Chapitre 20

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Le matin ne s’imposa pas immédiatement, ni comme une évidence, ni comme une rupture nette avec la nuit précédente, mais comme une présence progressive, presque insidieuse, une lumière qui ne cherchait pas à chasser l’ombre mais qui, patiemment, venait s’y déposer, glissant à travers les voiles translucides suspendus aux hautes fenêtres, se diffusant lentement sur les surfaces lisses du palais, révélant sans brutalité chaque détail, chaque ligne, chaque silence, sans jamais pour autant atténuer ce qui s’était joué quelques heures plus tôt.

Apolline ouvrit les yeux sans sursaut, sans ce réflexe brutal qui, autrefois, la tirait du sommeil comme d’un piège, mais elle ne se réveilla pas non plus dans une forme de douceur véritable, car son corps, avant même que son esprit ne suive, était déjà tendu, légèrement contracté, comme s’il avait conservé en mémoire quelque chose que le repos n’avait pas effacé.

Elle resta immobile plusieurs secondes, peut-être plus longtemps encore, incapable de mesurer précisément ce laps de temps suspendu, allongée sur le dos, les yeux fixés sur le plafond dont les lignes parfaitement régulières lui paraissaient presque irréelles après le désordre du banquet, comme si cet espace refusait obstinément de porter la moindre trace de ce qui s’y était produit, comme si la pierre elle-même se refusait à conserver le chaos humain.

Puis elle sentit, la présence.

Elyndra

Toujours là.

Pas comme un souvenir, pas comme une sensation diffuse, mais comme une réalité tangible, une chaleur persistante à quelques centimètres d’elle, un souffle lent qui venait rompre le silence de la pièce sans jamais l’envahir complètement.

Leur position n’avait presque pas changé, comme si la nuit n’avait été qu’une parenthèse fragile qui n’avait pas eu la force de modifier ce qui s’était installé entre elles.

Elyndra était légèrement tournée vers elle, son bras reposant encore contre son corps, moins fermement que la veille, mais suffisamment pour maintenir cette proximité troublante, déroutante, qui ne ressemblait ni à un geste réfléchi, ni à une habitude installée, mais à quelque chose de plus instinctif, de plus brut.

Apolline ne bougea pas immédiatement.

Elle observa.

Le souffle d’Elyndra était régulier, mais pas totalement profond, comme si son corps s’était reposé sans que son esprit ne lâche entièrement prise, comme si une partie d’elle restait encore ailleurs, suspendue entre veille et sommeil.

Apolline inspira lentement.

Puis, avec une précaution presque inhabituelle chez elle, elle se redressa, prenant soin de ne pas rompre trop brutalement le contact, comme si ce simple geste pouvait suffire à déséquilibrer quelque chose de fragile.

Ses pieds touchèrent le sol froid.

Et immédiatement, la veille revint.

Pas sous forme de fragments désordonnés, pas comme une succession de souvenirs qu’il faudrait recomposer, mais comme un bloc compact, dense, impossible à ignorer.

Le verre.

Le geste.

Le liquide.

Le regard de Meryl.

Le mot.

Paria.

Puis, la petite fille.

Ses yeux.

Sa voix.

Sa révérence.

Et ce moment suspendu.

Puis, la chute.

Le poids d’Elyndra.

Le silence de la salle.

Et enfin, la chambre.

Elle ferma brièvement les yeux, non pas pour fuir ce qui revenait, mais pour stabiliser ce qui menaçait de la submerger, pour remettre de l’ordre dans cette accumulation trop nette, trop présente.

Puis elle se leva.

La pièce était calme.

Trop calme.

D’un calme presque artificiel, comme si tout avait été soigneusement remis à sa place, comme si rien ne devait trahir ce qui s’était produit, et pourtant, elle le savait avec une certitude froide, presque physique :

tout avait changé.

Un bruit.

Discret.

Mais précis.

On frappa à la porte.

Pas fort.

Pas avec urgence.

Mais avec cette exactitude mesurée qui, ici, remplaçait toute forme d’impatience.

Apolline tourna légèrement la tête.

— Entre.

Sa voix sortit avant même qu’elle ne prenne la décision consciente de parler, comme si son corps avait déjà compris que rester silencieuse reviendrait à laisser quelque chose lui échapper.

La porte s’ouvrit.

Nety

Nety entra avec une retenue visible, ses pas maîtrisés mais légèrement plus rapides que la veille, comme si quelque chose, dans son attitude, trahissait une tension qu’elle ne cherchait pas à cacher complètement.

Son regard se posa immédiatement sur Elyndra, s’y attarda une seconde de trop, puis glissa vers Apolline.

Elle s’arrêta à quelques pas, laissant entre elles une distance respectueuse mais pas distante.

— Comment elle va ?

Sa voix était plus basse, plus posée, débarrassée de la légèreté qu’elle pouvait encore avoir la veille.

Apolline haussa légèrement les épaules, un geste minimal, presque mécanique.

— Elle dort.

Un temps.

— Mais pas vraiment.

Nety acquiesça lentement, comme si cette réponse confirmait ce qu’elle savait déjà.

Puis elle s’approcha, réduisant la distance sans jamais envahir l’espace.

— Les médecins sont passés.

Le mot resta.

— Ils disent que ce n’est pas dangereux.

Un silence.

— Mais que ce n’était pas accidentel.

Apolline ne répondit pas immédiatement.

Parce que ces mots ne lui apportaient rien de nouveau.

Et pourtant, les entendre, les rendait plus lourds.

— Et la salle ?

Sa voix était neutre, mais la question ne l’était pas.

Nety inspira.

— Ça parle.

Un temps.

— Beaucoup.

Apolline tourna légèrement la tête vers elle, son regard se posant avec une précision nouvelle.

— Et ça dit quoi ?

Nety hésita, à peine, mais suffisamment pour que cette hésitation existe.

— Que tu l’as sauvée.

Un silence.

— Et que tu es peut-être plus dangereuse que prévu.

Le mot resta suspendu.

Dangereuse.

Apolline ne réagit pas immédiatement.

— Intéressant.

Sa voix était calme, mais intérieurement, elle sentit le déplacement.

— Et Meryl ?

Nety baissa légèrement les yeux avant de répondre.

— Elle a été… très présente.

Le choix des mots était trop précis pour être anodin.

— Elle parle de sécurité.

— De contrôle.

— De stabilité.

Chaque mot tombait comme une pierre.

— Et elle pose des questions.

Apolline inspira.

— Sur moi.

— Oui.

Le silence se densifia.

— Et les réponses ?

Nety releva les yeux.

— Dépendent de qui parle.

Un temps.

— Certains commencent à te regarder autrement.

— D’autres attendent que tu tombes.

Apolline hocha légèrement la tête, comme si elle encaissait sans réagir, comme si tout cela restait extérieur.

Mais elle sentait, la différence.

Ce n’était plus du rejet simple.

C’était une attente.

Une observation.

Un équilibre instable.

— Et toi ?

La question sortit sans prévenir.

Nety sembla surprise.

— Moi ?

— Oui.

Un silence.

Puis, plus doucement :

— Je pense que tu as fait ce qu’il fallait.

Un temps.

— Mais que ce n’est pas suffisant.

Apolline laissa échapper un très léger souffle.

— Évidemment.

Nety ne sourit pas.

— Ils ne vont pas s’arrêter.

— Non.

— Et maintenant…

elle marqua une pause plus nette,

— ils vont être plus intelligents.

Le mot pesa.

Apolline détourna légèrement le regard vers la lumière.

— Tant mieux.

Sa voix était basse.

Mais ancrée.

Nety la fixa.

— Pourquoi ?

— Parce que ça veut dire qu’ils me prennent au sérieux.

Le silence tomba.

Et cette fois, il resta.

Parce que cette réponse changeait tout.

Apolline se détourna.

— Je vais sortir.

— Maintenant ?

— Oui.

Un temps.

— Ils m’attendent déjà.

Et elle sortit.

Le palais n’était plus le même.

Pas dans ses pierres.

Pas dans ses couloirs.

Mais dans la manière dont il regardait.

Les regards arrivaient plus vite, s’accrochaient plus longtemps, ne se détournaient plus avec cette politesse feinte qui dissimulait l’indifférence.

Elle avança sans ralentir.

Et cette fois, elle sentit.

L’analyse.

Le jugement.

Les murmures.

— C’est elle.

— Oui.

— Elle était avec—

— Elle l’a tenue.

— Ou elle l’a mise en danger.

Les mots circulaient.

Se contredisaient.

Se répondaient.

Et c’était cela, le plus dangereux.

Rien n’était fixé.

Tout pouvait basculer.

Puis, elle la vit.

Meryl

Immobile.

Au centre.

Comme si elle attendait.

Comme si tout cela avait été prévu.

Apolline s’arrêta.

Le silence se resserra autour d’elles.

Meryl parla.

— Vous êtes debout.

Le ton était neutre.

Mais trop contrôlé.

Apolline soutint son regard.

— Vous aussi.

Le silence s’étira.

Et cette fois,

personne ne détourna les yeux.

Le silence ne retomba pas immédiatement après leurs mots.

Il resta suspendu entre elles, tendu comme une surface trop lisse sur laquelle le moindre geste pouvait laisser une trace définitive, et autour, sans qu’aucun ordre ne soit donné, sans qu’aucune autorité ne s’impose clairement, les regards se fixèrent, s’ancrèrent, cessèrent de prétendre à l’indifférence.

Personne ne passait plus vraiment.

Ou plutôt, chacun ralentissait sans l’assumer, comme si le simple fait d’être là devenait une excuse suffisante pour observer, pour écouter, pour comprendre ce qui était en train de se jouer entre deux figures qui, désormais, n’étaient plus simplement opposées, mais liées par une tension visible, assumée, presque inévitable.

Apolline ne bougea pas.

Son corps était stable, ses épaules redressées, son regard fixé sur Meryl avec cette intensité nouvelle qui ne cherchait plus à compenser une peur, mais à tenir une position.

Et c’était cela, précisément, qui changeait tout.

Meryl

Meryl, elle, ne semblait pas affectée.

Ou du moins, elle n’en laissait rien paraître.

Son visage restait parfaitement maîtrisé, ses traits immobiles, son regard posé avec une précision presque clinique sur Apolline, comme si elle n’observait pas une personne, mais un phénomène, une variable nouvelle dans un système qu’elle connaissait trop bien pour s’y perdre.

— La cour est agitée ce matin.

Sa voix glissa sans heurt, douce, posée, presque neutre, mais chaque mot portait un poids implicite, une intention qui ne cherchait pas à se cacher.

Apolline ne répondit pas immédiatement.

Elle prit une inspiration lente, consciente, mesurée, laissant le silence exister sans chercher à le combler trop vite, comme Elyndra lui avait appris, comme elle avait appris elle-même à le faire.

— C’est normal.

Le mot tomba, simple, mais tenu.

— Après ce qui s’est passé.

Un léger mouvement parcourut les spectateurs.

Rien de visible à première vue.

Mais suffisant.

Meryl inclina très légèrement la tête.

— Justement.

Un temps.

— Ce qui s’est passé.

Le mot resta.

Puis elle fit un pas.

Pas vers elle.

Mais légèrement de côté.

Comme pour élargir l’espace.

Comme pour inclure les autres.

— Une situation délicate.

Un silence.

— Une princesse affaiblie.

— Une intervention imprévue.

— Et une… présence inattendue.

Le regard de Meryl revint sur Apolline.

Plus précis.

— Vous.

Le mot n’était pas une accusation.

Pas encore.

Mais il s’en rapprochait.

Apolline sentit le piège.

Pas frontal.

Plus fin.

Plus dangereux.

Elle ne répondit pas tout de suite.

Elle observa.

Le cercle.

Les regards.

Les attentes.

Puis elle parla.

— Elle allait tomber.

Sa voix était calme.

Mais ancrée.

— Je l’ai tenue.

Un temps.

— C’est tout.

Le silence se posa.

Puis...

un léger souffle parcourut l’assemblée.

Meryl esquissa un mouvement imperceptible.

— “C’est tout”.

Elle répéta les mots avec une précision dérangeante.

— Vous avez une manière intéressante de simplifier.

Un temps.

— Les choses importantes.

Apolline soutint.

— Vous avez une manière intéressante de les compliquer.

Le mot resta.

Et cette fois, quelques regards changèrent.

Pas tous.

Mais assez pour exister.

Meryl ne réagit pas immédiatement.

Mais son regard se durcit légèrement.

— Vous étiez présente au bon moment.

— Vous avez agi.

— Vous avez été vue.

Chaque phrase était posée avec une lenteur calculée.

— Et maintenant…

elle marqua une pause,

— vous êtes au centre.

Un silence.

— C’est une position fragile.

Le mot pesa.

Apolline ne détourna pas.

— C’est une position.

Un temps.

— Et je la tiens.

Le silence tomba.

Plus net.

Plus dense.

Parce que cette fois, elle ne se défendait pas.

Elle affirmait.

Meryl observa.

Longuement.

Puis :

— Pour combien de temps ?

La question glissa.

Douce.

Mais acérée.

Apolline ne répondit pas immédiatement.

Elle laissa la question exister.

Puis :

— Suffisamment.

Un temps.

— Pour que ça dérange.

Le mot fit son effet.

Visible.

Immédiat.

Un léger mouvement.

Une respiration retenue.

Meryl sourit.

Très légèrement.

— Vous apprenez vite.

Un temps.

— Mais vous oubliez quelque chose.

Le regard d’Apolline resta fixé.

— Peut-être.

Sa voix était calme.

— Mais je ne pense pas.

Le silence se tendit.

Meryl s’approcha.

Lentement.

Sans brusquerie.

Mais avec une intention claire.

— Ici…

sa voix baissa légèrement,

— ce n’est pas seulement ce que vous êtes qui compte.

Un temps.

— C’est ce que les autres acceptent.

Le mot resta.

Et autour, les regards confirmèrent.

Apolline sentit la pression.

Pas comme avant.

Pas comme une menace.

Comme une structure.

Un cadre.

Un système.

Elle inspira.

Puis répondit.

— Alors ils vont devoir décider.

Un temps.

— Parce que moi…

elle soutint le regard de Meryl,

— je ne vais pas disparaître.

Le silence tomba.

Plus lourd que les précédents.

Et cette fois, il resta.

Parce que quelque chose venait d’être dit.

Pas seulement entre elles.

Devant tous.

Meryl ne répondit pas immédiatement.

Elle observa Apolline.

Plus longtemps.

Puis elle se redressa.

— Très bien.

Sa voix redevint publique.

— Alors nous verrons.

Un temps.

— Jusqu’où vous tenez.

Elle se détourna.

Et le cercle se brisa.

Mais pas complètement.

Parce que ce qui venait de se produire, restait.

Suspendu.

Dans chaque regard.

Dans chaque murmure à venir.

Apolline resta immobile une seconde de plus.

Puis,

elle reprit sa marche.

Et cette fois, elle sentit clairement le changement.

Elle n’était plus simplement observée.

Elle était évaluée.

Et quelque part, attendue.

Pour tomber.

Ou pour tenir.

Et cette fois…

elle savait que chaque pas compterait.

Apolline ne s’arrêta pas immédiatement après avoir quitté le cercle.

Elle continua d’avancer, sans accélérer, sans chercher à fuir non plus, mais avec cette conscience nouvelle, presque physique, que chaque pas qu’elle faisait désormais n’était plus neutre, que chaque déplacement, chaque arrêt, chaque regard porté ou évité devenait une information que d’autres captaient, interprétaient, transformaient en jugement.

Le palais semblait identique.

Les couloirs conservaient leur ordre parfait, leurs lignes droites, leurs surfaces lisses, leurs ouvertures calculées pour laisser passer une lumière qui ne variait presque jamais, mais quelque chose, dans la manière dont l’air circulait, dans la façon dont les gens occupaient l’espace, avait changé.

Ou peut-être, c’était elle.

Elle sentit un regard avant même de le voir.

Puis un autre.

Puis plusieurs.

Ils ne se détournaient plus immédiatement.

Ils restaient.

Plus longtemps.

Comme s’ils cherchaient à comprendre ce qu’ils voyaient, comme s’ils attendaient qu’elle fasse un geste, une erreur, quelque chose qui leur permettrait de fixer définitivement ce qu’elle était.

Apolline continua.

Son rythme restait stable.

Ses épaules droites.

Son regard ancré.

Mais à l’intérieur quelque chose s’ajustait.

Pas dans la peur.

Dans la lucidité.

Elle n’était plus seulement observée.

Elle était devenue un point de tension.

Un point de division.

Un point de bascule.

Elle tourna dans une galerie plus ouverte, bordée de grandes fenêtres qui donnaient sur les jardins du palais, et pendant une fraction de seconde, elle crut pouvoir respirer autrement, comme si cet espace plus large pouvait absorber une partie de ce qui pesait sur elle.

Mais elle comprit immédiatement que ce n’était pas le lieu.

C’était le regard.

Deux silhouettes discutaient plus loin.

Elles ne se turent pas complètement lorsqu’elle approcha.

Mais leurs voix changèrent.

— Elle est encore là.

— Bien sûr.

— Pour combien de temps ?

— Ça dépend.

— De quoi ?

Un silence.

— De ce qu’elle va faire ensuite.

Apolline passa.

Sans ralentir.

Sans répondre.

Mais les mots restèrent.

Parce qu’ils n’étaient pas dirigés vers elle.

Ils étaient structurants.

Elle continua.

Puis

elle aperçut un groupe plus large.

Trois hommes.

Une femme.

Leurs vêtements indiquaient clairement qu’ils n’appartenaient pas à la cour la plus élevée, mais ils n’étaient pas non plus étrangers au palais. Des gens de Kareth.

Ils parlaient bas.

Mais pas assez.

Leurs regards se levèrent presque simultanément lorsqu’elle entra dans leur champ de vision.

Pas de surprise.

Pas de gêne.

Juste... une reconnaissance froide.

L’un d’eux la fixa.

— Voilà.

Le mot tomba.

Simple.

Un autre croisa les bras.

— Tu t’habitues vite.

Apolline s’arrêta.

Pas complètement face à eux.

Mais suffisamment.

— Je m’adapte.

Sa voix était stable.

Le premier eut un léger rictus.

— C’est ce que vous dites tous.

Le mot resta.

Vous.

Une catégorie.

Une séparation.

— Tu parles comme eux maintenant.

Apolline soutint le regard.

— Non.

Un temps.

— Je parle comme quelqu’un qui est là.

La femme du groupe fit un pas en avant.

— Et nous ?

Le mot tomba.

Plus direct.

— On est quoi ?

Le silence s’installa.

Plus lourd.

Parce que cette question, elle n’était pas politique.

Elle était personnelle.

Apolline sentit la tension monter.

Différemment.

Pas comme face à Meryl.

Pas comme face à la cour.

Plus brutale.

Plus réelle.

— Vous êtes—

Elle s’arrêta.

Une fraction de seconde.

Trop courte pour être une hésitation.

Mais suffisante pour exister.

— Vous êtes ceux qui vivent ici.

Le mot resta.

Mais il ne suffisait pas.

Elle le sentit immédiatement.

Le regard de l’homme changea.

— Mauvaise réponse.

Le silence se tendit.

— Tu sais pourquoi ?

Apolline ne répondit pas.

— Parce que tu nous mets à distance.

Un temps.

— Comme eux.

Le mot claqua.

Et là, elle comprit.

Pas complètement.

Mais assez pour sentir le piège.

Si elle se rapprochait, elle trahissait la cour.

Si elle se positionnait ici, elle trahissait Kareth.

Elle inspira.

— Je ne vous mets pas à distance.

Sa voix était plus basse.

Plus contrôlée.

— Je refuse de choisir comme vous voulez que je choisisse.

Le silence tomba.

Plus lourd.

Plus dangereux.

La femme la fixa.

— Alors tu choisis quoi ?

Apolline soutint.

— Moi.

Le mot sortit.

Simple.

Brut.

Mais cette fois, il ne suffisait pas.

Parce que dans cet endroit... choisir soi-même, n’était jamais neutre.

Un homme lâcha un léger souffle.

— Tu vois ?

— Elle est déjà partie.

Le mot resta.

Partie.

Pas physiquement.

Autrement.

Apolline sentit quelque chose se serrer.

Pas dans sa gorge.

Plus bas.

Mais elle ne bougea pas.

— Non.

Le mot sortit.

Plus ferme.

— Je suis là.

— Pas comme avant.

La femme répondit immédiatement.

— Et c’est ça le problème.

Le silence se brisa.

Pas totalement.

Mais assez pour que la tension change.

— Fais attention.

L’homme reprit.

— Parce que si tu parles pour nous là-bas…

il désigna vaguement les hauteurs du palais,

— ils ne vont pas t’écouter.

Un temps.

— Et si tu ne parles pas…

il la fixa plus durement,

— nous non plus.

Le mot tomba.

Définitif.

Et là, elle le sentit.

Pour la première fois.

Vraiment.

Elle était entre deux.

Et cet espace n’était pas stable.

Ils se détournèrent.

Sans attendre.

Sans conclure.

Comme si la conversation était terminée.

Comme si le jugement était en cours.

Apolline resta immobile une seconde de plus.

Puis...

elle reprit sa marche.

Mais cette fois, quelque chose avait changé.

Pas dans sa posture.

Pas dans ses gestes.

Dans ce qu’elle portait.

Elle n’était plus seulement une cible.

Elle devenait un enjeu.

Et plus elle avançait, plus elle comprenait que tenir ne suffirait bientôt plus.

Parce que bientôt, il faudrait choisir.

Et que ce choix, quoi qu’elle fasse...

briserait quelque chose.

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