Prologue - 1
— Nous l’avons retrouvé, maître, les recherches n’étaient pas simples, je dois dire. Mais à force de secouer le panier de crabes, on finit par attraper celui que l’on cherche. Notre homme se terre dans la fumerie d’opium la plus crasseuse d’Embessa, dans la ville basse, l’un de mes espions le surveille encore tandis que nous parlons.
De son phrasé chevrotant, soufflant sous l’effort de sa récente course, l’esclave du Bashar Bazir Muşarif délivrait la bonne nouvelle. Il réprimait avec difficulté le sourire qui naissait sur son visage de fouine.
— Et où est-ce ? demanda Muşarif de sa voix de stentor en sirotant son thé fleuri à la rose.
Aydar laissa un instant le silence se mêler à l’échange, ménageant le suspens comme il en avait pris l’habitude ces derniers temps.
Quelle manie déplaisante tout de même !
Le Bashar Bazir s’en accommodait, mais à trop cédé de latitude, même la plus servile des bêtes commençait à outrepassé ses droits. À se permettre de rêver de sa liberté ancienne et de l’appeler à nouveau de ses vœux.
Ahl’âme humaine, pensa Muşarif. C’est beau l’espoir.
Il frisotta les boucles de sa barbe huilée.
— Notre individu est à la manzil d’Ozraa, juste avant les quais du vieux port.
La tasse frappa l’assiette avec la force d’un gong.
— Quoi ? Cette fumerie est à l’autre bout de la maudite ville !
— En effet, maître.
Muşarif se contenta de serrer la mâchoire. Un noble de sa stature ne pouvait commencer à montrer la moindre de ses émotions à l’un de ses esclaves. Il était un aristocrate du Sultanat de Jahlunpur après tout, l’un des douze Bashar Bazir du palais.
Il remua sur les coussins qui accueillaient sa forte personne. D’une traite, il finit son breuvage et sentit la chaleur suivre son cours le long de sa gorge, léguant ses notes florales dans sa bouche. Le Bashar Bazir se dressa devant son esclave en ajustant la ceinture de son pantalon bouffant.
Les babioles d’or couvrant ses habits carillonnèrent en de multiples sons aigus.
— Très bien, Aydar, conduis-nous là-bas, et prestement, je te pris.
Le Bashar Bazir déplia son éventail d’un coup sec et le fit battre, son regard perdu au loin.
— Cette affaire n’a que trop duré, il est grand temps de mettre en pratique mon plan. Il mûrit dans ma tête depuis des mois et ne me laisse plus une seconde de repos. Une véritable torture, ça, je peux te l’assurer.
Aydar acquiesça.
Dans la cour de l’auberge où s’était prélassé le Bashar Bazir, une troupe diverse s’agita. Des esclaves à la peau d’ébène amenèrent une litière en toute hâte.
Le Bashar Bazir fit de son mieux pour entrer dans ce transport. Il quittait ainsi le confort de la terrasse de son pas lourd pour gagner le luxe de cette couche mobile. Son précieux postérieur appréciait la soie dont était capitonnée chaque parcelle de bois autour de lui.
Les esclaves charpentés grognèrent d’effort lorsque Muşarif fut pleinement à son aise dans la litière.
Les porteurs n’étaient pas les seuls présents. Des gardes du corps, des janissaires de Sa Majesté le Sultan, l’entouraient de leur mine austère en dressant leurs mousquets sur leurs épaules.
On avait dans cette cour un détachement d’importance, et pourtant, bien loin des standards dont se paraient habituellement les représentants de Sa Majesté. Il fallait dire que les Bashar Bazir œuvraient à l’orée du pouvoir, ils mettaient leurs nez là où les scribouillards du palais n’auraient pas aimé traîner leur basque par peur de les salir.
Certains devaient pourtant bien se charger des tâches ingrates à même de bénéficier à la gloire du Sultanat
Le Bashar Bazir caressa sa barbe avec délice.
— Un office tout à mon bon plaisir, je dois l’avouer. J’adore fourrer mon gros nez là où l’on préférerait ne pas le voir.
— Que dites-vous, maître ?
— Rien, Aydar, rien d’autre qu’un constat. Allez ! En avant, mes braves !
De sa main bouffie, couverte de bagues, le Bashar Bazir tapa sur le rebord de sa couche pour intimer l’ordre de marche.
Mais rien ne se passa.
Tout de même, il était pressé à la fin.
— Bougre d’imbécile, n’avez-vous plus d’oreilles ?
Le Bashar Bazir écarta la tenture de soie du transport, elle était si fine qu’elle en devenait transparente. Là, il vit l’objet de tout ce délai.
Aydar l’avait quitté et donnait maintenant ses indications à l’officier qui menait la troupe. Le grisonnant soldat avait une barbe bouclée et huilée à la plus grande mode du Sultanat. Ce n’était pas sa barbe, pâle imitation de celle du Bashar Bazir, qui interpellait Muşarif. Mais sa coiffe encore plus richement ouvragée que celle de ses hommes.
La toque de tissu s’ornait d’un bijou frontal clinquant, ainsi qu’une longue queue qui descendait dans son dos. Le vétéran portait fièrement les effigies de l’élite du Sultan. Un spectacle satisfaisant bien loin de celui de l’esclave qui discutaillait avec lui aussi bien par sa voix que par ses mains.
Aydar, le vermisseau bossu, tentait sans nul doute d’expliquer le chemin à prendre, un exercice pour le moins difficile. À chacune de ses phrases, les sourcils du janissaire se fronçaient toujours plus.
Les secondes furent comme des minutes et le regard noir du Bashar Bazir ne quitta pas l’échange.
À son plus grand plaisir, l’officier acquiesçait enfin et Aydar, de sa démarche chaloupée, rallia la litière pour y avancer de concert. Ce nuisible au dos voûté par une vie de servitude et de rabaissement venait renifler le pouvoir qui émanait de son maître.
La vermine ne peut s’empêcher de chasser ses habitudes.
Musarif tira un second voile pour être séparé de son obligé.
La petite troupe se mit à parcourir les ruelles serrées d’Embessa en toute hâte. Les bâtiments se collaient les uns aux autres de manière étouffante, leur ombre protégeait les passants du soleil qui harassait la ville de ses mille feux.
Les édifices de plusieurs étages étaient composés de briques crues, tandis que les tissus et toiles apportaient une touche de nuance vive à la teinte ocre des murs. On aimait la couleur dans le Sultanat. Les hommes se paraient de frusques amples et de turbans tape-à-l’œil. Les femmes, elles, arboraient des robes brodées du plus bel effet.
Le Sultanat avait cette habitude de la grandeur héritée des heures de gloire du Vieil Empire dont il avait été le joyau le plus flamboyant. Même là, au bout du monde, par delà le Désert de Cendre, les villes constituaient d’impérissables phares civilisationnels. Embessa, la cité qui entourait le Bashar Bazir, avait revêtu le rôle de carrefour des peuples.
Non pas que Muşarif ait décidé de rajouter du faste à ce lieu qui n’en avait nul besoin.
C’était simplement comme ça que la présentaient les marchands de l’Occidentale. Ces pouilleux ouèstriens adulaient les richesses du Sultanat et les exagéraient plus que de raison dans leurs récits.
Porcs vaniteux !
Les janissaires n’eurent aucun problème pour dégager la voie à la litière, repoussant les importuns de la crosse cuivrée de leurs mousquets. Leur tâche fut toutefois plus difficile quand la troupe aborda le mezza d’Embessa.
Le marché à colonnades de la ville se révéla dans toute sa complexité. Les tissus du transport n’avaient rien à envier aux nombreuses toiles attachées de part et d’autre du chemin central qui vomissait un flot continu de personnes.
Outre les senteurs d’épices qui vous chatouillaient les narines, c’était les langues différentes et les accents chantants ou gutturaux qui vous étonnaient le plus. Le cœur battant de la cité n’avait pas volé son surnom.
D’un côté, on taillait la crinière d’un auguste marchand, de l’autre des singes se collaient aux barreaux de leurs cages en couinant. Entre les ciseaux qui claquaient dans l’air et les beuglements des petites créatures poilues, Muşarif ne pouvait dire lequel de ces spectacles était le plus horripilant.
Le bruit ambiant devenait lourd, oppressif, et le pesant Bashar Bazir ravalait avec peine sa gêne.
Le pire était pourtant à venir, en un astucieux pied de nez à cet envoyé du Sultan, le changement s’opéra en douceur, tout en fourberie comme il savait lui-même si bien le faire.
Après les senteurs d’épices, d’animaux, de savons ou même d’hommes, ce fut une fluctuation dans l’air qui apprit à Muşarif que sa litière s’approchait de la ville basse. Ainsi qu’une foule qui s’écrémait à vue d’œil.
Le Bashar Bazir porta un mouchoir à son museau, il ne put totalement chasser les effluves malodorants qui bousculaient ses sens offusqués.
— Que l’Ombre m’emporte, on se croirait chez ces maudits ouèstriens !
Les Jalhunpuriens de tout bord avaient la critique facile des royaumes de l’Ouest. De ces terres où les hommes à la peau laiteuse de l’Occidentale défiaient le pouvoir du Sultan, et ce, depuis des siècles. On pouvait commercer avec ces gens, ces ouèstriens. Les accueillir, mais au final, ils ne comprenaient qu’une chose : la guerre.
Malgré toutes ses forces, le Vieil Empire avait vu la dernière d’entre elles tourner au vinaigre, le condamnant à la disparition. Ce n’était pas peu dire d’ailleurs. Le petit peuple payait encore les pots cassés, et pas au sens figuré, le cadre ambiant en témoignait avec un réalisme saisissant.
Les bâtisses de la ville basse adoptaient une structure plus brute, les toiles plus éparses quand elles n’étaient pas absentes et les venelles se transformaient en véritable coupe-gorge.
Le Sultana, héritier providentiel du Vieil Empire, tout comme les royaumes de l’Ouest, n’avait pas trouvé de remède à la pauvreté. Elle perdurait et grandissait à chaque nouvelle journée, s’infiltrant comme une maladie incurable dans les sociétés.
Les occupants se faisaient petits au passage de la litière et des janissaires. Les regards devenaient fuyants, les habitants rasaient les murs pareils à des rats. Aydar devait être dans son élément.
Des colifichets accrochés aux portes gigotaient. Les pauvres de ces quartiers de misère s’enfonçaient dans les croyances pour s’échapper de leur dur quotidien. Ils chassaient ainsi non pas juste les mauvais esprits ou les djinns du désert, non, mais bien la réalité de leur vie.
La fumerie fut enfin à portée de vue.
Comment l’avait-il appelé, ce maudit Aydar ?
Muşarif frisotta un bout de sa barbe.
— Ha oui, la manzil d’Ozraa.
Le Bashar Bazir n’eut aucun besoin de demander confirmation à son esclave, pas qu’il ne l’eut voulu d’ailleurs. Aux alentours, de gros bras surveillaient l’entrée du commerce, les mains fermement campées sur les pommeaux des dagues et cimeterres attachés à leurs ceintures.
Que ce soient eux, ou les janissaires, un intense échange de regards commençait dans la rue entre ces marchands de morts.
Le Bashar Bazir se lécha les babines, comme il lui aurait été facile de lâcher ses chiens sur ce commerce et le voir être taillé en pièces. Mais on ne le payait pas pour passer du bon temps, ça non.
— Une autre fois peut-être. Les affaires sont les affaires.
Le Bashar Bazir quitta sans grâce la litière, repoussant de sa main l’un de ses gardes qui eut la mauvaise idée de se porter à son aide.
— Je peux le faire tout seul, nom d’un chien !
Muşarif rallia ensuite d’un pas puissant la fumerie, les gros bras restèrent bien sagement à distance, s'écartant eux-mêmes de son chemin. Et pour cause, les janissaires talonnaient le Bashar Bazir, certains avaient actionné le mécanisme de leurs mousquets d’un geste vif de leur pouce.
Aydar, l’esclave, accourut aux côtés de son maître, toujours prompt à annoncer l’évidence.
— J’ai parlé à mon espion, le capitaine que nous cherchons est là, vous ne pourrez le manquer.
— Ça, je pense l’avoir compris par moi-même, as-tu vu un ouèstriens dans tout Embessa bougre d’idiot ? Non ? Alors ne te fais pas plus bête que tu ne l’es, Aydar.
Malgré tous ses efforts, l’esclave n’eut aucun remerciement, même pas une attention de la part du Bashar Bazir. Seulement un soufflet à son ego, enfin, s’il lui en restait une infime partie.
Le représentant du Sultan toqua à la poterne du bâtiment. Un guichet coulissa mollement et des yeux inquisiteurs l’observèrent de bas en haut. Muşarif ne leur offrit que le plus venimeux de ses regards.
— Je désire rentrer.
Rien.
— Si vous préférez, je peux demander à mes hommes d’enfoncer la porte si cela peut accélérer de quelque manière la chose ?
Il n’y eut pas de réponse, seulement les bruits successifs de verrous que l’on débloquait les uns après les autres et, dans un grincement final, le passage s’ouvrit. Le Bashar Bazir resta droit tandis que quatre de ces gardiens s’engouffrèrent dans la brèche.
Muşarif souffla, il n’aimait pas l’émanation de ces débits de poison, mais il fallait donner de sa personne de temps à autre.

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