Chapitre 23

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Le vacillement ne dura qu’une seconde.

Mais cette seconde suffit.

Parce qu’elle fut vue.

Entièrement.

Par tous.

Pas comme une hésitation passagère.

Pas comme une fatigue.

Comme une faille.

Une vraie.

Une profonde.

Et dans une cour comme celle de Lysoria, une faille ne restait jamais neutre.

Elle était immédiatement interprétée.

Utilisée.

Fixée.

Le silence qui suivit la dernière phrase de Nerin ne fut pas simplement un arrêt du bruit — c’était une prise de décision collective, invisible mais réelle, un basculement imperceptible où une majorité venait de choisir ce qu’elle ferait de cette scène, de ce moment, d’elle.

— T’es plus rien là-bas.

Les mots continuaient de résonner.

Pas dans la salle.

Dans sa poitrine.

Comme un écho qu’elle n’arrivait pas à arrêter.

Apolline tenta d’inspirer.

Mais son souffle se brisa encore.

Plus violemment.

Sa gorge se serra.

Ses doigts tremblaient trop maintenant pour être totalement contenus, ses mains légèrement ouvertes, inutiles, comme si elle ne savait plus quoi en faire, comme si même les gestes simples lui échappaient.

Elle aurait dû répondre.

Couper.

Reprendre.

Mais plus rien ne venait.

Et ça, la cour le vit.

— Elle ne dit rien.

— Parce qu’elle ne peut pas.

— Il a raison.

— Tout s’aligne.

Les voix n’étaient pas fortes.

Mais elles étaient nombreuses.

Et elles suffisaient.

À transformer le moment.

À le figer.

À le rendre réel.

Elyndra fit un pas.

Un seul.

Mais ce pas, changea immédiatement la dynamique de la pièce.

Elyndra

Elle se plaça légèrement devant Apolline.

Pas complètement.

Pas au point de la cacher.

Mais assez pour s’interposer.

Et ce simple mouvement, coupa le flux.

— Ça suffit.

Sa voix ne monta pas.

Elle n’en avait pas besoin.

Elle était nette.

Précise.

Et surtout, légitime.

Le silence retomba.

Plus brutalement cette fois.

Parce que l’autorité venait d’entrer pleinement dans la scène.

— Vous avez assez parlé.

Son regard se posa sur Nerin.

Direct.

Sans détour.

— Et toi.

Un temps.

— Tu ne t’exprimes pas ici sans y être invité.

La tension monta immédiatement.

Pas seulement dans la salle.

Entre eux.

Parce que là, Elyndra ne protégeait plus seulement Apolline.

Elle reprenait le contrôle.

Et cela, c’était une confrontation.

Nerin ne recula pas.

Pas immédiatement.

Son regard resta accroché à celui d’Elyndra une fraction de seconde.

Puis, il sourit.

À peine.

Mais assez.

— J’ai pas besoin d’être invité pour dire la vérité.

Un frisson parcourut la salle.

— Et la vérité, ici—

il tourna légèrement la tête vers Apolline,

— elle la dit pas.

Le coup porta encore.

Parce qu’il ne criait pas.

Parce qu’il ne s’énervait pas.

Il posait.

Et cette manière de poseétait dangereuse.

Elyndra ne bougea pas.

Mais quelque chose dans son regard changea.

Pas de colère.

Pas encore.

Quelque chose de plus froid.

— La vérité ne t’appartient pas.

Sa voix était plus basse.

Mais plus tranchante.

— Et certainement pas dans cet espace.

Un silence.

— Tu franchis une limite.

Nerin haussa légèrement les épaules.

— Ou alors je la montre.

Les murmures reprirent.

Plus hésitants cette fois.

Parce que deux forces, s’opposaient.

Et la cour, ne savait pas encore complètement de quel côté se placer.

Elyndra fit un second pas.

Plus affirmé.

— Garde.

Un mouvement immédiat.

Des silhouettes se détachèrent des murs.

Avancèrent.

Pas brusquement.

Mais avec cette précision maîtrisée qui ne laissait aucun doute sur ce qu’ils étaient prêts à faire.

La tension monta encore.

Un cran au-dessus.

— Tu vas quitter cette salle.

La phrase tomba.

Claire.

Sans option.

Mais Nerin ne bougea pas.

Pas encore.

Il regarda Apolline.

Pas Elyndra.

Pas les gardes.

Elle.

Uniquement.

Et dans ce regard—

il n’y avait plus de mise en scène.

Plus de stratégie.

Seulement...

quelque chose de brut.

— Regarde-les.

Sa voix.

Plus basse.

— Regarde comment ils te regardent.

Apolline n’aurait pas dû.

Elle le savait.

Mais elle le fit.

Ses yeux quittèrent enfin Nerin.

Glissèrent.

Sur la salle.

Sur les visages.

Et ce qu’elle vit, fut pire que tout.

Ce n’était pas de la haine.

Pas complètement.

C’était du mépris.

Installé.

Calme.

Définitif.

Comme si elle n’était déjà plus une question.

Comme si elle était une réponse.

— C’est ça, maintenant.

Nerin continua.

— C’est là que t’as voulu être.

— Avec eux.

— Contre nous.

Le mot contre claqua plus fort que les autres.

Parce qu’il tranchait.

Parce qu’il divisait.

Et parce qu’il ne laissait plus d’espace entre les deux.

Apolline sentit quelque chose céder.

Plus profondément.

Son ventre se contracta.

Sa respiration devint irrégulière.

Ses mains tremblaient ouvertement maintenant.

Elyndra tourna légèrement la tête vers elle.

Et là, elle le vit.

Vraiment.

Pas une faiblesse passagère.

Pas une hésitation.

Quelque chose de plus grave.

Quelque chose qui lui échappait.

— Apolline.

Sa voix.

Plus douce.

Mais plus urgente.

— Regarde-moi.

Mais Apolline n’y arrivait pas.

Pas encore.

Parce que tout ce qu’elle venait de voir tout ce qu’elle venait d’entendre restait.

Collé.

Immobile.

— Emmenez-le.

Les gardes avancèrent.

Plus franchement cette fois.

Mais Nerin leva légèrement une main.

Pas pour les arrêter.

Pour dire qu’il avait fini.

— T’avais une chance.

Il regarda Apolline.

Une dernière fois.

— De rester.

Un silence.

— T’as choisi de partir.

Puis...

plus bas :

— Assume.

Le mot tomba.

Lourd.

Final.

Les gardes l’attrapèrent.

Pas violemment.

Mais fermement.

Il ne résista pas.

Pas vraiment.

Mais son regard, resta accroché à elle.

Jusqu’au dernier moment.

Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Et avec lui, quelque chose qu’elle ne pouvait pas nommer.

Le silence revint.

Total.

Brutal.

Mais cette fois, il était différent.

Plus lourd.

Parce qu’il restait, tout ce qui venait de se passer.

Elyndra resta immobile quelques secondes.

Puis, lentement

elle se tourna vers la cour.

— Cette séance est terminée.

Aucune hésitation.

Aucune ouverture.

— Vous avez assez vu.

Le message était clair.

Pas seulement une fin.

Une coupure.

Mais personne ne bougea immédiatement.

Parce que ce qu’ils avaient vu, ne disparaissait pas avec un ordre.

Les regards, restaient.

Fixés.

Sur Apolline.

Et dans ces regards, il n’y avait plus de doute.

Plus de curiosité.

Seulement, une décision.

Apolline n’avait toujours pas bougé.

Ses jambes, étaient là.

Mais vides.

Son souffle, irrégulier.

Son regard, perdu quelque part entre la salle et quelque chose d’autre.

— Apolline.

Elyndra.

Encore.

Plus bas.

Plus proche.

Cette fois, elle posa une main sur son bras.

Légère.

Mais réelle.

— On part.

Pas une question.

Apolline hocha à peine la tête.

Un mouvement minime.

Mais suffisant.

Elle fit un pas.

Puis un autre.

Instable.

Pas à cause des talons.

À cause du reste.

Et la salle, s’ouvrit devant elle.

Pas par respect.

Par distance.

Comme si personne ne voulait la toucher.

Comme si elle portait, quelque chose.

Quelque chose de dérangeant.

De contaminant.

De trop réel.

Et tandis qu’elle avançait, elle sentit.

Chaque regard.

Chaque jugement.

Chaque silence.

S’imprimer.

Un peu plus profondément.

Elle sortit.

Sans se retourner.

Mais elle savait.

Que derrière elle, rien n’était plus pareil.

Et devant, non plus.

La porte se referma derrière elles avec un bruit sourd, étouffé par l’épaisseur des murs et des matériaux du palais, mais suffisamment net pour marquer une coupure, une séparation presque physique entre ce qui venait de se produire et ce qui suivrait, comme si cet instant précis avait tenté de contenir, de retenir, tout ce qui venait de se briser dans la salle avant de le laisser se répandre ailleurs.

Mais rien ne s’était réellement arrêté.

Apolline le sentit immédiatement.

Dans l’air.

Dans son corps.

Dans cette tension persistante qui ne s’était pas dissipée en quittant la cour, qui ne s’était pas allégée avec la distance, mais qui, au contraire, semblait maintenant s’étendre autrement, moins bruyante, moins visible, mais plus profonde, plus installée, comme quelque chose qui avait cessé d’être extérieur pour devenir interne.

Le couloir devant elles était vaste, trop vaste, ses parois de cristal sombre captant la lumière en reflets irréguliers qui se fragmentaient au fil de leurs pas, créant une impression étrange de mouvement sans déplacement réel, comme si l’espace lui-même glissait légèrement autour d’elles au lieu de rester fixe.

Le sol, parfaitement lisse, renvoyait un écho discret à chaque pas, un son net, précis, qui aurait dû être régulier, maîtrisé, presque rassurant dans sa constance.

Mais il ne l’était pas.

Parce que ses pas, à elle, ne l’étaient plus.

Ils restaient droits.

Alignés.

Elle ne trébuchait pas.

Elle ne ralentissait pas.

Mais il y avait, dans le rythme, quelque chose de légèrement brisé, une fraction de seconde trop longue entre deux appuis, un déséquilibre presque invisible qui suffisait à lui rappeler que son corps ne suivait plus complètement ce qu’on lui avait appris, ce qu’elle avait réussi à tenir jusque-là.

Elyndra avançait à ses côtés.

Ou peut-être légèrement devant.

Apolline n’aurait pas su le dire précisément.

Parce qu’elle ne la regardait pas.

Pas encore.

Pas depuis qu’elles avaient quitté la salle.

Le silence entre elles n’était pas simplement une absence de mots.

Il était chargé.

Dense.

Présent.

Comme s’il contenait déjà tout ce qui serait dit plus tard, comme si chaque seconde passée sans parler ajoutait du poids à ce moment à venir, le rendait plus inévitable, plus précis, plus difficile à contourner.

Elles croisèrent un premier groupe de serviteurs.

Trois.

Peut-être quatre.

Apolline ne compta pas.

Mais elle sentit leurs regards.

Immédiatement.

Pas comme avant.

Pas avec cette curiosité discrète, cette observation distante qu’elle avait déjà perçue depuis son arrivée.

C’était différent.

Plus direct.

Plus rapide.

Et surtout, plus froid.

Ils ne s’arrêtèrent pas.

Ils ne firent aucun geste déplacé.

Ils baissèrent légèrement les yeux, respectant la présence d’Elyndra, respectant l’espace, les règles, tout ce qui devait être respecté dans ces couloirs.

Mais ce bref instant, ce moment où leurs regards s’étaient posés sur elle avant de se détourner, suffit.

Parce qu’il contenait déjà quelque chose.

Une information.

Une rumeur en train de naître.

Ou peut-être déjà transmise.

Apolline détourna légèrement le regard.

Pas par honte.

Pas consciemment.

Par réflexe.

Comme si soutenir ce regard-là aurait demandé une énergie qu’elle n’avait plus.

Son souffle se décala à nouveau.

Une inspiration trop courte.

Une expiration trop rapide.

Elle tenta de ralentir.

De caler sa respiration sur ses pas.

Un rythme.

Simple.

Contrôlé.

Mais chaque fois qu’elle approchait de cet équilibre, une image revenait.

Un mot.

Une voix.

— T’es plus rien là-bas.

Elle serra légèrement les mâchoires.

Ses doigts se crispèrent à peine contre le tissu de sa robe, juste assez pour que ses jointures blanchissent brièvement avant qu’elle ne relâche.

Pas maintenant.

Pas ici.

Elle ne pouvait pas se permettre de perdre encore quelque chose.

Pas dans ces couloirs.

Pas sous ces regards.

Un autre groupe passa.

Des gardes cette fois.

Leur posture ne changea pas.

Leur trajectoire non plus.

Mais leurs yeux glissèrent.

Une fraction de seconde de trop.

Sur elle.

Puis se détournèrent.

Comme s’ils avaient vu ce qu’ils devaient voir.

Comme s’ils avaient déjà compris.

Le bruit de leurs pas s’éloigna.

Net.

Régulier.

Stable.

Tout ce qu’elle n’était plus.

Apolline inspira plus profondément.

Força.

L’air entra.

Accrocha.

Descendit difficilement.

Mais elle le maintint.

Un instant.

Puis relâcha.

Ses mains tremblaient encore légèrement.

Elle tenta de les calmer.

Les ouvrit.

Les referma.

Un geste simple.

Mais même ce geste, lui demanda une attention qu’elle n’aurait jamais remarquée auparavant.

Le couloir s’élargit.

Puis tourna.

Les lignes du palais continuaient de se dérouler autour d’elles avec cette précision presque irréelle, cet ordre parfait qui contrastait violemment avec ce qu’elle avait laissé derrière, avec Kareth, avec les ruelles irrégulières, les sols instables, les structures qui tenaient sans vraiment tenir.

Ici, tout tenait. Parfaitement.

Et pourtant, elle avait l’impression de perdre pied.

Une sensation revint.

Brève.

Subtile.

Mais là.

Comme dans la salle.

Comme dans la forêt.

Quelque chose...

derrière.

Pas une présence claire.

Pas un mouvement.

Juste, une impression.

Elle ralentit imperceptiblement.

À peine.

Son regard glissa sur le côté.

Puis derrière.

Rien.

Seulement le couloir.

Vide.

Propre.

Silencieux.

Mais son corps, ne se détendit pas complètement.

Comme si une partie d’elle refusait encore de croire que tout était terminé, que la voix n’était plus là, que Nerin n’était plus dans son dos, que la scène ne pouvait pas se rejouer ailleurs, sous une autre forme.

— T’as choisi de partir.

Le mot revint.

Encore.

Elle ferma brièvement les yeux.

Une seconde.

Puis les rouvrit immédiatement.

Pas le moment.

Pas ici.

Elyndra ne s’était pas arrêtée.

Elle n’avait pas ralenti.

Elle continuait.

Droite.

Stable.

Maîtrisée.

Et ce contraste, était presque insupportable.

Parce qu’il lui rappelait tout ce qu’elle n’arrivait plus à être.

Apolline tenta de caler ses pas sur les siens.

Même rythme.

Même cadence.

Même précision.

Elle y parvint.

À peu près.

Mais cela lui demanda un effort constant, une attention qu’elle n’avait jamais eu à fournir auparavant, comme si quelque chose d’essentiel venait de se désaligner en elle.

Le silence, persistait.

Toujours.

Aucun mot.

Aucune tentative.

Et plus le temps passait, plus il devenait lourd.

Pas vide.

Plein.

Trop plein.

Chargé de tout ce qu’Elyndra avait vu.

De tout ce qu’elle avait compris.

Ou pas encore.

Et de tout ce qu’elle allait dire.

Apolline sentit cette attente s’installer.

Se tendre.

Se structurer.

Elle voulait parler.

Couper.

Dire quelque chose.

N’importe quoi.

Mais chaque tentative mourait avant d’atteindre ses lèvres.

Parce que rien ne semblait suffisant.

Parce que tout semblait déjà compromis.

Parce que parler maintenant, c’était peut-être aggraver.

Le couloir se termina.

Une porte.

Massive.

Sombre.

Elyndra s’arrêta.

Enfin.

Apolline aussi.

Son corps mit une fraction de seconde à s’ajuster à cet arrêt.

Ses muscles restèrent légèrement tendus.

Comme si elle devait encore avancer.

Comme si s’arrêter était dangereux.

Elyndra posa la main sur la poignée.

Un geste simple.

Maîtrisé.

Puis, sans un mot, elle ouvrit.

La pièce au-delà était plus intime.

Plus fermée.

L’air y était différent.

Plus stable.

Moins chargé de passage.

Mais la tension, elle ne changea pas.

Elyndra entra.

Apolline la suivit.

La porte se referma derrière elles.

Plus doucement cette fois.

Mais tout aussi définitivement.

Le silence se referma avec elles.

Et cette fois, il n’y avait plus rien pour le contenir.

Plus de couloir.

Plus de regards extérieurs.

Plus de mouvement.

Seulement elles.

Et tout ce qui allait suivre.

Apolline resta debout.

Sans bouger.

Son souffle encore irrégulier.

Ses mains encore légèrement instables.

Son regard hésitant.

Et pour la première fois depuis qu’elles avaient quitté la salle, elle osa lever les yeux.

Vers Elyndra.

Sans savoir si elle était prête...

à entendre.

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