Chapitre 29

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Le retour fut plus silencieux que l’aller.

Pas parce que les gardes n’osaient plus parler — mais parce qu’il n’y avait simplement rien à dire qui puisse contenir ce qu’ils venaient de voir.

Le passage se vida lentement derrière elles, les ordres murmurés, les regards échangés, les gestes retenus. La toile avait été roulée avec une précaution presque religieuse, comme si le simple fait de la plier risquait de provoquer quelque chose. La clé, elle, n’avait pas quitté la main d’Elyndra.

Jamais.

Même lorsqu’elle marchait.

Même lorsqu’elle donnait ses instructions.

Ses doigts restaient refermés dessus, comme si la lâcher signifiait perdre quelque chose de plus que du métal.

Apolline le remarqua.

Elle remarquait tout, désormais.

La manière dont Elyndra ne regardait personne trop longtemps.

La manière dont elle évitait inconsciemment certaines zones d’ombre.

La manière dont sa respiration restait régulière… mais légèrement plus haute que d’habitude.

Elle tenait.

Mais elle tenait fort.

Trop fort.

Izia, contre elle, dormait.

Ou quelque chose qui ressemblait au sommeil.

Sa tête reposait dans le creux de son bras, sa respiration légère, presque imperceptible. De temps en temps, ses doigts se repliaient lentement, comme si elle cherchait à attraper quelque chose dans un rêve inaccessible.

Apolline ajusta légèrement sa prise.

Pas par nécessité.

Par instinct.

Elle n’avait jamais tenu un enfant aussi longtemps.

Jamais.

Et pourtant, son corps s’adaptait.

Naturellement.

Comme si ce geste lui appartenait depuis toujours.

Le couloir se referma derrière elles.

Les portes furent refermées.

Les gardes se dispersèrent progressivement.

Et très vite, il ne resta plus que le bruit de leurs pas.

Elyndra s’arrêta devant la porte de ses appartements.

Un bref instant.

Comme si franchir ce seuil signifiait passer d’un monde à un autre.

Puis elle ouvrit.

Sans attendre.

La chambre était exactement comme elles l’avaient laissée.

Mais tout y semblait différent.

Les draps.

La lumière.

L’air.

Tout paraissait légèrement déplacé, comme si la réalité elle-même avait été altérée par ce qui venait de se produire.

Elyndra entra la première.

Puis se retourna immédiatement.

« Pose-la ici. »

Sa voix était basse.

Fatiguée.

Mais toujours précise.

Apolline s’approcha du lit.

Hésita une fraction de seconde.

Puis déposa Izia avec une lenteur infinie, comme si le moindre mouvement brusque pouvait la briser.

Le tissu blanc se replia légèrement autour d’elle.

Et aussitôt...

Elle s’agita.

Un mouvement.

Un souffle.

Ses paupières frémirent.

Apolline se figea.

« Elle va se réveiller— »

Mais non.

Izia se calma.

Retomba dans ce calme étrange.

Trop calme.

Elyndra observa la scène.

Longuement.

Puis détourna le regard.

Elle posa enfin la clé sur la table.

Le geste fut plus lourd que prévu.

Le métal résonna légèrement contre le bois.

Un son simple.

Mais qui sembla remplir toute la pièce.

Elyndra ne bougea plus.

Ses mains restèrent posées de chaque côté de la table.

Ses doigts légèrement écartés.

Comme si elle avait oublié quoi faire ensuite.

Le silence s’installa.

Pas confortable.

Pas paisible.

Un silence qui attendait.

Apolline le brisa.

« Ta mère. »

Elyndra ferma brièvement les yeux.

Puis les rouvrit.

« Pas maintenant. »

Sa réponse fut immédiate.

Mais pas dure.

Pas vraiment.

Apolline ne recula pas.

« C’est lié. »

Un battement.

Elyndra inspira lentement.

« Je sais. »

Sa voix trembla.

À peine.

Mais suffisamment.

Et ça...

C’était nouveau.

Elle se redressa.

Tourna légèrement la tête.

Regarda Izia.

Puis la clé.

Puis la fenêtre.

Comme si tout cela ne pouvait pas exister en même temps.

« Elle n’a laissé aucune trace. »

Dit-elle finalement.

Plus bas.

« Rien. »

Un pas.

Puis un autre.

Elle commença à marcher dans la pièce.

Lentement.

Sans but précis.

« Sept ans. »

Un souffle.

« Sept ans sans un mot, sans un signe, sans… rien. »

Sa voix se brisa légèrement.

Mais elle continua.

« Et soudain— »

Elle désigna la clé.

« Ça. »

Un silence.

« Et elle. »

Son regard glissa vers Izia.

Apolline observa.

Sans interrompre.

Sans juger.

Elyndra n’était plus dans le contrôle parfait.

Pas complètement.

Elle fissurait.

Et c’était la première fois.

« Tu penses qu’elle est vivante ? »

Demanda Apolline.

La question resta suspendue.

Longtemps.

Elyndra ne répondit pas immédiatement.

Puis :

« Je ne sais pas. »

Et cette fois...

C’était vrai.

Complètement.

Elle passa une main dans ses cheveux.

Un geste inhabituel.

Presque nerveux.

« Mais si elle ne l’est pas… »

Elle s’arrêta.

Fixa la clé.

« Alors quelqu’un d’autre veut que je pense qu’elle l’est. »

Le silence retomba.

Plus lourd.

Plus dense.

Apolline regarda Izia.

Puis Elyndra.

« Et elle ? »

Elyndra ne répondit pas.

Pas tout de suite.

Elle s’approcha du lit.

S’arrêta à une distance raisonnable.

Comme si elle n’osait pas franchir complètement.

Elle observa l’enfant.

Longuement.

« Elle n’aurait pas laissé un enfant. »

Dit-elle.

Plus pour elle-même que pour Apolline.

« Pas comme ça. »

Un battement.

« Pas seule. »

Apolline fronça légèrement les sourcils.

« Tu en es sûre ? »

Elyndra ne répondit pas.

Parce qu’elle ne l’était pas.

Et c’était pire.

Un bruit léger retentit à la porte.

Trois coups.

Mesurés.

Contrôlés.

Elyndra se redressa immédiatement.

Le masque revint.

Instantanément.

« Entrez. »

La porte s’ouvrit.

Deux serviteurs entrèrent.

Hésitants.

Accompagnés de deux gardes.

Ils portaient des caisses.

Et un objet plus grand.

Enveloppé.

Le premier s’inclina profondément.

« Votre Altesse… vous avez demandé— »

Elyndra hocha la tête.

« Posez. »

Ils obéirent immédiatement.

Les caisses furent déposées sur la table.

L’objet plus grand dévoilé.

Un berceau.

Simple.

Mais solide.

Bois clair.

Lignes épurées.

Pas décoratif.

Fonctionnel.

Mais neuf.

Parfaitement neuf.

Apolline observa.

Surprise.

« Tu avais prévu ça ? »

Elyndra ne la regarda pas.

« Non. »

Puis, après une pause :

« Mais j’anticipe. »

Les serviteurs ouvrirent les caisses.

À l’intérieur :

  • tissus propres
  • couvertures
  • petits vêtements
  • flacons de lait
  • nécessaires pour nourrisson

Et un tapis d’éveil.

Simple.

Mais coloré.

Presque déplacé dans cet environnement.

Apolline resta un instant figée.

Puis souffla, presque incrédule :

« Tu fais comme si elle allait rester. »

Elyndra tourna enfin les yeux vers elle.

« Elle reste. »

Le ton était calme.

Mais définitif.

Apolline ne répondit pas.

Parce qu’elle comprenait.

Et qu’elle n’était pas contre.

Pas du tout.

Izia bougea.

Plus franchement cette fois.

Un petit son s’échappa.

Pas un pleur.

Pas encore.

Mais une protestation.

Apolline réagit immédiatement.

Elle s’approcha.

La prit.

Sans hésitation.

Le geste était plus sûr maintenant.

Plus naturel.

Elyndra observa.

En silence.

Longuement.

Puis murmura :

« Tu t’adaptes vite. »

Apolline esquissa un très léger sourire.

« Elle aussi. »

Izia ouvrit les yeux.

Fixa Apolline.

Encore.

Toujours.

Et cette fois ;

Elle émit un petit son.

Plus aigu.

Plus réel.

Un début.

Apolline sentit son cœur se serrer.

« Je crois qu’elle a faim. »

Elyndra regarda les flacons.

Puis Apolline.

Puis Izia.

Un instant.

Très bref.

Mais chargé.

Puis elle hocha la tête.

« Donne-lui. »

Le temps passa.

Différemment.

Plus lent.

Plus étrange.

Apolline assise.

Izia contre elle.

Le silence revenu.

Mais changé.

Moins hostile.

Plus… fragile.

Elyndra debout.

Près de la fenêtre.

La clé dans sa main.

Encore.

Toujours.

Et au fond, quelque chose.

Une sensation.

À peine perceptible.

Comme un frémissement dans l’air.

Un écho.

Lointain.

Presque inexistant.

Mais là.

Apolline leva légèrement les yeux.

« Tu sens ça ? »

Elyndra ne répondit pas tout de suite.

Puis :

« Oui. »

Un battement.

« Et ça ne me plaît pas. »

Le silence retomba.

Mais cette fois...

Il annonçait quelque chose.

Pas encore visible.

Pas encore réel.

Mais proche.

Trop proche.

Et sans qu’aucune d’elles ne le sache encore, le cristal, au cœur du palais…

Avait commencé à pulser.

La première chose qui changea ne fut ni visible, ni brutale.

Ce ne fut pas un bruit.

Pas une secousse.

Pas une lumière traversant soudain les murs.

Ce fut une impression plus discrète, presque traîtresse, une variation si légère qu’elle aurait pu passer pour une fatigue du corps ou une dérive de l’esprit si elle n’avait pas été ressentie par deux personnes différentes au même instant.

L’air.

Il ne se refroidit pas.

Il se tendit.

Comme si l’espace de la chambre, pourtant clos, pourtant calme en apparence, s’était chargé d’une densité nouvelle, d’une vibration si fine qu’elle ne pouvait pas encore être entendue, seulement perçue à la lisière des sens, là où les instincts comprennent avant l’intelligence.

Elyndra se détourna lentement de la fenêtre.

Son regard glissa vers les murs, puis vers le sol, comme si elle cherchait une source concrète à quelque chose qui ne pouvait pas l’être.

Apolline, toujours assise au bord du lit avec Izia contre elle, sentit la petite main du bébé se refermer, très légèrement, sur le tissu de sa manche. Le geste était infime, plus réflexe que volontaire peut-être, et pourtant il lui donna aussitôt la sensation étrange de n’être plus seule à avoir perçu ce changement.

Izia ouvrit les yeux.

Pas brusquement.

Pas comme un enfant réveillé par une gêne ou un bruit.

Ses paupières se soulevèrent avec une lenteur presque attentive, et ses pupilles claires semblèrent se fixer un instant sur le vide, comme si quelque chose, au-delà des formes visibles de la chambre, venait de capter son attention.

Apolline suivit instinctivement la direction de ce regard.

« Elle regarde quoi ? »

La question lui échappa à voix basse.

Elyndra tourna immédiatement la tête vers l’enfant. Son visage s’était refermé, mais ce n’était plus le masque politique qu’elle portait devant la cour. C’était une forme de concentration plus dure, plus intime, celle de quelqu’un qui sait que les signes les plus inquiétants sont souvent les plus discrets.

« Je ne sais pas, » répondit-elle.

Puis, après une pause plus courte :

« Et ça ne me plaît pas non plus. »

Apolline baissa les yeux sur Izia. Le nourrisson ne semblait ni angoissé ni agité. Au contraire, elle était trop calme, comme tout à l’heure, comme si ce calme anormal était désormais sa manière naturelle d’exister. Cela rendait chaque petit mouvement plus troublant encore.

La petite bouche s’entrouvrit.

Pas pour pleurer.

Pour expirer un son très léger, presque un souffle un peu plus vibré que les précédents.

Puis sa main se desserra.

Apolline lui passa instinctivement le pouce sur la joue.

« Peut-être qu’elle sent quelque chose. »

Elyndra la regarda un instant sans répondre.

Dans un autre contexte, la phrase aurait pu sembler absurde. Ici, après un bébé apparu au cœur du palais avec une moitié de clé ancienne et une toile écrite dans une langue impossible, elle n’avait rien d’exagéré.

« Nous sentons déjà quelque chose. »

Sa voix était plus basse qu’avant.

Elle se rapprocha de la table où les caisses venaient d’être posées, ouvrit l’une d’elles davantage et en sortit un linge fin, qu’elle déposa près du berceau encore vide. Le geste était mécanique, presque trop précis, comme si elle avait besoin d’occuper ses mains pour empêcher son esprit de repartir vers la clé, vers sa mère, vers toutes les hypothèses qu’elle ne pouvait pas encore formuler sans risquer de leur donner trop de poids.

Apolline observa le berceau.

Il avait beau être simple, son bois clair paraissait presque déplacé dans la chambre d’Elyndra, au milieu des étoffes plus lourdes, des meubles aux lignes plus sobres, de l’austérité maîtrisée d’un lieu pensé pour une souveraine et non pour un nourrisson. Le berceau introduisait quelque chose d’autre.

Pas seulement un enfant.

Une possibilité.

Un futur imprévu.

Une faille dans l’ordre du palais.

Elle se leva lentement, ajustant Izia contre elle avant de s’approcher.

« Tu veux qu’on la couche ? »

Elyndra releva les yeux vers elle. Pendant une seconde, quelque chose d’indéchiffrable passa dans son regard — fatigue, hésitation, peut-être même une forme de trouble presque désarmé à l’idée que ce “on” lui soit venu si naturellement.

« Oui, » répondit-elle finalement. « Avant qu’elle ne se rendorme complètement contre toi et refuse tout le reste. »

Un très léger sourire passa sur la bouche d’Apolline.

« Tu parles comme si elle avait déjà du caractère. »

« Elle est arrivée avec une clé ancienne et une langue morte. »

Répondit Elyndra sans la moindre inflexion.

Puis, après un battement à peine perceptible :

« J’appelle ça une entrée remarquée. »

Le souffle qui échappa à Apolline ressemblait presque à un rire. Très bref. Très fatigué. Mais réel. Il disparut vite, et pourtant il resta dans la pièce comme une trace ténue, comme la preuve qu’au milieu du mystère, quelque chose de plus humain pouvait encore exister.

Elles s’approchèrent ensemble du berceau.

Apolline se pencha avec précaution. Izia remua légèrement quand son corps quitta la chaleur de ses bras, mais ne protesta pas vraiment. Elle ouvrit les doigts, les replia, tourna à peine la tête, et quand Apolline la déposa sur les draps frais, elle eut ce petit froncement minuscule que font parfois les nourrissons avant de céder au sommeil ou à l’irritation.

« Attends— »

Murmura Elyndra.

Apolline suspendit son geste.

Elyndra ajusta elle-même un pan du tissu blanc sous la nuque de l’enfant, avec une minutie presque austère, comme si elle craignait qu’un pli mal placé puisse suffire à la rendre vulnérable. Ses doigts étaient fermes, précis, mais dans ce soin appliqué il y avait quelque chose de touchant malgré elle : elle ne savait pas encore quoi penser d’Izia, ni d’où elle venait, ni ce qu’elle annonçait — pourtant elle la bordait déjà comme si elle avait le devoir de l’empêcher de se perdre davantage.

Izia cligna des yeux.

Puis, soudain, son regard se fixa non plus sur le plafond ou sur les torches, mais sur Elyndra.

Longuement.

Sans flou.

Sans l’indifférence distraite qu’on attend d’un si petit enfant.

Elyndra se figea.

Pas complètement.

Mais assez pour qu’Apolline le remarque.

« Quoi ? »

Demanda-t-elle à mi-voix.

Elyndra ne détourna pas immédiatement les yeux.

« Rien. »

Puis, plus honnêtement :

« Ou peut-être pas rien. »

Apolline suivit le regard entre l’enfant et Elyndra, et quelque chose d’étrange lui traversa l’esprit : il y avait, dans cette suspension minuscule, dans cette façon qu’avait Izia de ne pas détourner les yeux, presque la sensation d’une reconnaissance.

Pas rationnelle.

Pas explicable.

Mais présente.

« Tu la regardes comme si elle allait te répondre, » murmura Apolline.

Elyndra recula d’un demi-pas.

« J’aimerais surtout qu’elle arrête de regarder comme si elle savait déjà quelque chose que nous ignorons. »

Apolline passa une main dans ses cheveux, dégageant enfin derrière son oreille une mèche rousse retombée depuis longtemps. La fatigue rendait ses gestes plus lents, mais pas moins précis.

« Peut-être que c’est nous qui donnons trop de sens à tout. »

Elyndra releva sur elle un regard sans dureté, mais profondément las.

« Peut-être. »

Un silence.

Puis :

« Mais cette nuit, je préfère donner trop de sens que pas assez. »

Cette phrase-là, Apolline ne la contesta pas.

Parce qu’elle pensait la même chose.

Parce qu’au fond, depuis le rêve, depuis le cristal, depuis la toile et la clé, tout paraissait chargé d’une signification qui n’acceptait plus d’être réduite au hasard.

Elle s’écarta du berceau.

Son corps commençait seulement à mesurer l’épuisement accumulé : la convocation en pleine nuit, le choc du rêve, la faiblesse laissée par le cristal, la tension de la découverte, puis cette longue retenue qu’elle s’imposait depuis des heures sans jamais s’autoriser à céder complètement. Ses jambes tenaient encore, mais à la manière de quelque chose qui a déjà trop servi et qu’un seul événement de plus pourrait faire plier.

Elyndra le vit.

Bien sûr qu’elle le vit.

« Assieds-toi. »

Le ton était calme, mais ce n’était pas une simple suggestion.

Apolline leva un sourcil.

« Je tiens debout. »

« Ce n’est pas un exploit. »

Répondit Elyndra.

Puis elle ajouta, un peu plus doucement :

« Pas après ce que le cristal t’a fait. »

La remarque coupa court à toute réplique facile. Apolline détourna un instant le regard, puis finit par s’asseoir sur le fauteuil le plus proche. Le velours accueillit son poids dans un soupir presque discret, et elle sentit aussitôt à quel point son corps avait besoin de cette simple concession.

Elyndra resta debout encore quelques secondes.

Puis elle prit enfin la clé sur la table et vint s’installer en face d’elle, sur le bord d’un meuble bas plus que sur un siège véritable, comme si s’adosser complètement eût été déjà une manière d’admettre sa propre fatigue.

La clé entière reposait dans sa paume ouverte.

À la lumière vacillante des torches, les gravures qui la parcouraient devenaient plus visibles, mais pas plus lisibles. Certaines lignes paraissaient s’enrouler autour de sa tige comme des vrilles ; d’autres dessinaient de très petits angles qui évoquaient presque des constellations anciennes.

Apolline la regarda un moment sans parler.

Puis :

« Tu l’avais déjà vue. »

Ce n’était pas une question.

Elyndra ne tenta même pas de l’esquiver.

« Oui. »

Sa voix avait perdu toute ornementation.

« Quand j’étais enfant. »

Le silence changea encore.

Pas plus lourd.

Plus intime.

Apolline se redressa légèrement.

« Ta mère te l’avait montrée ? »

Elyndra baissa les yeux sur la clé.

Le métal réfléchissait par fragments la lumière des torches, comme si chaque gravure retenait une nuance différente de l’or environnant.

« Une fois. »

Un battement.

« Peut-être deux. »

Elle inspira lentement, puis continua sans quitter l’objet du regard.

« Elle ne me laissait pas toucher à ses affaires les plus anciennes. Pas celles qu’elle gardait dans le coffre de sa chambre intérieure. » Sa bouche se crispa presque imperceptiblement. « J’étais trop curieuse pour obéir. »

Apolline n’aurait su dire pourquoi, mais cette précision lui fit immédiatement imaginer une Elyndra plus jeune, moins contenue, animée déjà par cette volonté de comprendre qui, chez l’adulte, était devenue maîtrise. L’image fut brève, mais assez nette pour modifier légèrement sa perception d’elle.

« Je l’ai vue alors que je n’aurais pas dû. » Poursuivit Elyndra. « Elle m’a surprise. Je pensais qu’elle se mettrait en colère. »

« Elle l’a fait ? »

Elyndra secoua très légèrement la tête.

« Non. » Un silence. « C’était pire. Elle a eu peur. »

Le mot resta entre elles comme une note fausse, précisément parce qu’il s’accordait mal avec tout ce qu’Apolline connaissait d’elle. Voir Elyndra inquiète était déjà rare. Imaginer quelqu’un capable d’inquiéter la mère d’Elyndra, au point qu’elle redoute qu’une enfant touche une clé, donnait à l’objet un poids différent.

« De quoi ? »

Demanda-t-elle.

Elyndra eut un léger mouvement d’épaule.

« Je ne l’ai su que plus tard. Ou j’ai cru le comprendre. » Elle releva enfin les yeux. « Ma mère pensait que certaines choses cessent de dormir dès qu’on les nomme trop tôt. »

Apolline sentit malgré elle un frisson discret courir sur sa peau.

Le rêve lui revint.

La voix contre son oreille.

La langue qu’elle ne comprenait pas.

« Et cette clé faisait partie de ces choses-là ? »

« Oui. »

Puis, après un court silence :

« Je crois. »

Ce “je crois” était plus troublant qu’une affirmation totale. Il disait à la fois le savoir fragmenté, le passé troué, les zones d’ombre laissées par sept années d’absence et peut-être même par des années antérieures de secrets délibérément maintenus.

Izia remua dans le berceau.

Pas assez pour pleurer.

Juste de quoi faire tinter très légèrement le bois sous le déplacement de son poids minuscule.

Les deux femmes tournèrent la tête au même instant.

L’enfant avait rouvert les yeux.

Et cette fois, elle regardait… la clé.

Pas la torche.

Pas le plafond.

La clé.

Un silence lourd se referma sur la chambre.

Elyndra ne bougea plus du tout.

Apolline sentit son propre souffle se suspendre.

Izia remua une main, lentement, avec ce geste imprécis des nourrissons qui ne maîtrisent encore ni leur force ni leur direction, mais la paume s’ouvrit dans un mouvement si visiblement orienté vers la clé que l’illusion du hasard ne tint plus vraiment.

« Tu l’as vu aussi. »

Dit Apolline à voix basse.

Ce n’était pas une question.

Elyndra ne répondit pas tout de suite.

Ses doigts se refermèrent légèrement sur le métal.

Alors Izia poussa enfin un vrai son, court mais net, une protestation minuscule, pas encore un pleur, plutôt une contrariété.

Elyndra ouvrit aussitôt la main.

Le bruit cessa.

Le silence retomba.

Apolline fixa l’enfant.

Puis Elyndra.

Puis l’enfant encore.

« Non. »

Murmura-t-elle. « Non, ça, c’est impossible. »

« Je te rappelle, » répondit Elyndra sans humour, « qu’un nourrisson est apparu cette nuit dans le palais avec une moitié de clé qui appartenait à ma mère disparue et un texte écrit dans une langue que ni mes gardes ni mes archives ne reconnaissent. »

Elle releva les yeux vers Apolline, fatiguée au point d’en devenir presque sèche.

« Nous avons quitté le territoire de l’impossible il y a déjà plusieurs heures. »

Apolline n’eut rien à répondre à cela.

Parce que c’était vrai.

Parce que chacune de leurs tentatives de penser raisonnablement se heurtait désormais à une accumulation d’événements qui refusaient de se laisser réduire à une seule logique.

À l’extérieur, dans le couloir, des pas plus nombreux retentirent. Puis une voix étouffée. Puis le frottement de quelque chose qu’on pousse.

Elyndra se leva immédiatement.

Le masque revint, encore une fois, comme un réflexe si parfaitement maîtrisé qu’il en devenait presque cruel.

« Entrez. »

Cette fois, ce ne furent pas deux serviteurs, mais quatre. Accompagnés d’un intendant au visage blême, qui donnait l’impression d’avoir été tiré de son lit, habillé trop vite et mis face à une mission qu’il n’osait pas questionner.

Derrière eux, on apportait davantage.

Une petite table d’appoint.

Une bassine d’eau claire.

Des langes pliés avec une rigueur impeccable.

Un panier contenant d’autres flacons de lait, plus petits, encore fermés.

Et, roulé sous le bras d’une servante, le tapis d’éveil qu’on déploya ensuite au sol dans un coin de la chambre, non loin de la lumière mais assez loin des courants d’air. Ses couleurs douces, ses formes cousues, ses textures pensées pour les mains d’un enfant semblaient si incongrues dans cet espace qu’Apolline les regarda presque avec vertige.

L’intendant s’inclina profondément.

« Votre Altesse, nous avons fait apporter tout ce qui a pu être trouvé dans l’urgence. Le reste pourra— »

« Cela suffira pour la nuit. »

Coupa Elyndra.

Il hésita, puis se risqua :

« Devons-nous… faire préparer une autre chambre ? »

Apolline tourna légèrement la tête vers Elyndra.

La question n’était pas anodine.

Elle portait déjà une décision.

Elyndra regarda le berceau.

Puis la clé.

Puis Izia.

« Non. »

Sa voix ne trembla pas.

« Elle reste ici. »

L’intendant baissa aussitôt la tête.

« Bien, Votre Altesse. »

Il n’ajouta rien, mais sa stupeur passait malgré lui dans sa posture trop rigide. Lui aussi comprenait qu’il assistait à quelque chose de plus grand qu’une simple improvisation domestique au milieu de la nuit.

Quand tout fut installé et que les serviteurs se retirèrent enfin, le silence revint encore une fois. Mais il n’avait plus tout à fait la même texture. La chambre s’était transformée. Elle portait désormais la trace visible d’une présence nouvelle, d’un centre d’attention qui déplaçait l’ordre des choses.

Apolline contempla le tapis d’éveil.

« On dirait que quelqu’un a essayé de faire entrer un autre monde ici. »

Elyndra suivit son regard.

« C’est peut-être exactement ce qui se passe. »

La phrase fut dite très simplement.

Sans emphase.

Et c’était précisément ce qui la rendait inquiétante.

Apolline se leva finalement du fauteuil et alla s’accroupir près du tapis, effleurant du bout des doigts l’un des petits éléments cousus. Le tissu était doux, les formes presque naïves, pensées pour attirer l’attention d’un enfant par des couleurs claires et des reliefs simples. À cet instant, la normalité de l’objet lui parut presque plus irréelle que la clé.

« Elle aura besoin de plus que du mystère. »

Murmura-t-elle.

Elyndra la regarda.

« Je sais. »

Apolline releva les yeux vers elle.

« Du lait. Un endroit où dormir. Des choses à toucher. Des voix. »

Elle marqua une pause.

« De gens qui restent. »

Le silence qui suivit fut bref, mais il atteignit Elyndra plus directement que tout le reste.

Quelque chose passa dans son regard.

Une lassitude plus profonde.

Ou peut-être la conscience soudaine que, derrière le mystère, il y avait des besoins si simples qu’ils ne pouvaient être renvoyés au lendemain.

Elle s’approcha.

S’arrêta juste à côté d’Apolline.

« Reste cette nuit. »

La phrase fut dite sans détour, et justement pour cela elle en devint plus troublante.

Apolline releva lentement la tête.

« Tu me demandes ou tu m’ordonnes ? »

Un très léger souffle échappa à Elyndra. Pas un rire. Quelque chose de presque voisin.

« Les deux, si ça peut t’aider à accepter plus vite. »

Apolline la contempla un instant.

Elle voyait sa fatigue. Plus que ça : elle voyait qu’Elyndra ne demandait pas seulement une présence utile pour l’enfant. Elle demandait autre chose qu’elle ne formulait pas encore, quelque chose qui tenait à cette clé revenue du passé, à sa mère disparue, à l’instabilité du cristal et à la peur très réelle qu’elle refusait d’avouer complètement.

« D’accord. »

Répondit-elle enfin.

Le mot tomba doucement.

Et dans ce simple accord, quelque chose se détendit chez Elyndra. Pas assez pour disparaître. Mais assez pour être visible.

À cet instant précis, depuis le cœur du palais, très loin de la chambre mais assez près pour que la sensation leur parvienne, une pulsation traversa l’air.

Faible.

Mais distincte.

Apolline se figea.

Elyndra aussi.

Elles se tournèrent presque en même temps vers le fond du palais invisible derrière les murs.

Izia ouvrit les yeux.

Et pour la première fois depuis qu’elles l’avaient trouvée, son visage se crispa réellement.

Pas encore en pleurs.

Mais sur le point.

Elyndra murmura, plus pour elle-même qu’autre chose :

« Non… »

La deuxième pulsation fut plus forte.

Et cette fois, même les torches de la chambre vacillèrent.

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