L'odeur de la poudre 1/3
L’aube se trouvait encore timide.
La pluie goûtait paresseusement des tentes et le sol boueux devenait un piège pour le moindre couillon désirant marcher dans le camp. La gadoue, il n’y avait rien de mieux pour vous mettre le moral en berne.
— Putain de boue, putain de brouillard et putain de pays.
Après avoir soufflé comme si le poids du monde venait de tomber sur ses épaules, Philippe cracha le tabac qu’il avait chiqué en un mollard jaune et visqueux. L’homme se dressait sur le porche de sa tente. Il appréciait le camp militaire du regard, car l’amas anarchique de toile qui s’étendait tout autour de lui en était bien un.
Une migraine timide rôdait à l'orée de son esprit, fruit du vin qui empestait encore sa bouche.
— Tenez général, je vous amène votre redingote. Vous en aurez bien besoin, il fait un froid à décorner les cocus dehors.
— Merci bien Milo.
Philippe encore groggy après une autre nuit à apprécier les liqueurs du cru laissa son jeune aide lui passer son manteau en laine. Il était des plus pesant, mais au vu du temps, cela devenait un impératif.
Le garçonnet dut se dresser sur la pointe des pieds pour habiller son maître. Milo était un blondinet tout juste sorti des couches de sa mère. Il arborait un uniforme de tambourin adapté à son âge ainsi qu’une tignasse généreuse dompté par son calot.
— Des nouvelles du troisième corps d’armée ?
— Non monsieur, aucune, se fendit le minot d’un air sombre.
— Et merde, que fout ce maudit LaBoussière. Donner trop de pouvoir à un simplet et vous serez surpris pas son art à vous la mettre toujours plus profonds. Que l’Ombre emporte ce scélérat, nous prendrons Armstrang même sans renforts de sa part. Parole de Dassena !
— Pour sûr, général, les canons de douze livres ont fait des miracles jusque-là. Le fort tient encore, mais on va finir par l'avoir. Leurs défenses ne résisteront pas, j’en suis sûr. Après directions Breddas.
Philippe dressa l’un de ses sourcils.
— Des miracles, c'est bien ce qu’il nous faudrait. Une année de campagne dans le royaume de Thelmar et pourquoi ? Des coffres vides et des morts en pagaille. La récolte est triste. Que dis-je famélique ! Ça va grogner au pays.
A tiré sur une vache maigre en n'en gagnait qu’un coup de sabot.
— Ce n’est pas de votre faute générale, le conseil des ministres n'en fait plus qu'à sa tête. Tout le monde le sait.
La chambre haute du roi, comme on l’appelait, n’était pas en odeur de sainteté. Les temps étaient durs et le petit peuple du royaume de Palaris ne pouvait imputer ses problèmes à nul autre que ce ramassis de vieux croulant.
— Que des merdes dans des bas de soie ceux-là. Ils font honte à la noblesse, à sa nature même. Ils sont guidés par l'appât du gain et mettent le royaume sur ses genoux par leurs petites magouilles. Je hais la politique et ses plus fervents adorateurs, du plus profond de mon être.
Milo acquiesçait vigoureusement la tête.
— Dans le camp, il y a une rumeur qui court.
— Ha bon !?
Les bivouacs de campagne fourmillaient d’histoires en temps normal, les soldats étaient plus prolifiques que les poules d’un bordel en la matière. Quant à Milo, le garçon avait donné juste assez d'informations pour titiller la curiosité de Philippe. Malgré sa jeunesse, il était foutrement astucieux, trop selon Philippe.
— Oui, monsieur, il y a une grève à Montbrun. Une grosse à ce qu’on m'a dit avec tout le tralala habituel. Torche, banderoles, rixes et répression. La ville a été l’objet d’un joyeux bordel pendant plus d’une journée. Pour l’une des trois Lys de Palaris, ça la fout mal.
— C'est moche.
— Les gendarmes n'ont fait aucun quartier. On raconte même que le gouverneur à ordonné d'user la mitraille. Les canons ont tiré en plein dans la foule.
Ça avait dû canarder sec. Les mégères et pochtrons s’étaient donc retrouvé le cul plombé par des bouches à feu du régime pour avoir eu l'outrecuidance de demander un peu plus de pain et de repos. L'idée laissa sourire Philippe.
— Que dire Milo, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. C’était couru d’avance, le pouvoir ne peut se permettre une remise en cause de sa légitimité, surtout avec les années difficiles que nous connaissons. Surtout avec le passé que nous avons connu, foutu Soleil Noir.
Un surnom qui fendait son cœur rien qu'à son énonciation.
— Vous êtes dur, monsieur.
— Non, réaliste. C’est dans l’aire du temps mon petit. Parfois, j’en oublie ton jeune âge Milo. Apprécie donc les plaisirs de l’enfance encore un petit peu et cède la politique aux désabusés dans mon genre.
— J’aimerais bien, monsieur, j’aimerais bien…
Philippe se saisit de sa montre à gousset, sept heures. La journée ne faisait que commencer.
Le général Dassena boutonna l’avant de sa redingote en s’observant dans une glace au cadre d’orée. Un trésor parmi de décorum sommaire de la tente. Philippe n’avait jamais été très coquet, pas comme ses vaniteux de la cour qui se bichonnaient plus que de raison.
Il lui manquait toutefois les attributs propres à sa fonction.
— Milo, mon sabre et mon chapeau !
Le garçon se pressa d’aller chercher la lame de Philippe ainsi que son bicorne.
Le couvre-chef de feutre se voyait chichement rehaussé par les plumes qui agrémentaient le galon d’or frappé par le numéro deux. Celui du corps d'armée que dirigeait Philippe. Une œuvre d’art faite à la main, loin des modèles standard que vomissaient les filatures à la pointe du progrès.
Les usines fleurissaient dans les villes du royaume de Palaris. La fin d’une époque, ou plutôt le début d’une nouvelle. Même jeu, règle différente. La noblesse au-dessus des masses et les plus grands perdants dans tout ça c’étaient ces pauvres cons du front, comme se surnommaient les soldats.
L’art de la guerre avait également bien changé. De tout temps, l'homme avait rivalisé en astuce pour trucider son voisin. Après tout, qui ne désirait pas appliquer sa vision des choses à autrui, le tout à la pointe de l’épée. Ou dans le cadre présent, du bout de son canon.
Pour donner plus de consistance aux pensées de Philippe, les pièces d’artillerie se firent entendre non loin. Les détonations, soudaines, agressèrent l'ouïe du général Dassena qui se crispa.
Certains ont le pied matinal, quelle chance.
Un verre reposait encore sur sa table de campagne, à moitié plein. Le général le descendit d’une traite en refusant de respirer. Le vin âcre glissa dans la gorge rappeuse de Philippe de la plus dure des manières.
Il frissonna.
— Bon dieu, ça vous réveille un homme ça, et pour de bon.
— Ça, c’est sûr, monsieur. Plus qu’une gâterie.
Philippe commençait à déteindre sur son jeune aide, il n’y avait pas à dire. Milo n’était pas encore assez âgé pour connaître les plaisirs insouciants de la vie d'adulte, et pourtant, il s’en référait tel un vétéran, fourbu aussi bien aux arts corporels de la guerre que de la chaire.
— Cours donc me chercher le major Després, Milo, et rejoignez-moi sur la colline.
— Tout de suite général !
Milo parti au quart de tour, l’ordre lui fit l’effet d’un bon coup de pied au cul.
Ça lui apprendra à jurer comme un charretier face à son supérieur.
Philippe satisfait quitta à son tour la tente et progressa dans le camp.
Les rues que formaient les toiles se voyaient le lieu d’une intense activité en cette prime matinée. Les hommes de Philippe, marqué par des mois de conflits, vaquaient à leurs besognes la mine patibulaire.
Les occupations étaient diverses. Certains cuisinaient des soupes suspectes en n’oubliant pas d'ajouter la touche du chef : une pincée de poudre noire. Ça relevait le goût de la popote. D’autres briquaient leurs équipements et, enfin, certains profitaient d’un moment de répit pour continuer à ronfler.
Philippe croisait des colonnes de soldats harnachées des pieds à la tête dans l’uniforme bleu et blanc du royaume de Palaris. Les mousquets tenus fièrement reposaient sur les épaules des combattants en se dressant telle une forêt menaçante au-dessus d'eux.
Tous saluèrent leur supérieur, ou plutôt leur “cher père” comme aimaient le dire certains dans la troupe.
Philippe donnait le change, du mieux qu’il pouvait. À dire vrai, il tentait simplement de ne pas se vautrer sur le sol à ce stade. La boue des allées manquait de le faire chuter à chacun de ses pas, un véritable calvaire.
Ce fut, soufflant comme un bœuf, que le général Dassena rallia la colline. Du monde prenait déjà racine sur ce point d’observation. Des officiers, de tout grade qu'ils soient, caressaient du regard le village au loin qui avait connu les affres de la guerre, ainsi que le fort juste derrière.
Armstrang se carapatait derrière d'impressionnantes murailles de pierres et de briques.
Chacun des officiers était issu de noble extraction comme le demandait le rôle de dirigeant militaire. Les sangs bleus se partageaient le pouvoir. Ils n'avaient certes pas les perruques farfelues du gratin de la cour, mais ils arboraient leur différence avec prestance. Chacun avait les cheveux longs peignés en une natte impeccable.
Malgré toute cette grandeur et la détermination de ces augustes bretteurs impatients d’en découdre, la situation ne bougeait pas.
Pour combien de temps encore ?
L’armée pataugeait devant ses murs depuis plusieurs mois sans le moindre pouce d’avancement dans la conquête. Privant Philippe de sa gloire promise et de la capitale du royaume de Thelmar, Breddas.
Le maréchal a voulu me piéger en m’ordonnant d’attaquer ce fort, favoriser son poulain de général LaBoussière et son troisième corps. Mais il va voir ce que vaut le nom des Dassena. Je raflerais toute la gloire.
Il y eut de nouveaux tirs de canon. Les pièces firent vibrer le sol et les boulets martelaient de concert la défense. Un spectacle coutumier pour Philippe qui n’en était pas à sa première danse. Il savait comment prendre une place forte, et Armstrang, malgré sa réputation d’invincibilité n'allait pas être une exception. Elle ne le devait pas. Ou tout serait fini pour Philippe.
— Ha, général s'exclama l’un des officiers qui avait surpris son arrivée. Un plaisir de vous voir enfin parmi nous.
Moi de même, mon salaud.
— Vous venez pour la saillie Philippe, beugla le colonel Jean de Fuissac. Un type malingre, mais raide comme la justice du roi. La promise est presque dans nos mains. Un peu plus et je pourrais plonger mon sabre dans le sang de ces salauds.
— Un peu de retenue colonel, la bête a encore des griffes et elle est bien capable de nous poser des problèmes.
— À votre convenance général.
Toujours dans l’excès, ce Fuissac.
— Vous serez l’apprivoisé Philippe, comme toujours, repris une autre voix, plus chantante. Une bonne préparation d’artillerie cette semaine et vous pourrez ordonner à mes régiments de prendre la place. L’honneur va à mes courageux soldats issus des trois Lys et non à de vulgaires provinciaux, vous en conviendrez ?
Le colonel Charles-Auguste de Marmont, aussi large que haut, toujours prêt à chicaner ses confrères par son verbe et son estime placé au-dessus des autres. Cela aurait pu faire sourire Philippe si Fuissac n’était pas devenu rouge tomate face à l’insulte qui lui était adressée à demi-mot.
Le problème avec de tels officiers c'est qu'ils se comportaient comme des hyènes. Se disputant les bonnes grâces du chef de la meute.
La diplomatie, voilà ce que je dois prôner. Qu’ils sont fatigants ces deux-là.
— Nous verrons de Marmont, nous n’y sommes pas encore.
La promise, comme la surnommait Fuissac, ne paraissait toutefois pas sujet à ses avances. Il fallait dire qu’il s’y prenait d’une manière bien cavalière, à coups de canon. On ne faisait pas étalage de sa meilleure personne quand on agissait de la sorte.
Sur la colline, il y avait foule autour de ce véritable buffet de nobles gradés.
Tambourins, fifres, gardes et surtout porte-drapeaux entourèrent les officiers. Les carrés de tissus affichaient les trois lys royaux ainsi que les animaux des différentes maisons nobles des officiers. Les bêtes semblaient danser sur les broderies. Elles dominaient les gentilshommes qui allaient guerroyer au nom de l’honneur du roi Alcide Bompard de Palaris, deuxième du nom.
Le fort d’Armstrang se trouvait être la dernière redoute avant la capitale du royaume de Thelmar. Une nation nichée dans les hautes terres au nord de Palaris et dont les maîtres de Philippe avaient décidé d’annexer les provinces.
Les deux autres corps d’armée engagés dans le conflit avançaient pendant que le sien pataugeait.
Philippe au centre enlisé, le général LaBoussière à l’est et le maréchal d’Argance à l'ouest en chef d'orchestre.
Quelle misère !
La région avait mauvaise réputation, la poudrière du monde qu’on la surnommait. Les monarchies de l’ouest se vouaient à une valse aussi éternelle que mortelle. Un jeu dont Philippe avait revêtu le rôle de figurant.
Foutus magouilleurs.

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