Partie 1
Le bloc principal de Narrowhead courait parallèlement à la rivière. Flanqué de plusieurs dépendances ou ateliers, et de l’aile des femmes, qui lui était perpendiculaire, il étendait loin vers l’eau ses quelques deux cents chambres. Une série de hautes cheminées s’élevant de divers bâtiments achevait de donner l’image d’une sinistre usine, dont l’unique produit en serait la souffrance humaine.
Le cocher reparti, je déposai ma valise à mon côté et, la main en visière au-dessus de mes yeux afin de les protéger du soleil aveuglant, examinai le bâtiment où j’allais passer les deux prochains mois.
Sinistre, en effet… et c’était peu de le dire.
Heureusement, aucun « résident » n’y avait encore élu domicile, je ne risquais donc pas de finir enfermé dans une chambre de contention ni de me faire égorger dans mon sommeil.
Satisfait de mes conclusions — mais pas totalement rassuré pour autant —, je me baissai, ramassai mon bagage, puis me dirigeai vers l’aile nord, où le nouveau directeur de l’asile avait chargé l’un de ses employés d’aménager un coin qui me servirait d’appartement.
L’intérieur de mon nouveau logis s’avéra spartiate, mais fonctionnel : un lit sur lequel on avait déposé un oreiller, deux couvertures et un énorme édredon dans lequel j’aurais sauté avec délectation si je n’avais pas été adulte désormais. Une minuscule bibliothèque garnie de quelques reliures aux couleurs passées. Une table, proche de l’évier, sous laquelle étaient glissées deux chaises — probablement au cas où j’aurais embarqué un fantôme dans ma valise —, vu que j’allais être seul jusqu’à mon départ fin août. Un four à bois, à côté duquel avait été déposé un panier rempli à ras bord de bûches et où étaient posées deux casseroles cabossées, une poêle, ainsi qu’un couvercle en aluminium. Et enfin, un buffet, qui n’abritait que peu de vaisselle ou de couverts, mais dont je saurais amplement me contenter.
En faisant le tour du propriétaire, je découvris également que je pouvais directement accéder aux lieux d’aisance par une petite ouverture découpée dans la roche, et qui faisait directement face au lit. Un palace ! Même mon chez-moi ne comprenait pas de toilettes ; ces derniers, tout comme les douches par ailleurs, se trouvant sur le palier et étant communs à tout l’étage de l’immeuble.
Revenant sur mes pas, je déposai mon bagage sur le lit puis saisis le lourd trousseau de clefs posé en évidence sur la table avant de ressortir de « l’appartement ». Bien que ne prenant ma fonction que lundi matin — nous n’étions que samedi après-midi —, je me dirigeai ensuite vers l’entrée du bâtiment principal afin de me faire une première idée de l’étendue de la tâche qui m’attendait.
Avant mon arrivée, je me doutais que le travail à fournir serait colossal, mais il me sembla, en jetant un regard circulaire au hall que je venais d’atteindre, que j’étais alors très loin du compte : partout où se posaient mes yeux, et sous les assauts constants de l’humidité venue de la rivière, la peinture s’écaillait, le plâtre s’émiettait, même le carrelage n’était pas épargné ; les carreaux rendus poreux, se brisaient sous mes pas telles de vulgaires biscottes poussiéreuses et décolorées.
~oOo~
Il était près de dix-huit heures lorsque je terminai mon tour d’inspection. Et comme je l’avais tant redouté, absolument tout était à refaire, de la plomberie à l’électricité, en passant par les sols, les murs, et bien sûr, les chambres de contention, qui tenaient désormais davantage de décharges matelassées.
De mon point de vue, le nouveau directeur aurait gagné à tout détruire afin de reconstruire un nouveau bâtiment. Mais je n’étais pas cet homme et n’avais, par conséquent, aucune voix au chapitre.
Même sans estimation exacte, la somme qu’il lui faudrait débourser dépassait largement le budget qu’il m’avait confié vouloir investir pour rendre à l’établissement son « faste d’antan » ; si l’on pouvait parler ainsi d’un endroit qui accueillerait bientôt nombre de patients affligés de maladies mentales diverses et variées.
~oOo~
À dix-neuf heures, je me sustentai et, après de rapides ablutions, éreinté par le voyage — deux nuits et quasiment deux jours dans un wagon surchauffé par l’accablant soleil de juillet —, ainsi que par cette trop longue visite, je me laissai tomber sur l’édredon en plumes en me jurant de dormir jusqu’au lundi matin.
À peine avais-je fermé les yeux que je plongeai avec délice dans un sommeil mérité, que j’espérais réparateur.
~oOo~
Hélas, si mon corps avait accueilli avec une délectation presque palpable l’idée d’une déconnexion aussi longue, ma cervelle, elle, avait de tout autres projets pour moi : à la place de mes tente-six heures de sommeil ininterrompu, je n’en passai qu’une petite douzaine à dormir du sommeil du juste, et à mon réveil, une migraine de tous les diables me cisaillait le crâne.
J’allai jusqu’à ma valise, y pris la fiole de laudanum qui ne quittait jamais mes affaires et en avalai deux gouttes que je fis passer avec une gorgée d’eau glacée, tirée directement au robinet de la salle de bain.
Je demeurai ensuite un instant immobile, appuyé au rebord du lavabo et le visage plongé dans la contemplation du miroir devant moi. Conscient que je ne pouvais rien entreprendre de plus, je retournai ensuite dans l’appartement afin de me préparer du café.
~oOo~
Une heure plus tard, douché et rasé de près, je me sentais déjà un peu mieux. Il me restait désormais une journée, ainsi qu’une nuit à tuer, et ensuite, je pourrais débuter le travail pour lequel j’avais dû parcourir plus de la moitié du continent et priver mes parents de ma présence en août : seul mois de l’année durant lequel, d’habitude, je pouvais leur rendre visite.
Légèrement attristé à cette pensée, je ralliai le bâtiment principal et débutai, sur un petit calepin relié de cuir, à noter les différents travaux à entreprendre. Bien que le hall fût dans un état déplorable, le compte-rendu fut rapide à établir ; dénué de lavabo ou de fontaine à eau, cet endroit s’avérerait sûrement le plus simple à restaurer.
~oOo~
J’étais revenu à mon point de départ — au centre du vestibule — lorsque j’avisai une porte que je n’avais pas remarquée le jour précédent et qui, j’en étais presque certain, n’apparaissait pas sur les plans reçus chez moi quelques semaines auparavant.
Les sourcils froncés, je cherchai dans ma mémoire ; j’avais très bien pu passer à côté. Cependant, lorsque je retournai jeter un nouveau coup d’œil à la représentation schématique des lieux, force me fut de constater que ce vantail n’y apparaissait pas. Sûrement un oubli de la part du nouveau directeur : cette entrée menant sûrement aux caves qu’il ne comptait pas restaurer pour le moment.
Fort de mes conclusions, je repris le chemin du grand hall, puis me dirigeai vers la porte. La curiosité l’emportant, je la tirai et tombai sur un mur en parpaing qui en bouchait entièrement l’entrée. Ceci justifiait sans doute l’absence de plan, même si rien n’expliquait la raison pour laquelle cette partie du bâtiment avait été murée.
Haussant les épaules, je refermai le battant et me dirigeai vers les cuisines. Cette pièce serait sûrement celle où il faudrait engager les plus gros travaux. Çà et là, et aux endroits où il manquait les éviers, de longues coulures brunes, presque noires, descendaient de tuyaux désolidarisés de leurs robinets, jusqu’au carrelage jadis blanc.
Je passai les deux heures suivantes à éplucher les autres pièces du rez-de-chaussée, puis montai au premier, avant de, une heure plus tard, rallier le deuxième, dont l’état valait celui de l’étage du dessous.
Et je n’avais pas encore visité le quartier des femmes…
Lorsque je redescendis du grenier — qui ne faisait pas partie des endroits à rénover, mais que j’avais décidé de visiter quand même —, le ciel s’était ostensiblement assombri ; un orage se préparait.
Je me tenais sur le palier au milieu du double escalier menant au hall, quand, en sus du bruit du tonnerre, il me sembla surprendre des coups sourds venus de je ne savais où.
Penché au-dessus de la balustrade, je demeurai un instant immobile et silencieux. Toutefois, rien ne se reproduisit.
~oOo~
Il était quasiment midi lorsque je rejoignis l’appartement. N’ayant que peu d’appétit, je me nourris rapidement, puis m’assis sur le lit défait.
J’allais m’y allonger lorsque mon regard se posa sur la petite bibliothèque accrochée au-dessus de ma tête. Le visage levé et légèrement penché de côté, je lus les titres couchés sur les tranches jusqu’à arriver à un gros volume noir dénué d’inscription. J’y jetai mon dévolu, le saisis et le déposai sur mes genoux avant de l’ouvrir.
Loin d’être un roman, ce dernier s’avéra une sorte de journal de Narrowhead, depuis son ouverture, jusqu’à il y avait environ trente ans — date à laquelle il avait définitivement fermé ses portes après la disparition de son directeur.
En lisant les articles collés à l’intérieur et en examinant les photographies, j’appris que le « complexe » avait abrité, avant de devenir un asile, l’une des plus grandes prisons de cet État. Après sa fermeture — une soixantaine d’années auparavant —, les cellules avaient été transformées en chambres afin d’accueillir de nouvelles sortes de pensionnaires, peut-être pas tous des assassins ou des violeurs, mais sans aucun doute aussi dangereux.
J’y découvris également qu’après sa transformation, le bâtiment avait par deux fois été la proie d’incendies — le premier ayant débuté dans le jardin d’hiver et terminé sa course dans la salle de jeux qui durent tous les deux être refaits entièrement à neuf, et le second, qui était parti dans la bibliothèque et qu’on avait pu circonscrire rapidement avant qu’il fasse trop de dégâts — et que nombre de malades avaient mystérieusement disparu. Le nombre évoqué me glaça les sangs ; sur une période d’une trentaine d’années, cinquante-cinq personnes, dont l’ancien directeur, s’étaient volatilisées sans laisser aucune trace de leur passage.
Je refermai le journal lorsqu’un énième coup de tonnerre éclata juste au-dessus du bâtiment, suivi de très près par la foudre qui dut tomber tout près sur les berges de la rivière.
Un frisson glacé imprima sur ma peau une chair de poule désagréable ; je me levai et récupérai mon gilet abandonné sur le dossier de l’une des chaises avant de le passer.
Je me dirigeais vers la porte vitrée lorsqu’il me sembla entendre un nouveau coup, exactement comme celui surpris quelques heures auparavant.
Une fois encore, je m’immobilisai et écoutai. Cependant, aucun autre son ne me permit de savoir si je divaguais ou si j’avais réellement entendu ce que je pensais avoir entendu.

Annotations