les surfaces polies, se reflétait sur le cristal des verres, sur les bijoux, sur les tissus, amplifiant les détails au lieu de les adoucir. Les voix se mêlaient en un murmure continu, fluide, contrôlé, un bruit constant qui donnait l’impression d’un mouvement permanent sans jamais réellement s’élever.

Tout semblait fonctionner.

Parfaitement.

Et au milieu de cet équilibre—

elle.

Apolline avança.

Sa robe épousait ses mouvements avec cette précision qu’elle avait testée plus tôt, les talons frappaient le sol avec un rythme encore conscient, mais suffisamment stable pour ne pas trahir son effort, et ses cheveux, laissés libres, retombaient sur ses épaules comme une présence indisciplinée dans un monde qui ne tolérait rien de tel.

Les regards arrivèrent.

Immédiatement.

Pas tous en même temps.

Mais assez.

Toujours assez.

Elle inspira.

Et fit ce qu’elle avait appris.

Elle considéra.

Sa place.

Même si elle ne la ressentait pas encore complètement.

Même si une partie d’elle restait prête à fuir.

Elle ne baissa pas les yeux.

Elle ne ralentit pas.

Elle entra.

Et quelque chose, malgré tout—

tint.

Les premières approches furent mesurées.

Polies.

Des mots neutres.

Des questions indirectes.

Des regards plus longs que nécessaire.

Des silences qui testaient.

Apolline répondit.

Pas parfaitement.

Mais suffisamment.

Elle se redressa.

Elle soutint.

Elle coupa au bon moment.

Elle laissa des espaces.

Elle reprit le contrôle.

Et peu à peu—

le murmure changea.

À peine.

Mais assez pour qu’elle le sente.

Quelque chose fonctionnait.

Pas entièrement.

Mais assez pour déranger.

Et c’est à ce moment-là—

que ça arriva.

Elle ne la vit pas arriver.

Pas immédiatement.

Meryl

Le mouvement fut simple.

Presque banal.

Un déplacement dans la foule.

Un léger déséquilibre.

Un verre.

Un geste trop rapide.

Et le liquide.

Le champagne se renversa.

Froid.

Brusque.

Direct.

Le tissu de sa robe absorba immédiatement, la tache s’étendant en une forme irrégulière, brillante sous la lumière, impossible à ignorer.

Le silence ne tomba pas.

Mais il changea.

Comme si le bruit s’était légèrement décalé.

Comme si une partie de la salle venait de se tendre.

Apolline ne bougea pas.

Pas tout de suite.

Son corps avait réagi.

Instinctivement.

Mais elle se figea.

Retint.

Son souffle.

Sa réaction.

Ses mains.

Tout.

Meryl se pencha légèrement.

Trop proche.

Son visage à hauteur du sien.

Sa voix, basse.

Contrôlée.

— Une paria reste une paria.

Le mot glissa.

Sans émotion.

Sans colère.

Comme une évidence.

Puis elle se redressa.

— Pardonnez-moi.

Plus fort.

Audible.

Poli.

Le contraste était parfait.

Et la salle—

reprit.

Comme si rien ne s’était passé.

Comme si tout avait été vu.

Mais rien reconnu.

Apolline resta là.

Une seconde.

Puis deux.

Elle sentit la brûlure monter.

Pas sur sa peau.

Plus profond.

Ses yeux picotèrent.

Légèrement.

Son souffle se déséquilibra.

Mais elle ne pleura pas.

Pas ici.

Pas devant eux.

Elle inspira.

Une fois.

Puis elle se détourna.

Sans courir.

Sans fuir.

Elle marcha.

Vers la sortie.

Vers le couloir.

Vers l’air.

Ses pas étaient stables.

Mais elle sentait tout.

Le tissu collé à sa peau.

Les regards dans son dos.

Le mot.

Paria.

Encore.

Toujours.

Elle atteignit les toilettes.

La porte se referma derrière elle.

Le silence tomba.

Brutal.

Différent.

Et là, elle vacilla.

Pas complètement.

Mais assez pour que ses mains viennent se poser contre le rebord du marbre, pour que son corps cherche un point fixe, quelque chose de stable auquel se raccrocher.

Elle baissa légèrement la tête.

Respira.

Fort.

Puis releva les yeux.

Le miroir lui renvoya son image.

La robe tachée.

Ses cheveux.

Ses yeux.

Et cette tension, qu’elle ne pouvait plus cacher.

— Pathétique.

La voix arriva derrière elle.

Apolline ne se retourna pas immédiatement.

Elle observa.

Encore une seconde.

Puis elle pivota.

Mouvement populaire contre Apolline

Une femme.

Son regard était dur.

Pas comme ceux de la cour.

Pas froid.

Pas distant.

Plus direct.

Plus brut.

— T’as changé vite.

Le mot tomba.

Plus vrai.

Plus dangereux.

— Une robe… des talons… et tu crois que ça suffit ?

Apolline sentit la tension remonter.

Différemment.

Pas comme avant.

Pas comme avec Meryl.

Plus proche.

Plus réel.

— T’es partie.

— T’as disparu.

— Et maintenant tu reviens ici comme si—

elle la balaya du regard,

— comme si t’étais quelqu’un.

Le silence pesa.

Apolline inspira.

Lentement.

Puis :

— Je suis quelqu’un.

Le mot sortit.

Calme.

Pas parfait.

Mais stable.

La femme eut un léger rictus.

— Ah ouais ?

— Qui ?

Le silence s’installa.

Et cette fois, Apolline pensa.

Pas à fuir.

Pas à se défendre.

À répondre.

Comme Elyndra.

Comme elle avait appris.

— Quelqu’un qui est là.

Un temps.

— Et qui ne va pas repartir.

Le regard de la femme changea.

Très légèrement.

— On verra.

Apolline soutint.

— Oui.

Le mot tomba.

Et cette fois, elle ne trembla pas.

La femme resta une seconde de plus.

Puis deux.

Puis détourna le regard.

Et partit.

Sans un mot de plus.

Le silence revint.

Apolline se retourna vers le miroir.

Ses mains tremblaient légèrement.

Mais elle les contrôla.

Elle attrapa un tissu.

Nettoya.

Lentement.

Méthodiquement.

Elle effaça la tache.

Pas complètement.

Mais assez.

Elle reprit son souffle.

Puis la poudre.

Elle ajusta.

Son visage.

Son regard.

Elle se redressa.

Et se regarda.

Encore.

Et cette fois, elle ne vit pas seulement la tache.

Elle vit qu’elle tenait.

La porte s’ouvrit.

Doucement.

Elyndra

Elyndra entra.

Son regard glissa immédiatement sur elle.

Sur la robe.

Sur le visage.

Sur les mains.

Elle observa.

Sans parler.

Puis :

— Mauvais.

Le mot tomba.

Net.

Apolline ne bougea pas.

— Tu es partie.

Un temps.

— Tu leur as donné la scène.

Le silence suivit.

Puis :

— Bien.

Le mot arriva.

Juste après.

Apolline releva les yeux.

— Tu n’as pas pleuré.

Un temps.

— Tu n’as pas couru.

— Tu as tenu.

Le silence se posa.

Différent.

Apolline inspira.

— J’ai répondu.

Elyndra hocha légèrement la tête.

— Oui.

Un temps.

— Et ça les a surpris.

Le mot resta.

Surpris.

Apolline baissa légèrement les yeux.

Puis :

— Et maintenant ?

Elyndra la regarda.

— Maintenant…

un très léger silence,

— tu retournes là-bas.

Le mot tomba.

Apolline sentit quelque chose se tendre.

— Sérieusement ?

Elyndra ne détourna pas.

— Oui.

Un temps.

— Parce que si tu ne reviens pas…

elle marqua une pause,

— ils auront gagné.

Le silence se posa.

Et cette fois...

Apolline comprit.

Pas complètement.

Mais assez.

Elle inspira.

Puis releva la tête.

— Très bien.

Sa voix était calme.

Plus qu’avant.

— Alors j’y retourne.

Et cette fois…

elle n’y allait plus pour tenir.

Elle y allait pour exister.

Apolline ne ralentit pas en revenant dans la salle.

Elle ne chercha pas à contourner les regards, ni à se fondre dans le mouvement comme elle l’aurait fait quelques jours plus tôt, ni même à éviter les zones les plus exposées où les conversations semblaient s’organiser en cercles fermés, parfaitement équilibrés, où chaque entrée était observée, mesurée, puis intégrée — ou rejetée — sans jamais perturber l’ensemble.

Elle entra.

Comme si elle n’était jamais sortie.

Comme si rien ne s’était passé.

Et c’est précisément cela qui troubla.

Les regards revinrent.

Mais différemment.

Moins appuyés.

Plus attentifs.

Plus… prudents.

Parce que quelque chose avait changé.

Pas dans sa robe — la trace du champagne restait visible, malgré ses efforts, malgré la poudre, malgré la tentative de restitution — mais dans sa manière de tenir.

Elle ne cherchait plus à disparaître.

Et dans cet endroit, cela suffisait déjà à déplacer les lignes.

Apolline avança.

Un pas.

Puis un autre.

Elle croisa un regard.

Le soutint.

Pas longtemps.

Juste assez.

Puis passa.

Elle n’attendait pas qu’on vienne à elle.

Elle existait.

Et pour quelques instants cela suffit.

Puis quelque chose d’inattendu se produisit.

Une voix.

Plus légère.

Plus haute.

Pas totalement maîtrisée.

— Maman, c’est elle.

Apolline tourna légèrement la tête.

Une enfant.

Pas très jeune.

Mais pas encore formée à cette rigidité qu’elle voyait partout depuis le début de la soirée.

Ses yeux brillaient.

Pas de curiosité froide.

Pas de jugement.

Autre chose.

Une forme d’évidence.

À côté d’elle, sa mère se raidit immédiatement.

— Ne regarde pas comme ça.

Sa voix était basse.

Tendue.

— Ce n’est pas approprié.

Mais l’enfant ne détourna pas le regard.

— Si.

Le mot tomba.

Simple.

— C’est elle.

Elle fit un pas.

La mère attrapa légèrement son poignet.

— Arrête.

— Tu ne sais pas—

— Je sais.

L’enfant se libéra.

Pas brusquement.

Mais avec suffisamment de détermination pour que le geste existe.

Et elle avança.

Directement vers Apolline.

Les regards autour changèrent immédiatement.

Plus nets.

Plus attentifs.

Parce que cette fois, ce n’était pas contrôlé.

Apolline s’immobilisa.

Très légèrement.

Pas pour reculer.

Pour comprendre.

L’enfant s’arrêta devant elle.

Une seconde.

Puis deux.

Son souffle était rapide.

Mais pas de peur.

D’excitation.

De certitude.

— Vous êtes…

Elle s’interrompit.

Pas par doute.

Par choix.

— Vous êtes une princesse.

Le silence tomba.

Net.

Autour d’elles, les conversations ralentirent.

Pas assez pour s’arrêter.

Mais assez pour écouter.

La mère arriva derrière.

— Excusez-la, elle ne—

— Non.

Apolline leva légèrement la main.

Pas pour imposer.

Pour arrêter.

Elle baissa légèrement les yeux vers l’enfant.

Et pour la première fois depuis le début de la soirée…

elle ne réfléchit pas immédiatement.

— Pourquoi ?

Le mot sortit doucement.

L’enfant la regarda.

Comme si la réponse était évidente.

— Parce que vous êtes restée.

Un silence.

— Et que vous n’avez pas pleuré.

Le mot resta.

Plus fort que tout le reste.

Apolline sentit quelque chose se fissurer.

Léger.

Mais réel.

L’enfant inspira.

Puis, elle fit une révérence.

Imparfaite.

Trop rapide.

Mais sincère.

Et dans ce geste, il n’y avait rien de politique.

Rien de stratégique.

Seulement une reconnaissance.

Les regards s’alourdissent.

Cette fois.

Parce que ce geste-là…

n’était pas prévu.

Apolline resta immobile une fraction de seconde.

Puis, elle répondit.

Elle s’inclina.

À son tour.

Plus lentement.

Plus maîtrisée.

Plus précise.

Comme Elyndra lui avait appris.

Mais avec quelque chose en plus.

Quelque chose qui ne venait pas d’ici.

Quand elle se redressa, l’enfant souriait.

Rougissait.

Ses mains tremblaient légèrement.

Mais ses yeux brillaient.

— Je savais.

Le mot était presque un souffle.

La mère ne dit rien.

Pas tout de suite.

Parce que cette fois…

elle ne pouvait pas.

Pas sans se contredire.

Pas sans briser quelque chose de visible.

Elle attrapa doucement la main de sa fille.

— Merci.

Le mot était poli.

Mais son regard…

restait incertain.

Puis elles s’éloignèrent.

Le silence resta encore une seconde.

Puis, le mouvement reprit.

Mais pas pareil.

Pas exactement.

Parce que ce qui venait de se passer…

avait été vu.

Et ne pouvait pas être ignoré.

Apolline inspira.

Plus profondément.

Et cette fois, ce n’était pas seulement pour tenir.

C’était…

autre chose.

Une chaleur.

Fragile.

Mais réelle.

— Bien.

La voix arriva derrière elle.

Elyndra

Apolline ne se retourna pas immédiatement.

— Tu as compris.

Elyndra s’approcha.

— Ce n’est pas seulement la force.

Un temps.

— C’est la générosité.

Le mot resta.

Apolline tourna légèrement la tête.

— J’ai rien fait.

— Si.

Un silence.

— Tu as reconnu ce qu’elle voyait.

Le silence se posa.

Et cette fois...

Apolline ne contesta pas.

Parce qu’au fond elle savait.

Elyndra tendit un verre.

— Bois.

Le geste était simple.

Naturel.

Comme tout le reste.

Apolline le prit.

Sans réfléchir.

Le verre était froid.

Le liquide clair.

Stable.

Elle leva légèrement les yeux—

Elyndra posa sa main sur son poignet.

Arrêta le mouvement.

— Pas encore.

Un temps.

— Tu auras droit à ça…

elle esquissa un très léger sourire,

— quand tu seras princesse.

Le mot resta.

Et avant qu’Apolline ne puisse répondre—

Elyndra prit le verre.

Et but.

D’un seul trait.

Net.

Sans hésitation.

Sans pause.

Apolline cligna des yeux.

— Sérieusement ?

— Oui.

Elyndra posa le verre.

Calmement.

Mais quelque chose changea.

Un mouvement.

Brusque.

Meryl

Meryl arriva.

Trop vite.

Trop directement.

Ses pas n’étaient plus parfaitement contrôlés.

Son regard—

fixé.

Sur Elyndra.

— Vous ne deviez pas—

Elle s’interrompit.

Trop tard.

Le silence tomba.

Plus lourd.

Plus net.

Elyndra la regarda.

Un instant.

Puis elle vacilla.

Léger.

Mais visible.

Apolline sentit immédiatement le changement.

— Elyndra ?

Sa voix était plus basse.

Plus tendue.

Elyndra posa une main sur la table.

Chercha un appui.

— C’est rien.

Mais ce n’était pas rien.

Ses yeux perdirent légèrement en netteté.

Son souffle se ralentit.

— Non.

Apolline s’approcha.

— Qu’est-ce que—

Elyndra tenta de se redresser.

— Ça va—

Mais son corps—

ne suivit pas complètement.

Meryl s’arrêta.

Juste devant.

Trop près.

— Vous devriez vous asseoir.

Sa voix était redevenue calme.

Mais trop tard.

Le masque avait fissuré.

Apolline sentit tout—

se réorganiser.

Le verre.

Le geste.

Le refus.

Puis—

le regard de Meryl.

Plus tôt.

Et tout—

s’aligna.

— T’as fait quoi.

Le mot sortit.

Bas.

Mais tranchant.

Meryl ne répondit pas.

Mais son silence—

suffisait.

Elyndra vacilla de nouveau.

Ses paupières—

plus lourdes.

— Apolline…

Sa voix avait changé.

Plus lente.

— Reste—

Le mot se brisa.

Apolline la rattrapa.

Son corps—

plus lourd qu’avant.

Moins réactif.

La salle—

commençait à comprendre.

Pas tout.

Mais assez.

Les regards revenaient.

Mais cette fois—

pas pour juger.

Pour voir.

Ce qui allait se passer.

Apolline serra les dents.

— Non.

Sa voix était basse.

Mais ferme.

— Tu vas pas tomber ici.

Elle la soutint.

Son bras autour d’elle.

Son regard—

ancré.

Et pour la première fois, ce n’était plus elle qu’on testait.

C’était elle, qui tenait. Et autour, tout avait changé.

Le poids d’Elyndra contre elle n’était pas seulement physique.

Il était… réel.

Trop réel.

Apolline la soutenait, un bras fermement passé autour de sa taille, sentant sous ses doigts la tension inhabituelle de son corps, cette perte progressive de contrôle qui n’appartenait ni à la fatigue ni à une simple faiblesse, mais à quelque chose de plus profond, de plus insidieux.

La salle entière avait changé.

Le bruit ne s’était pas arrêté, mais il n’était plus le même.

Moins fluide.

Plus attentif.

Plus dangereux.

Apolline releva la tête.

Et cette fois, elle parla.

Pas bas.

Pas pour Elyndra.

Pour eux.

— Elle a mis quelque chose dans le verre.

Le silence tomba.

Net.

Précis.

Comme une lame.

Les regards convergèrent.

Pas tous.

Mais suffisamment.

Vers elle.

Puis, vers Meryl.

Meryl ne bougea pas immédiatement.

Son visage était parfaitement maîtrisé.

Mais trop.

— Fais attention à ce que tu dis.

Sa voix était calme.

Trop calme.

Apolline ne détourna pas le regard.

— Tu t’es approchée du serveur.

— Tu as paniqué quand elle a bu.

Un pas.

— Et maintenant tu veux qu’on fasse comme si de rien n’était ?

Le silence se tendit.

Quelqu’un murmura.

Un autre se tut.

Meryl inspira.

— Tu interprètes.

— Non.

Le mot claqua.

— J’observe.

Un temps.

Puis, plus bas, plus tranchant :

— Et je comprends.

Le regard de Meryl changea.

Très légèrement.

— Tu comprends quoi ?

Apolline sentit son cœur battre plus vite.

Mais cette fois, elle ne recula pas.

— Que tu penses pouvoir écraser ce qui te dérange.

Un silence.

— Que tu profites de ta place.

— Que tu décides qui mérite d’exister ici.

Les mots s’enchaînaient.

Pas parfaitement.

Mais solidement.

— Et que tu pensais que je plierais.

Un temps.

Elle serra légèrement Elyndra contre elle.

— Mais je ne vais pas me briser pour toi.

Le silence devint lourd.

Et cette fois, il y eut une réaction.

Des regards.

Des mouvements.

Pas tous hostiles.

Mais pas tous favorables non plus.

Meryl la fixa.

Longuement.

Puis, elle répondit.

— Tu parles bien.

Un temps.

— Pour quelqu’un qui vient de Kareth.

Le mot tomba.

Comme une saleté qu’on jette au sol.

Un murmure passa dans la salle.

— Tu veux qu’on parle de toi ?

Sa voix restait douce.

Mais chaque mot portait.

— Des toits.

— Des vols.

— Des nuits passées à fuir.

Apolline sentit son souffle se bloquer une fraction de seconde.

Mais elle tint.

— Tu veux qu’on parle des gens que tu as laissés ?

Le mot frappa.

Plus fort.

— Ou de ceux qui t’attendent encore ?

Un silence.

Plus lourd.

Plus dangereux.

— Parce que moi…

Meryl inclina légèrement la tête,

— je peux parler longtemps.

Apolline ne bougea pas.

Pas d’un millimètre.

Mais quelque chose en elle—

réagit.

Pas par peur.

Par choix.

— Fais-le.

Le mot sortit.

Calme.

Net.

— Parle.

Un temps.

— Parce que tout ce que tu dis…

elle releva légèrement le menton,

— ne change rien au fait que je suis ici.

Le silence tomba.

Plus dur.

Plus tranchant.

— Et que toi…

elle marqua une pause,

— tu es en train de te dévoiler.

Le regard de Meryl se durcit.

Mais cette fois, elle ne répondit pas immédiatement.

Parce que cette fois, Apolline tenait.

Pas parfaitement.

Mais suffisamment pour fissurer quelque chose.

Et autour, la salle oscillait.

Certains regards s’étaient adoucis.

D’autres s’étaient fermés.

Une majorité restait du côté de Meryl.

Mais plus entièrement.

Plus aussi facilement.

Et c’est là qu’une nouvelle voix s’éleva.

— Ça suffit.

Claire.

Jeune.

Mais ferme.

Nety

Nety s’avança.

Sans précipitation.

Mais sans hésitation.

Les regards se déplacèrent immédiatement vers elle.

Elle observa Elyndra.

Puis Apolline.

Puis Meryl.

— Je pense que ce n’est ni le moment…

elle marqua une pause,

— ni l’endroit.

Un silence.

Puis elle se tourna vers Apolline.

— Merci.

Le mot surprit.

— Tu l’as retenue.

— Tu l’as protégée.

Un temps.

— Et tu es restée.

Le mot resta.

Et cette fois, il pesa autrement.

Apolline ne répondit pas.

Pas immédiatement.

Parce que quelque chose venait de changer.

Encore.

Nety fit un pas de plus.

— On doit la ramener.

Elle regarda Apolline.

— Ensemble.

Apolline hocha légèrement la tête.

Sans discuter.

Sans hésiter.

Parce que cette fois, il n’y avait plus rien à prouver ici.

Elles quittèrent la salle.

Le bruit reprit derrière elles.

Mais plus lointain.

Plus flou.

Comme si tout ce qui venait de se passer...

restait suspendu ailleurs.

Le trajet jusqu’aux appartements d’Elyndra fut silencieux.

Les couloirs du palais semblaient plus longs.

Plus vides.

Leurs pas résonnaient légèrement, rythmés par l’effort constant de soutenir Elyndra dont le corps, peu à peu, se relâchait, devenait plus lourd, moins précis dans ses appuis.

— Ça va passer…

murmura-t-elle à un moment.

Sa voix était floue.

Presque absente.

Apolline resserra légèrement sa prise.

— Parle pas.

Pas dur.

Mais ferme.

Elyndra esquissa un léger souffle.

Qui aurait pu être un rire.

Puis, plus rien.

Elles arrivèrent enfin.

La porte s’ouvrit.

La chambre les engloutit.

Le calme.

Le silence.

Différent de celui du banquet.

Plus réel.

Plus dense.

Elles la déposèrent sur le lit.

Lentement.

Avec précaution.

Nety s’écarta légèrement.

— Je vais appeler quelqu’un.

Apolline hocha la tête.

Sans quitter Elyndra des yeux.

Puis, elles furent seules.

Le temps ralentit.

Apolline resta là.

Debout.

Une seconde.

Puis deux.

Puis elle s’assit.

Au bord du lit.

Elyndra bougea légèrement.

Ses doigts cherchèrent.

Trouvèrent son bras.

— Reste.

Le mot était à peine audible.

Mais clair.

Apolline hésita.

Très brièvement.

Puis, elle resta.

Elle s’allongea.

À côté d’elle.

Pas trop près.

Pas encore.

Mais suffisamment.

Elyndra se rapprocha.

Instinctivement.

Ses bras vinrent entourer Apolline.

Sans force. Sans contrôle.

Mais avec une évidence désarmante.

Apolline se figea.

Une fraction de seconde.

Son souffle se coupa.

Comme plus tôt.

Mais différemment.

Moins brutal.

Plus…

troublant.

Elle sentit la chaleur.

Le poids.

La proximité.

Et quelque chose en elle...

vacilla.

Pas comme dans la salle.

Pas comme face à Meryl.

Autrement.

Plus intime.

Plus dangereux.

Elle ne savait pas où poser ses mains.

Elle ne savait pas comment respirer.

Elle ne savait pas quoi faire.

Puis lentement, elle se relâcha.

Juste assez.

Ses doigts se posèrent contre le tissu.

Elle inspira.

Puis expira.

Elyndra resserra légèrement son étreinte.

Inconsciente.

Ou presque.

Apolline ferma les yeux.

Pas complètement.

Mais suffisamment.

Et malgré tout, malgré la tension.

Malgré la soirée.

Malgré tout ce qui venait de se produire, elle s’endormit.

Pas profondément.

Pas paisiblement.

Mais…

elle s’endormit quand même.

Et dans cet instant fragile, entre lutte et abandon quelque chose se construisait encore.

Sans qu’elle puisse l’arrêter.

Sans qu’elle sache encore...

ce que ça deviendrait.

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