Chapitre 24

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La porte se referma derrière elles dans un silence plus doux que celui de la salle, mais pas moins définitif, comme si cet espace venait d’être isolé du reste du palais, non pour protéger ce qui s’y trouvait, mais pour empêcher toute fuite, toute échappatoire, toute dilution de ce qui devait maintenant être dit.

Apolline resta immobile.

Elle avait levé les yeux.

Enfin.

Mais ce qu’elle trouva dans le regard d’Elyndra ne lui apporta aucun appui.

Pas de colère.

Pas de rejet.

Pas même cette forme de déception qu’elle aurait peut-être su affronter.

C’était pire.

C’était de la lucidité.

Calme.

Tranchante.

Complète.

Comme si Elyndra avait déjà analysé la scène, déjà compris les implications, déjà anticipé les conséquences, et qu’elle se trouvait maintenant à un point où il ne restait plus qu’à poser les faits.

Sans détour.

Sans émotion inutile.

Elyndra ne parla pas immédiatement.

Elle s’éloigna de quelques pas, lentement, laissant l’espace se structurer autrement, prenant une distance qui n’était pas une fuite, mais une position, une manière de reprendre entièrement le contrôle du lieu, du moment, du rythme.

Ses doigts effleurèrent le bord d’une table.

Un geste presque distrait.

Mais précis.

Toujours.

Apolline sentit cette distance.

Physiquement.

Comme quelque chose qui venait de se créer entre elles, non pas brutalement, non pas comme une rupture, mais comme une ligne fine, invisible, qu’elle ne savait pas encore comment franchir.

Elle tenta de parler.

— Elyndra—

Mais la princesse leva légèrement la main.

Pas brusquement.

Pas pour la faire taire violemment.

Simplement, pour suspendre.

Et ce geste suffit.

Le silence retomba.

Plus net.

Plus tranché.

Puis, Elyndra parla.

— Tu ne m’as pas mise en difficulté.

Le ton était calme.

Linéaire.

Sans variation.

Mais chaque mot pesait.

Apolline cligna légèrement des yeux.

Surprise.

Pas par le fond.

Par la forme.

Parce que ce n’était pas ce à quoi elle s’attendait.

Pas ce qu’elle avait préparé, même inconsciemment.

Un temps.

Puis Elyndra continua.

— Tu m’as privée du contrôle.

Le mot resta.

Suspendu.

Plus lourd que le reste.

Contrôle.

Et dans ce mot il n’y avait aucune accusation personnelle.

Aucune blessure visible.

Seulement un constat.

Apolline sentit quelque chose se serrer en elle.

— Il a menti.

La réponse sortit trop vite.

Trop directe.

Chargée.

Elle fit un pas en avant.

— Il a tout déformé, c’est pas—

— Ce n’est pas ça le problème.

La coupure fut nette.

Pas violente.

Mais absolue.

Apolline se figea.

Sa phrase resta incomplète.

Suspendue dans l’air.

Inutile.

Elyndra la regarda.

Directement.

Sans détour.

— Ce qu’il a dit—

elle marqua une légère pause,

— n’a pas besoin d’être entièrement vrai pour exister.

Le silence se referma autour de la phrase.

Et cette fois—

Apolline comprit.

Pas complètement.

Mais assez.

Son souffle se coupa légèrement.

— La cour n’a pas entendu une version des faits.

Elyndra continua.

Toujours calme.

Toujours précise.

— Elle a entendu une histoire.

Un temps.

— Et elle l’a acceptée.

Chaque mot tombait exactement à sa place.

Sans trembler.

Sans accélérer.

Comme une mécanique parfaitement maîtrisée.

— Avant aujourd’hui—

elle se redressa légèrement,

— tu étais une décision.

Le regard d’Apolline vacilla à peine.

— La mienne.

Un silence.

— Maintenant—

une fraction de seconde,

— tu es une question.

Le choc fut discret.

Mais profond.

Parce que cette phrase, ne l’attaquait pas.

Elle la replaçait.

Et cette place, était instable.

Apolline secoua légèrement la tête.

— Ça ne change pas ce que je suis.

Sa voix était plus basse.

Plus tendue.

— Ça ne change pas ce que j’ai vécu.

— Non.

Elyndra ne contredit pas.

— Mais ça change ce qu’ils voient.

Le mot ils claqua plus fort.

Parce qu’il excluait.

Parce qu’il désignait clairement.

— Et à partir du moment où ils voient autre chose—

elle fit un pas,

— tout ce que tu diras passera à travers ça.

Apolline sentit son estomac se contracter.

Parce que là, elle comprenait. Vraiment.

— Tu veux dire que peu importe ce que je fais—

— ça sera interprété.

Elyndra termina pour elle.

Sans dureté.

Sans pitié non plus.

— Oui.

Le silence tomba.

Plus lourd que tous les autres.

Apolline passa une main dans ses cheveux.

Un geste rapide.

Instable.

— Donc quoi ?

Sa voix monta légèrement.

Pas en colère.

En tension.

— Je dois me taire ?

— Non.

Elyndra secoua légèrement la tête.

— Tu dois comprendre.

Un temps.

— Que tu n’as plus le droit d’être instinctive.

Le mot heurta.

Instinctive.

C’était tout ce qu’elle était.

Tout ce qu’elle avait toujours été.

— Tu ne peux plus réagir comme tu le faisais à Kareth.

Elyndra continua.

— Tu ne peux plus parler comme si chaque mot n’avait qu’un sens.

— Parce qu’ici—

elle désigna légèrement l’espace,

— tout en a plusieurs.

Apolline resta immobile.

Ses doigts se serrèrent légèrement.

— Et lui ?

La question sortit.

Plus brusquement.

— Tu vas juste—

elle chercha ses mots,

— le laisser faire ?

Elyndra ne répondit pas immédiatement.

Elle observa Apolline.

Vraiment.

Comme si elle évaluait autre chose que la question.

— Il ne t’a pas attaquée au hasard.

Le mot tomba.

Lentement.

— Il savait où frapper.

Un frisson remonta le long du dos d’Apolline.

— Qui est-il ?

La question était simple.

Mais lourde.

Apolline ouvrit la bouche.

Puis... rien.

Ses pensées se bousculèrent.

Trop vite.

Trop fort.

Trop chargé.

Elle aurait pu répondre.

Dire son nom.

Dire Kareth.

Dire... quelque chose.

Mais elle resta immobile.

Une seconde.

Puis deux.

Et ce silence fut entendu.

Elyndra ne bougea pas.

Mais quelque chose se referma légèrement.

Pas complètement.

Pas encore.

— Tu ne sais pas quoi répondre—

dit-elle doucement.

Ce n’était pas une accusation.

C’était un constat.

Et ce constat fit plus de dégâts que tout le reste.

— C’est pas—

Apolline tenta.

— C’est compliqué.

Elyndra hocha très légèrement la tête.

— Je m’en doute.

Un temps.

— Mais ça ne le rend pas moins dangereux.

Le mot resta.

Dangereux.

Et cette fois, il ne parlait pas de Nerin.

Il parlait d’elle.

Du silence.

Du lien.

De ce qu’elle n’expliquait pas.

— À partir de maintenant—

Elyndra reprit,

— tout ce que tu ne dis pas sera rempli par eux.

Apolline sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Plus fort.

— Et ils ne seront pas bienveillants.

Le silence retomba.

Plus stable.

Mais plus lourd.

Apolline détourna légèrement le regard.

Pas par fuite.

Par surcharge.

— Je voulais juste—

Elle s’arrêta.

Parce que même ça, n’était plus simple.

— Je sais.

Elyndra la coupa doucement.

Mais cette fois, il y avait quelque chose de différent.

Pas de la douceur.

Pas complètement.

Une forme de retenue.

— Mais vouloir ne suffit plus.

Le mot tomba.

Final.

Puis, après un court silence :

— À partir de maintenant…

Elle marqua une pause.

Juste assez.

— chaque geste que tu feras aura un poids.

Apolline releva lentement les yeux.

— Et si je me trompe ?

La question sortit.

Plus fragile.

Plus vraie.

Elyndra soutint son regard.

— Tu te tromperas.

Sans détour.

— Mais ici—

un temps,

— les erreurs ne disparaissent pas.

Le silence s’installa.

Définitif cette fois.

Et dans ce silence, Apolline comprit.

Pas tout.

Mais assez.

Que quelque chose venait de changer.

Entre elles.

Pas brisé.

Pas encore.

Mais déplacé.

Et que désormais

rien de ce qu’elle ferait

ne serait simple.

Plus jamais.

A nouveau, devant la cours, une prise de parole fut ordonner par Elyndra.

Le silence qui suivit les paroles de la voix ne fut pas un simple vide, mais une matière dense, presque palpable, qui sembla s’abattre sur la salle du trône comme une chape invisible, écrasant les murmures naissants avant même qu’ils ne puissent éclore, suspendant chaque respiration, chaque battement de cœur, dans une attente lourde de jugement.

Les regards changèrent.

Ce ne fut pas immédiat, ni brutal, mais progressif, insidieux, comme une marée qui monte sans bruit — d’abord quelques visages fermés, quelques sourcils froncés, puis des murmures étouffés, des chuchotements derrière des mains à demi dissimulées, et enfin cette transformation globale, presque organique, de la cour entière, dont les yeux, un à un, se posèrent sur Apolline avec une froideur nouvelle.

Dédaigneuse.

Méfiante.

Parfois même… accusatrice.

Apolline sentit tout.

Chaque regard comme une pression sur sa peau, chaque silence comme une accusation muette, chaque respiration retenue comme une condamnation en attente, et pourtant, malgré la tempête qui s’éveillait en elle, malgré le vertige brutal qui menaçait de la faire vaciller, elle se força à rester droite.

À rester immobile.

À rester digne.

Ses doigts, pourtant, se crispèrent imperceptiblement contre le tissu de sa tenue.

Elle inspira.

Lentement.

Stratégiquement.

Puis releva le menton.

« Je n’ai rien abandonné. »

Sa voix ne trembla pas.

Pas encore.

Elle la maintint ferme, contrôlée, mesurée, comme si chaque mot avait été réfléchi bien avant cet instant, comme si elle s’était préparée à cet affrontement — alors même que son esprit, lui, tentait encore de rattraper la violence de ce qui venait d’être dit.

Un léger mouvement parcourut l’assemblée.

Elle continua.

« Et je n’ai rien volé. »

Cette fois, elle marqua une pause.

Pas par hésitation.

Par calcul.

Son regard balaya la cour, non pas avec défi, mais avec une précision presque froide, comme si elle cherchait à ancrer chacun de ses mots dans l’esprit de ceux qui l’observaient, à transformer le doute en incertitude plutôt qu’en certitude.

« Si j’avais voulu prendre ce qui ne m’appartenait pas, je ne serais pas ici, exposée devant vous tous. »

Un murmure, plus distinct cette fois, traversa la salle.

Certains semblaient hésiter.

D’autres, au contraire, se raidissaient davantage.

Mais au fond de la pièce, dans l’ombre qui l’avait vu apparaître, la silhouette de Nerin ne bougea pas.

Il observait.

Sans intervenir.

Sans contredire.

Sans soutenir.

Et pourtant… quelque chose dans son silence n’était pas neutre.

Quelque chose évaluait.

Mesurait.

Attendait.

Apolline sentit son regard.

Elle ne se retourna pas.

Mais elle le sentit.

Comme une présence derrière elle.

Comme un poids invisible posé sur chacun de ses mots.

Alors elle poursuivit, plus lentement.

Plus posément.

« Quant à ceux que j’aurais, selon vous, abandonnés… »

Un souffle.

Presque imperceptible.

« Vous ne savez rien. »

Cette fois, une tension plus vive parcourut la cour.

Certains visages se durcirent immédiatement.

D’autres s’animèrent, prêts à répondre.

Prêts à attaquer.

Prêts à la faire tomber.

Et c’est à cet instant précis qu’Elyndra se leva.

Le mouvement fut suffisant.

Net.

Autoritaire.

Le silence revint aussitôt, comme si la salle entière se pliait instinctivement à sa présence.

Son regard passa d’Apolline… à la cour.

Puis à l’ombre.

Puis revint.

« Cela suffit. »

Sa voix était calme.

Mais ferme.

Pas une défense.

Pas une accusation.

Un contrôle.

Pur.

« Des paroles ont été prononcées. Des accusations ont été lancées. »

Elle marqua une pause, laissant le poids de ses mots s’installer.

« Mais aucune preuve n’a été présentée. »

Un frisson parcourut l’assemblée.

Certains hochèrent légèrement la tête.

D’autres échangèrent des regards contrariés.

Elyndra ne s’arrêta pas là.

« Et tant que cela restera le cas, je n’autoriserai pas cette cour à se transformer en tribunal guidé par des murmures et des suppositions. »

Cette fois, elle se tourna légèrement.

Vers l’ombre.

Vers Nerin.

Son regard ne trembla pas.

Mais il se durcit.

« Si vous avez quelque chose à révéler… faites-le clairement. »

Un silence.

Puis, très lentement, presque imperceptiblement, une respiration dans l’ombre.

Un frémissement.

Et enfin, cette voix.

Calme.

Presque… amusée.

« Pas encore. »

Un murmure parcourut la salle.

Mais cette fois, ce n’était plus seulement de la suspicion.

C’était de l’inquiétude.

« Elle apprend. »

Ajouta la voix.

Doucement.

« C’est… intéressant. »

Le regard d’Apolline se figea.

Pas de peur.

Pas exactement.

Mais une prise de conscience.

Brutale.

Elle n’était pas simplement accusée.

Elle était observée.

Testée.

Et quoi qu’elle dise…

Quoi qu’elle fasse…

Cela ne faisait que commencer.

Le tumulte ne reprit pas immédiatement après la dispersion de la cour.

Au contraire.

C’était comme si le palais lui-même retenait son souffle, comme si les murs, les colonnes, les longues tentures brodées d’or et d’histoire avaient absorbé les murmures, les regards, les accusations, pour les garder en suspens dans un silence étrange, presque irréel, où chaque pas résonnait un peu trop fort.

Apolline marcha sans vraiment voir.

Les couloirs défilaient, vastes, froids, majestueux, et pourtant elle n’en percevait que des fragments — une lueur sur le marbre, une silhouette au loin, le reflet déformé de son propre visage dans un panneau poli — comme si son esprit refusait encore de s’ancrer complètement dans le présent.

Elle tenait.

Extérieurement.

Son dos restait droit.

Sa démarche, mesurée.

Mais à l’intérieur…

Tout vacillait.

Les mots de Nerin tournaient encore, en boucle, comme une incantation qu’elle n’avait jamais demandée à entendre.

Elle a abandonné les siens.

Elle est venue pour voler.

Ses doigts se refermèrent légèrement sur eux-mêmes, jusqu’à blanchir.

Elle inspira.

Puis expira lentement.

Stratégiquement.

Comme elle l’avait fait devant la cour.

Comme si le contrôle pouvait être reproduit.

Comme si cela suffisait.

« Tu vas finir par te perdre à force de faire semblant. »

La voix d’Elyndra la stoppa net.

Apolline ne s’était pas rendue compte qu’elle avait ralenti.

Encore moins qu’Elyndra la suivait.

Elle ne se retourna pas immédiatement.

Elle savait.

Qu’elle n’était pas prête.

Pas encore.

« Je ne fais pas semblant. »

Répondit-elle finalement.

Sa voix était plus basse que tout à l’heure.

Moins assurée.

Mais toujours tenue.

Toujours construite.

Elyndra s’approcha.

Ses pas étaient silencieux, maîtrisés, mais sa présence, elle, était impossible à ignorer — comme une force qui remplissait l’espace sans jamais avoir besoin de s’imposer.

« Tu contrôles ce que tu montres. »

Corrigea-t-elle doucement.

Puis, après un léger silence :

« Ce n’est pas la même chose. »

Apolline ferma brièvement les yeux.

Une seconde.

Pas plus.

Puis se tourna enfin.

Leurs regards se croisèrent.

Et pour la première fois depuis la salle du trône… il n’y avait plus de cour.

Plus de témoins.

Plus de rôle à jouer.

Seulement elles.

Et tout ce qui n’avait pas été dit.

« Tu ne m’as pas défendue. »

Ce n’était pas une accusation.

Pas vraiment.

Mais ce n’était pas neutre non plus.

Elyndra ne détourna pas le regard.

« Je t’ai empêchée d’être condamnée sans preuve. »

« Ce n’est pas la même chose. »

Le silence qui suivit fut plus lourd que tous ceux de la salle du trône.

Parce qu’il était vrai.

Parce qu’il était personnel.

Parce qu’il n’y avait plus rien pour le diluer.

Elyndra inspira lentement.

Puis passa une main dans ses cheveux, geste rare, presque imperceptible, mais qui trahissait une tension qu’elle maîtrisait habituellement mieux que cela.

« Si je t’avais défendue ouvertement, sans preuve, sans réponse claire… »

Elle s’interrompit.

Cherchant ses mots.

Ou choisissant de ne pas en dire trop.

« Ils ne t’auraient pas seulement jugée. Ils m’auraient jugée aussi. Et avec moi… tout ce que je représente. »

Apolline soutint son regard.

Elle comprenait.

Bien sûr qu’elle comprenait.

C’était logique.

Politique.

Inévitable.

Et pourtant…

« Donc je dois me défendre seule. »

« Non. »

Elyndra s’approcha d’un pas.

Un seul.

Mais suffisant pour réduire la distance entre elles.

« Tu dois leur donner une raison de ne plus avoir besoin de te juger. »

Apolline fronça légèrement les sourcils.

« Et comment je suis censée faire ça ? »

Elyndra ne répondit pas immédiatement.

Elle l’observa.

Longuement.

Comme si elle pesait quelque chose.

Comme si elle hésitait à franchir une limite.

Puis, sans un mot de plus, elle se détourna légèrement.

« Suis-moi. »

Elles traversèrent une partie du palais qu’Apolline n’avait encore jamais vue.

Les couloirs y étaient plus anciens, plus sombres, moins ornés, mais étrangement plus… vivants.

Comme si l’histoire y était encore présente.

Pas racontée.

Pas décorative.

Mais ancrée.

Les murs étaient gravés de motifs qu’elle ne reconnaissait pas totalement — des lignes fines, entrelacées, presque organiques, qui semblaient raconter quelque chose sans qu’elle ne puisse en saisir le sens.

« C’est quoi cet endroit ? »

Demanda-t-elle finalement.

« La mémoire. »

Répondit Elyndra.

Simplement.

Puis, devant le silence d’Apolline, elle ajouta :

« Ce que le palais ne montre pas. »

Elles s’arrêtèrent devant une porte.

Massive.

Sans ornement.

Presque brute.

Elyndra posa sa main contre la surface.

Un instant.

Puis la porte s’ouvrit lentement.

La pièce était circulaire.

Et au centre…

Se tenait le cristal.

Suspendu.

Comme si la gravité n’avait aucune prise sur lui.

Il n’était pas immense.

Mais il attirait immédiatement le regard.

Pas par sa taille.

Par sa présence.

Sa surface semblait vivante, parcourue de veines lumineuses qui pulsaient doucement, comme un cœur calme, régulier, ancien.

Apolline s’arrêta à l’entrée.

Sans avancer.

Sans parler.

Elle sentit immédiatement quelque chose.

Pas une douleur.

Pas encore.

Mais une tension.

Comme si l’air lui-même devenait plus dense à mesure qu’elle le regardait.

« C’est… »

Elle ne termina pas sa phrase.

Elyndra s’avança.

Sans hésitation.

« Le cristal originel. »

Sa voix avait changé.

Légèrement.

Plus grave.

Plus… respectueuse.

« La seule source de magie encore autorisée dans ce monde. »

Apolline cligna des yeux.

« Autorisée ? »

Elyndra hocha lentement la tête.

« Il y a longtemps… la magie n’était pas limitée à ça. »

Elle leva les yeux vers le cristal.

« Elle était partout. Instable. Imprévisible. Et surtout… incontrôlable. »

Sa voix se fit plus lente.

Plus sombre.

« Des cités entières ont disparu. Des peuples entiers ont été réduits à néant. Pas par guerre. Par excès. »

Un silence.

Puis :

« Alors le cristal a été créé. »

Apolline fronça légèrement les sourcils.

« Créé ? »

« Ou découvert. »

Corrigea Elyndra.

« Personne ne sait vraiment. »

Elle s’approcha encore.

« Mais ce que l’on sait… c’est qu’il a absorbé le reste. »

Apolline sentit un frisson lui parcourir l’échine.

« Toute la magie ? »

« Toute. »

Un silence.

Lourd.

« Et depuis… »

Elyndra posa doucement sa main à quelques centimètres du cristal, sans le toucher.

« Il est devenu le seul moyen d’accéder à elle. »

Apolline observa la scène.

La lumière.

Le calme.

La puissance contenue.

« Et il obéit à qui ? »

Elyndra esquissa un léger sourire.

Presque triste.

« À personne. »

Puis elle tourna la tête vers elle.

« C’est justement pour ça qu’il est accepté. »

Apolline ne répondit pas.

Mais quelque chose dans son regard changea.

Elle comprenait.

Ce n’était pas une arme.

Pas un outil.

C’était… un juge.

« Il réagit. »

Continua Elyndra.

« À ce que tu es. Pas à ce que tu prétends être. »

Le silence retomba.

Plus dense.

« C’est pour ça que les cités l’acceptent. »

Ajouta-t-elle.

« Parce qu’il ne ment pas. »

Apolline sentit sa gorge se serrer légèrement.

« Et moi… je suis censée faire quoi avec ça ? »

Elyndra la regarda.

Longuement.

« Le toucher. »

Un battement.

« Apprendre à le maîtriser. »

Un autre.

« Et surtout… »

Sa voix se fit plus basse.

« Leur montrer ce que tu peux en faire. »

Apolline eut un léger rire.

Bref.

Sec.

« Tu veux que je me serve de ça pour convaincre des gens qui pensent que je suis une voleuse ? »

« Je veux que tu leur donnes quelque chose qu’ils ne pourront pas ignorer. »

Répondit Elyndra calmement.

Puis, après un silence :

« Le cristal ne ment pas. »

Apolline détourna légèrement le regard.

Vers le cristal.

Quelque chose n’allait pas.

Elle ne savait pas quoi.

Mais…

Quelque chose tirait.

À l’intérieur.

Comme une résistance.

Comme un rejet silencieux.

« Et s’il ne réagit pas comme tu veux ? »

Demanda-t-elle finalement.

Elyndra ne répondit pas tout de suite.

Et ce simple silence…

Était déjà une réponse.

« Il réagit toujours. »

Finit-elle par dire.

Mais cette fois…

Sa voix n’était plus totalement assurée.

Apolline fit un pas.

Un seul.

Vers le cristal.

La lumière sembla changer légèrement.

Ou peut-être était-ce son regard.

Ou son souffle.

Ou son cœur.

Elle s’arrêta.

Avant de s’approcher davantage.

Quelque chose en elle…

Refusait.

Pas violemment.

Pas brutalement.

Mais profondément.

Comme une dissonance.

Elle recula légèrement.

Instinctivement.

Elyndra le vit.

Et pour la première fois…

Une véritable inquiétude traversa son regard.

Infime.

Mais réelle.

« C’est rare. »

Murmura-t-elle.

Plus pour elle-même que pour Apolline.

« Quoi ? »

« Rien. »

Trop vite.

Apolline plissa légèrement les yeux.

« Elyndra. »

Un silence.

Puis, finalement :

« Le cristal ne… réagit pas toujours ainsi. »

Elle hésita.

Une fraction de seconde.

Puis ajouta :

« En général, il attire. »

Le regard d’Apolline retourna vers lui.

« Et là ? »

Elyndra ne répondit pas immédiatement.

Parce qu’elle savait.

Et parce que ce qu’elle savait…

N’arrivait jamais.

« Là… »

Sa voix se fit plus basse.

Plus grave.

« Il hésite. »

Le silence tomba.

Lourd.

Inévitable.

Et dans ce silence…

Une pensée s’imposa, lente, glaciale.

Ce n’était pas seulement la cour…

Qui doutait d’elle.

Le cristal lui-même…

N’avait pas encore décidé.


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