Prologue - 3/3

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Là, il y avait de nombreux « clients », plongés dans une fumée ambiante tenace.

Les hommes étaient avachis dans des coins aménagés de coussins. Diverses femmes vêtues aussi légèrement que leurs consœurs du harem sultanien s’occupaient d’eux avec soins.

Les tables se trouvaient recouvertes de bols où reposaient les diverses pipes que les consommateurs employaient pour inhaler l’opium ainsi que d’autres mets savoureux. Les vapeurs avaient des couleurs variées. Elles s’élevaient et formaient sous le distant plafond des lambeaux de brume, dont les arabesques bariolées et scintillantes plongeaient l’endroit dans une semi-pénombre accablante.

L’air était lourd et les parfums assommants du pavot finissaient de rendre l’atmosphère difficilement tolérable.

Muşarif observait le moindre occupant des lieux, se caressant la barbe pour calmer ses nerfs.

Le pouvoir utilisait depuis quelques siècles cette maudite drogue pour empoisonner les royaumes de l’ouest, le petit peuple du Sultanat essuyait un simple retour de bâton sous l’œil complaisant des gouverneurs ne voyant en eux que le sacrifice nécessaire à la nation.

Triste chose tout de même.

Ce fut là qu’il l’aperçut, un homme de l’occidental.

Il arborait une veste boutonnée propre à l’un de ces royaumes lointains, ou plutôt une loque qui tentait encore d’imiter ses pairs de la noblesse. La dentelle n’était plus de première jeunesse et le gilet avait des traces bien suspectes.

Il ne fallut qu’un coup d’œil pour découvrir la mine déplorable de ce personnage. Ses cheveux gras, sa barbe anarchique ainsi que sa peau rêche et blanche du plus mauvais effets. Il faisait tache ici, il n’y avait pas à dire.

Se pouvait-il que ce soit lui ? Cette épave à deux doigts de la mort était-elle capitaine d’un navire, vraiment ?

Pourtant c’était un homme en adéquation avec sa profession. Un vieux loup de mer, en témoignant son bicorne délavé. Tout ce dont Muşarif avait besoin, les choses prenaient une bonne tournure après tout.

Les janissaires se déployaient dans les coins de la salle et Muşarif se porta à la rencontre du marin.

Le ouèstrien se contenta de farfouiller dans l’un des bols de la table, repoussant par là une concubine lovée à ses côtés.

Muşarif devait maintenant dépoussiérer son continental et briser la glace. Comment disait-on déjà ?

Ah oui !

— Puis-je prendre place, hum, vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

L’homme lui fit un geste mou de la tête plus occupé par l’huître qu’il ingurgita dans un audible « schlurp ». Il n’eut pas nettoyé sa bouche encore toute juteuse qu’il parla en postillonnant une bonne partie de son plat.

— J’ai entendu du remue-ménage à l’entrée, comme l’annonçait feu mon amiral, ça sent la poudre. Et quelque chose me dit que vous n’êtes pas étranger à tout cela.

— Rien de trop inquiétant, je vous l’assure

— Vous êtes ?

Muşarif s’écrasa sur les tissus rembourrés face à l’homme et aux pipes d’opium.

— Je m’excuse, quel affreux personnage je fais, je ne me suis pas présenté.

Il se tapa la tête de sa main boursouflée.

— Muşarif Al’Kasebi, enchanté de vous rencontrer.

Ce fut ensuite aux dents de Muşarif, d’un impeccable blanc, de se dévoiler a l’étranger dans un sourire aussi forcé que grand.

— Un homme d’importance, je suppose, au vu de vos atours

Le capitaine fixait la broche en or sur la chemise du Bashar Bazir tout autant chargée de ce précieux métal.

— On peut le dire, en effet.

— Muşarif, c’est bien cela ? Loin de moi l’idée d’être impolie, mais j’aurais aimé profiter des bienfaits de cette maison seul.

De la sorte il monta la pipe d’opium d’une main et claqua son autre sur les fesses de la concubine toujours à ses côtés.

— Je le conçois, mais prêtez-moi un peu de votre temps et de votre confiance capitaine et je peux vous l’assurer, vous apprécierez l’offre que je désire vous exposer.

— Là on passe de la confiance à la croyance.

L’homme prit une copieuse bouffée de sa pipe et envoya un nuage de fumée en direction de Bashar Bazir, qui ne put que le chasser vigoureusement de la main.

— Monsieur, il est de coutume sur ces terres, et j’en conviens que vous ne devez pas le savoir, de se présenter en retour quand une personne vous fait cet honneur. Loin de moi l’idée de vous brusquer de la sorte, mais j’ai des affaires importantes à discuter avec vous. Enfin, si vous êtes bien l’individu que je vous pressens d’être.

Le ouèstriens permit à la femme à ses côtés de lui porter un loukoum à la bouche. La pâtisserie laissa collant les doigts de la concubine tandis que le capitaine mâchait goulûment le délice.

En voilà un qui allait faire le chiffre du mois pour cet auguste établissement.

L'homme s’avança ensuite, lentement et avec autant de grâce qu’une baleine échouée. Les naseaux fumants d’opium et les lèvres saupoudrées de sucre. Son air avait changé du tout au tout.

— Je ne vous connais pas qui êtes vous ? L’un de mes créanciers ? Un tueur envoyé par quelques banquiers de la ville haute ? Que les jumeaux me gardent, j’ai encore trop traîné là où je n’aurais pas dû.

Tout de suite les grands mots.

— Non, non, non, je me rends compte que vous vous méprenez totalement quant à ma personne. Je suis le Bashar Bazir Muşarif, représentant de Sa très Sainte Majesté le Sultan Nouzar Abbas Al’Adib de Jahlunpur. Padishah du Vieil Empire et des satrapies de l’est. Guide de la révérée cité de Kashan et protecteur de la côte de perles.

— D’où les janissaires ?

Au moins son cerveau marchait encore malgré l’opium.

— D’où les janissaires, en effet. J’espère que leur présence ne vous trouble pas trop. Je sais qu’ils peuvent faire forte impression.

— Ai-je seulement le choix ?

— Non, c’est une évidence, à présent votre nom je vous prie ? Il serait bon de pouvoir enfin nous adresser l’un à l’autre sur un pied d’égalité.

— Capitaine Bastian de Wriss, du Jong Prinss.

Il y avait bien un deux-mâts ouèstriens qui mouillait au port, tout concordait jusque là.

— Connaissez-vous le rôle d’un Bashar Bazir Bastian ?

On lui répondit de la négative en un geste de tête haché.

— Et bien, figurez-vous que moi et mes confrères œuvrons à la sécurité du Sultanat. Que ce soit à l’intérieur de ses frontières et au-delà. Les menaces sont nombreuses, de tout côté, et notre garde ne cesse jamais, car les problèmes adviennent malgré notre office. Parfois il est nécessaire de traiter les dangers à la racine, de les diminuer avant qu’ils ne muent en catastrophe.

— L’ouverture est faite Bashar Bazir, mais que désirez-vous ? Vos domaines d’activités n'ont que peu d’intérêt pour moi.

— Plutôt ce que vous veut le Sultan, pour cela, il est important de parler du passé avant d’aborder notre futur commun en son nom. Et surtout d'être seul...

Il regarda la concubine qui n'eut pas besoin de plus pousser sa chance, elle quitta les deux hommes et leur discussion secrète.

Musarif inspira avant de poursuivre

— L’ouest est au-devant d'importants changements, les idéaux et traditions d’antan se frottent aux possibilités du nouveaux monde. Les usines et manufactures se multiplient dans les villes et ces chancres grossissent au détriment des campagnes qui, elles, flétrissent et pourrissent. La population s’exode pour se masser comme des rats dans les grandes cités. Qui jadis était le maître de ses champs n’est aujourd’hui qu’un rouage de plus à l’industrie. Je connais ce processus. Le vent du changement a déjà balayé notre coin du monde en y laissant sa marque. Notre Vieil Empire n’y a pas réchappé, mais, malgré les difficultés, nous avons surpassé cela, fait notre mue, et pareil à un serpent, abandonner notre ancienneté pour devenir nouveauté

— Je ne pourrais vous contredire sur ces points, pour moi, ce ne sont que des raisons supplémentaires pour continuer à naviguer loin des folies des hommes.

— Ah la mer, la liberté, je vous envie Bastian. Une question me vient à l’esprit. Jouez-vous aux échecs ?

Le capitaine fit un signe de tête prêtant à la négative.

— Quel dommage, car le monde joue aux échecs, les grands bougent des pièces et les gens de notre condition n’agissent qu’en conséquence. Il n’y a que les plus sots ou idéalistes qui ne comprennent pas cela.

— Mais vous oubliez que je me suis affranchi de telles chaînes, je ne suis plus lié à la marine marchande ou de guerre de quelques royaumes. Je suis un corsaire, un hors-la-loi de cette époque toute moderne que vous présentez et dont les puissants en ont fait leur terrain de jeu. Un indépendant loin de toute contrainte dictée par ces gens.

— Exactement.

Muşarif au plus profond de son âme exultait.

L’ouest se noyait à présent dans les intrigues, prise jusqu’au cou dans des conflits plus futiles les unes que les autres. Avant l’ombre du Vieil Empire suffisait à calmer les tensions bellicistes de ces royaumes et à les liguer contre un ennemi commun, mais dorénavant, chacun désirait sa part de majesté. Les petits roitelets n’avaient pas la stature de leurs ancêtres.

À cet instant, Muşarif comprit avoir trouvé là l'outil parfait pour son œuvre.

L'ouest avait banni la magie, brûlé le moindre de ses pratiquants au nom de sa sacro-sainte foi des Jumeaux. Ils en avaient oublié jusqu'à l'existence même de cet art. Les rois ouèstriens embrassent un monde moderne porté par le charbon, les hauts fourneaux et l’argent.

Il serait grand temps de leur rappeler certaines vérités de notre monde et moi, Bashar Bazir Muşarif, je vais me faire le plaisir d'être le messager de ce passé.

L’heure de jouer cartes sur table était venue.

Enfin, en partie, il n’allait pas lui révéler que son grand dessein était de détruire l’ouest de l’intérieur.

Tout de même, même le plus cupide des ouèstriens aurait réfléchi à deux fois avant d’accepter un tel contrat.

— Cher capitaine, j’ai besoin d’un navire sous pavillon indépendant pour amener un chargement à bon port.

— Présentée ainsi, la tâche semble simple, Bashar Bazir. Mais si vous cherchez un homme comme moi, c’est que la chose montre des difficultés inhérentes.

— Oui, pour sûr. C’est les modalités de celle-ci qui sont quelque peu contraignantes si vous me suivez bien.

Bastian agita la longue pipe d’opium.

— Je vous en prie, continuez sur votre lancée.

— J’ai un chargement, ainsi que des gens d’importance pour ma personne qui doivent rallier le royaume de Palaris en secret. Ni vous, ni votre équipage ou les palariens ne devrez connaître le contenu dudit envoi ou les identités de mes gens. L’anonymat est le plus grand de mes souhaits. Si vous vous y prenez bien, mes hommes ne sortiront même pas des cales de tout le voyage, vous oublierez jusqu’à leur présence au sein de votre bon navire.

— Vous voulez donc que je sois votre contrebandier et que je trahisse les royaumes qui m’ont vu naître au profit du Sultanat.

— Allons, la trahison, vraiment ? C’est un terme bien galvaudé. De nos jours, qui ne travaille pas dans son unique intérêt. Voilà la nature propre de notre espèce.

— Si vous le dites, Bashar Bazir, en ce qui me concerne, tout dépendra de votre bourse. Car là, vous me demandez de naviguer sans être découverts, la marine palarienne aborde la moindre coque de noix proche de ses côtes ces derniers temps. Leur conflit avec le royaume de Thelmar les met sur les dents et ils ont des ordres stricts. Il sera compliqué d’éviter leurs vaisseaux.

La vraie question est quelle monarchie n'affrontait pas son voisin à l’ouest.

— Il est à noter que, sans moi, il ne serait même pas envisageable pour vous de mener votre opération. Les galères et navires de ligne du Sultanat sont repoussés au-delà de la cote du cheval. La guerre s’est arrêtée avec le chant du cygne du Vieil Empire, cependant à l’ouest, on se méfie toujours de votre maître et de ses ambitions.

— Oh bien sûr, le contraire serait très étrange.

— Je vais prendre des risques, le prix sera donc celui de ma commission ainsi que celui de ma discrétion quant à l’entreprise que nous discutaillons mon cher Bashar Bazir

Il fallait calmer le capitaine.

— Je propose quatre cents pièces d’or, en pistoles bien évidemment.

Leurs regards ne se décollèrent pas l’un de l’autre. L’annonce avait frappé Bastian avec l’effet d’une bonne claque et ses pupilles se dilataient.

— De la monnaie ouèstienne, vous êtes bien généreux.

— Car je n’attends que la stricte application de mes commandements et le succès de la tâche confiée. Quand j’engage quelqu’un, je désire voir la chose être faite avec l’art et la manière. Qui plus est, vous ne devez laisser les autorités palarienne voire votre chargement sous aucun prétexte. Suis-je bien claire ?

— Ho, vous me l’avez déjà dit. Si vous payez rubis sur l’ongle, la marine palarienne n’apercevra même pas mon cher navire frôler ses côtes. Ça, je peux vous le promettre.

— Je l’espère, et sachez bien que, si vous échouez, il sera des plus futile d’essayer de vous cacher. Je serais capable de vous retrouver n’importe où, je connais le monde et ses recoins les plus sombres.

— Pour cela, je vous crois sur parole Bashar Bazir.

— À la bonne heure, la chose semble donc claire et entendue. Il serait temps de fêter notre accord dans ce cas !

Le capitaine bourra une pipe et la tendit à Muşarif.

Quelle surprise, ce rustre dissimulait bien son jeu, car il était au fait des coutumes locales au final. C’était ainsi que les nobliaux du Vieil Empire avaient l’habitude de conclure une transaction. Bastian avait noyé le poisson pour se faire plus misérable qu’il ne l’était.

Peste, je l’ai mal jugé. Je me fais vieux.

Le Bashar Bazir saisit la longue tige de bois décorée et prit une grande bouffée parfumée qu’il dégagea en masquant son visage et son expression de joie.

Le premier domino allait chuter, il n’y avait aucun doute dorénavant.

Le royaume de Palaris tomberait.

— Une dernière chose capitaine, je sais que les imprévus sont le sel de la vie. Mais je veux que notre affaire soit traitée tout en douceur, que rien d’inattendu ne se produise, j’aime dormir avec l’esprit assagi une fois la nuit venue.

— Elle le sera, dites-vous que vos désirs sont des ordres pour moi.

— Parfait, Muşarif leva la pipe. À notre union et bénéfice mutuel dans ce cas !

La table et ses occupants furent pris par la fumée des deux pipes d’opium agissant de concert.

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