Prologue - 2/3

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L’intérieur était obscur et l’entrée, rien qu' une vulgaire pièce miteuse où le portier appliquait à la lettre l’art de regarder ses propres chaussures. Outre l’opium qui planait, c’était l’odeur de pisse qui frappa le Bashar Bazir.

Il renifla, comme à son habitude.

On apprenait beaucoup de choses rien qu’à l’exhalaison que dégageait un lieu.

Celui-ci ne prêtait à aucune confiance.

Une forme se détacha des ombres pour se déplacer avec grâce juste devant les intrus et barrer par la même occasion le chemin.

La gérante, sans nul doute, au vu de son air aussi suffisant que déplaisant.

— Ho, des janissaires et un envoyé de Sa Majesté le Sultan, que les Dieux vous gardent. Je ne m’attendais pas à de tels, visiteurs, commença-t-elle d’une voix chantante. Si j’avais eu connaissance de votre venue, j’aurais pris les dispositions qui s’imposaient. Vous le pensez bien.

Une rusée, la pire espèce qui soit.

La femme, féline, se mouvait avec la grâce que l’on associait au corps souple et à la jeunesse. Son visage parfait allait bien dans ce sens. Un œil non averti aurait cédé à la supercherie et prêter gage à la beauté de cette déesse.

Pas Muşarif.

Il la fixait.

Sous la poudre et les autres atours qui recouvraient sa figure, le Bashar Bazir lisait l’âme véritable de la personne. Grattez le vernis, et les rides se dessinaient aux commissures des lèvres.

L’infâme devanture n’avait donc d’égale que la pourriture du cœur.

— Bashar Bazir Muşarif Al’Kasebi, enchanté. Quel est votre nom ma chère ?

L’interlocutrice de Muşarif grimaçait en entendant les janissaires fouiller l’entrée du commerce.

— Sherine Rashad à votre service.

La femme s’approcha de Muşarif, elle fit glisser ses doigts sur le comptoir avant de parcourir les habits du Bashar Bazir. Ses mains tactiles avaient la connaissance des hommes, Muşarif se serait sans nul doute laissé attendrir, prendre comme la plupart de ses confrères masculins par la grâce et le plaisir de la chair promise.

Mais il aimait par-dessus tout, une tout autre muse, les intrigues. Et l’une d’elles requerrait activement son concours. Il abandonna face à ce démon au visage d’ange sa voix mielleuse pour une note plus impérieuse.

— Certains croient au hasard ou au coup du destin quand un événement vient chambouler leur vie, madame. Je ne suis pas de cet avis, vous voyez, je suis quelqu’un de plus pragmatique, moins porté sur les choses qui seraient à mettre au crédit de cette chère providence.

— Des phrases bien intrigantes, Bashar Bazir. Je ne saisis pas…

Il venait de désarçonner Sherine, de prendre le contrôle de l’échange. Elle, de son côté, tentait de faire bonne figure avec son visage cajoleur.

Sa main tremblait-elle ?

Le fer, il faut le battre tant qu’il est chaud, pensa le Bashar Bazir.

— Je dois accéder à votre fumerie dame Sherine, j’ai une affaire des plus urgentes à traiter.

— Ne soyez pas si pressé, Bashar Bazir, la salle principale ne fera pas honneur à un invité de votre calibre. Laissez-moi préparer une pièce toute à votre convenance. Un lieu où vous serez plus à l’aise.

Muşarif tenta d’avancer, mais Sherine le retint de ses serres coupantes.

— Mes excuses Bashar Bazir, mais je me dois d’insister. Il n’est pas courant pour un homme de votre stature de venir s’encanailler dans un tel lieu. J’ai peur du choc des « cultures » qui pourrait en découler.

— Que de grands palabres, Sherine. Je sens en vous l’envie de me garder à distance du cœur de votre domaine. Il est pourtant de votre intérêt de me laisser agir à ma guise. Vous me croyez étranger de ce genre de lieux de vice, vous n’avez aucune idée d’où je proviens. Je vais vous mettre sur une piste.

Muşarif fit un signe du menton à l’un de ses hommes. Ce dernier défonça un meuble de la crosse de son fusil.

Sherine hoqueta et eut juste le temps de dissimuler sa bouche d’une de ses mains.

Puis ce fut au tour d’un autre janissaire qui posa sa patte sur un vase de Nàn-Hyu. Et un beau, soit dit en passant. La seule œuvre d’art d’une réelle importance en cet espace d’un néant abyssal.

— Minute, vous n’oseriez pas, s’écria la propriétaire

— Je me gênerais, tiens…

Il acquiesça de nouveau.

Comme pour allier le geste à la parole, le janissaire fit chuter la porcelaine.

Le bruit fut saisissant.

Sherine se jeta au sol, tentant de récupérer les coûteux morceaux d’un blanc immaculé qui jonchaient dorénavant les dalles crasseuses.

Pour une fois, l’argent se répandait véritablement sur ce quartier misérable.

— Je pense avoir votre attention maintenant. Je vais donc procéder à mon affaire du jour, madame.

Muşarif se plaça juste devant la femme en la dominant de sa forte carrure.

— Il se trouve que vous accueillez un client qui m’intéresse tout particulièrement. Il sera dans votre intérêt, j’en suis certain, de me permettre de le dénicher sans aucun souci. Je désire en toute simplicité converser avec lui, voyez-vous.

— Comment vous croire, vos soudards viennent de mettre à sac une partie de mon établissement sans aucune raison ? Et maintenant vous me demandez de sacrifier la confiance que me portent les pauvres âmes cherchant un réconfort en ces murs. Vous ne manquez pas d’audace !

La lionne avait encore ses griffes, et la langue des plus acérés.

Muşarif grinça des dents.

— Hum, là c’est vous qui ne manquez pas d’audace. L’esclandre de mes « soudards », comme vous dites, est pour le moment contenue dans cette entrée. Ha, mais il serait de mon droit ! Oh, de mon devoir de les laisser passer leurs nerfs sur le reste de votre manzil.

La meute de Janissaires ne demandait que ça. Ils étaient prêts à s’attaquer au plat de résistance et chacun avait le visage tourné vers Muşarif pour son ordre.

— Vous me menacez ?

— Non ma chère, je formulais un simple constat, la menace la voici : Le Sultana interdit toute utilisation et commerce de pavot pour de bonnes raisons ; c’est un poison. Nous tolérons ce genre d’endroit, pour le moment. Mais continuez à jouer avec ma patience et je ferai appliquer la loi de la plus dure des manières. Et croyez-moi, je tirerai beaucoup de plaisir à voir ce lieu brûler.

Les doigts de Sherine tentèrent d’attraper un autre bout de porcelaine, mais le Bashar Bazir l’écrasa sous sa semelle en y mettant du cœur à l’ouvrage.

— Je cherche un ouèstriens, et même si la chose est déjà peu commune ici, dites-vous que je cherche une capitaine de navire. Un petit oiseau est venu me susurrer à l’oreille que votre fumerie accueillait un homme correspondant à ces deux descriptifs.

— Oui, oui, il est là. Il se trouve dans la salle principale. Allez-y donc si vous y tenez tant.

— À la bonne heure, quand tout le monde y met du sien, les tractations sont tout de suite plus faciles, vous n’êtes pas de cet avis ? C’est quand même bien dommage de devoir user de la force pour parvenir à ses fins.

Muşarif aida Sherine à se lever, pareil à un père secondant sa fille qui aurait fauté et chuté.

— Une dernière question : quel est son nom à notre ouèstriens ?

— Bastian, cracha Sherine.

Son fiel transpirait de sa voix, de ses yeux qui brisaient enfin son masque de faux-semblants.

— Merci, Muşarif la lâcha comme si elle n’était que la flamme d’une bougie vers laquelle il se serait trop aventuré.

— Maintenant, débarrassez le plancher, Sherine. Traînez donc votre vieille peau loin de moi ou je brûle cet endroit du sol au plafond.

Il n’en fallut pas plus, la créature des vices regagna les ombres d’où elle était venue, quelques morceaux de porcelaine entre ses mains. Muşarif crut entendre un « salopard » ou même un « sodomite » , lui être lancé. Son esprit lui jouait des tours !? Comment le savoir.

Il poursuivit enfin son chemin pour rallier la salle principale de la manzil.

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