L'odeur de la poudre 2/3

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Phillipe, bien que noble, détestait ses pairs qui s'affrontaient uniquement dans les arènes de la politique. Envoyant à leur perte des légions d'hommes pour leurs plus simples profits. Une pratique ancienne comme le monde, mais Philippe, avec l'âge, répugnait à accepter cette vérité.

— Alors général, enfin levé ? J’ai bien cru que vous nous auriez laissé toute la basse besogne.

Le major Després se porta à la hauteur de son vieil ami, l’œil complice.

— Cinq mois que notre corps d’armée stagne ici, face aux murs d’Armstrang, je ne vais pas me priver du plaisir de les voir se faire bombarder.

— Aucune pitié Philippe.

Paul Després grimaçait.

— En ont-ils eu lorsqu’ils ont pris Port Magny ?

— Non, c'est bien vrai. Je suppose qu'on récolte ce que l'on sème.

Un casus belli mince face à l'annexion pure et simple qui s'organisait.

Paul craqua une de ses allumettes sur la hampe d’un étendard, et ce, dans le plus grand des calmes. De sa redingote, il sortit un long cigare qu’il humecta de ses lèvres avant de l’allumer. L’odeur boisée et tenace se porta au nez de Philippe qui observa l’air amusé de son ami.

— Je vois que chacun attaque la journée à sa manière.

En un nuage de fumée, Paul toisa le général du regard.

— De nous deux, c'est toi qui as la mine la plus sombre à force de soigner le mal par le mal.

— Une vilaine habitude.

L'art de boire pour Philippe consistait à s'imposer juste assez d’alcool pour oublier ses problèmes. Une tactique simpliste, mais efficace. Son passé devenait illusions, souvenirs oubliables.

Le capitaine Després téta de nouveau son cigare. À chaque inspiration, le bout s'allumait de sa teinte orangée. Il reprit :

— Chacun a ses vices mon ami. Moi, je ne m'en cache pas c'est tout. Je suis comme je suis brut et authentique.

— Et j'espère que tu le resteras, Paul. J’ai le plus grand mal à t’imaginer la gueule enfarinée de poudre et les cheveux couverts d’une perruque. Quoi que…

Tandis que Philippe commençait à ricaner, le major Després reprît derechef :

— Comme les pédérastes qui piaillent autour du roi Alcide, que l’Ombre m’emporte donc. Parfois je me demande si je ne suis pas né du mauvais côté de l’échelle sociale.

— Vraiment !? Tu aurais aimé crever de faim au pays ?

— Vu sous cet angle, je dois dire que non.

Les deux vétérans, dans l'aube de la quarantaine, observaient le lointain.

— Milo ! rugit Philippe. Milo !

Mais où était donc ce damné gamin.

— Oui, monsieur ?

Le visage guilleret du garçon fit son apparition entre deux grenadiers.

Caché dans l’ombre de ces colosses, il n’avait du rien raté des discussions des ronds de cuir de l’armée. La différence de taille entre l’aide de camp et les soldats était troublante. Pour ne pas dire comique.

Les combattants solidement charpentés arboraient sur leur uniforme bleu des ceinturons briqués, siglés d’une grenade, ainsi que des boutons dorés et brillants. Leurs fusils reposaient la crosse dans la terre. Les cerbères du quartier général composaient une galerie de visage dur et inerte.

— Milo le mulot, toujours à se cacher dans l’ombre, s'exclama le major Després.

— As-tu ma longue-vue mon garçon ?

— Évidemment.

De ses poches l’aide de camp tira l'objet désiré et le tendit à son supérieur.

En un geste vif et habitué, Philippe déplia sa lunette et observa avidement le champ de bataille.

Le village le plus proche était désert. Ce n’était pour ainsi dire plus qu'un amas de ruines témoignant du combat sauvage mené par l'arrière-garde ennemie lors de leur arrivée. Ils avaient lutté tels des lions, il fallait leur reconnaître ça.

Les canons avaient labouré les prairies, lacéré des maisons et brisé les adversaires par paquet. Ces pauvres cons avaient formé leurs lignes à découvert, et a porté de tirs. Une pure folie. Il avait suffi aux artilleurs de l’armée qu’un étalage médiocre de leur compétence pour marteler les troupes de Thelmar.

Depuis, plus rien, et ce calme plat durait depuis cinq longs et interminables mois.

Une principauté de plus allait être ajoutée à la couronne de Palaris. Une pierre précieuse supplémentaire sur ce si pesant diadème, mais il y avait du retard sur le programme. La machine se grippait et Philippe se retrouvait mis sous pression.

À tort ?

Avec le passif de sa famille, le maréchal Severin d’Argance à la tête des armées du nord avait offert un cadeau empoisonné à Philippe, le général le voyait bien à présent. Il avait accepté avec le sourire une tâche impossible, prendre un fort en quelques mois. Selon sa mémoire vacillante, Philippe comprenait que le délai qui lui avait été échu arrivait à échéance.

Salauds. Il m’a mis en porte-à-aux en me cédant un objectif au-delà de mes forces pendant que son protégé continue sa balade champêtre à l’est. LaBoussière et ses hommes doivent avancer bien tranquillement, sûrs de me voler la capitale sous le nez et de jouir de toute la gloire.

Et que dire d'Argance, le maréchal devait se prélasser en pensant à la chute prochaine de son second si gênant.

Certains ne pardonnaient pas son nom de famille à Philippe. Et la trahison qui en émanait.

Soleil Noir par ci, Usurpateur par là.

Que les Jumeaux me gardent !

Plus loin, par delà le pourrissant champ de bataille, se dressait le fort d’Armstrang. Les fortifications étaient des plus solides, puis , derrière à deux semaines de marche se tapissaient la capitale du royaume de Thelmar. Si proche et si loin à la fois.

Ces vauriens sont tenaces.

Il y eut une canonnade.

Les boulets sifflèrent dans l’air, puis finirent leur course dans la muraille ,déchassant des portions de pierres. Les hommes de Philippe donnaient leur maximum. Après tout, il n’en désirait pas moins. Ce corps d’armée était devenu sa famille. Il la chérissait tendrement, plus que la sienne restée au pays et dont il honnissait ses rares membres encore en vie.

— La prise est coriace Philipe.

Paul avait talonné le général et se tenait lui-même muni d’une longue-vue à ses côtés, le toisant de sa carrure d’ours.

Un homme large d'épaules plus proche du fantassin ayant été extirpé de sa ferme que du sang bleu de la capitale. L’opposé de Philippe en soi. Un des rares lions issus des nobles lignées de sang bleu.

— Je doute que nous fassions ployer le genou à ce fort de si tôt.

— Merde, je crois que tu as raison, nos bouches à feu n'ont qu’effleuré le cœur des défenses.

— Regarde le fortin à droite.

Philippe suivit les indications du major.

Une redoute prenait place sur l'une des extrémités de la muraille. Les meurtrières avaient été calfeutrées, privées de leurs canons, pourtant bien présents la semaine précédente.

— Ils ménagent leurs armements et s'attendent à une poursuite du siège.

— Je pense plutôt qu’ils le désirent Philippe. Fixer notre corps d’armée pour se charger des deux autres plus librement.

— Je n’aime pas quand les choses se passent en sous-main, être pris pour le dindon de la farce ne me plaît guère.

— Et c'est peu dire…

La voix nasillarde avait surgi derrière les deux officiers.

— Monsieur Dufresne, je me demandais quand vous nous ferez le “plaisir” de votre présence.

— Hum, avec le bombardement, il est dur de sommeiller.

Ce scélérat savait-il seulement fermer l'œil un moment ?

— Que pouvons-nous pour vous, monsieur Dufresne ?

Le reliquat d’homme âgé arrivait secondé de sa canne. Son troisième membre de bois frappait le sol avec force. Relevez les yeux, et c’était son visage repoussant qui vous agressait. Une face labourée tel un champ avant la semaison. Une horreur.

— La question est plutôt qu’est ce que la chambre noire peut elle faire pour vous général. On m’a dit que les troupes du royaume de Carpia tergiversaient encore pour venir porter secours à Thelmar. Quelle ironie, le sang de leur dernier conflit n'a pas séché qu'ils apporteraient de l’aide à l’une des têtes couronnées voisines qui leur a causé tant de souffrance. Quelque chose cloche dans ce tableau.

— Une douce satire dont nous risquons d'être les plus grands perdants Dufresne.

La chambre noire, ou le cabinet des affaires intérieurse comme il se nommait officiellement, regroupait le contre-espionnage et la police royale de Sa Majesté. Tous deux voué aux désirs et injonctions du ministre Malpère.

Seuls les plus vils déchets du genre humain servaient ces tristes institutions. Dufresne n’en faisait pas exception. Loin de là. Des animaux présents sur la colline, c'était le plus dangereux.

— La Louve de Carpia se demande simplement si le jeu en vaut la chandelle.

Face à son constat, Philipe gratifia Dufresne de son regard le plus noir.

— Il faut que la réponse soit la négative cher général. Sinon tout deviendra des plus complexes. La tâche de prendre Armstrang vous a été échue. À vous et à nul autre. Décevez Sa Majesté et les conséquences pourraient être déplorables.

Dufresne avait choisi ses mots avec soins.

Pour Philippe, cette personne n’était rien qu’une merdre sans nom. Un démon venut remplacer il y a peu son prédécesseur tout aussi retors. Il devait pourtant lui donner le change.

— J'ai des hommes qui marchent sans chaussures, d’autres qui n’ont même plus de baïonnette et vous voulez des miracles. Bons dieux, mais pour qui vous prenez vous !

— Pour l'envoyé du ministre Malepère. Pour ses yeux et ses oreilles.

Philippe s'avança d'un pas en direction de Dufresne, mais Paul le retint fermement par l’épaule.

Le pion du ministre n'avait pas bougé d’un pouce. Il ne manquait pas de cran, il fallait lui rendre ça.

— Je trouverais un moyen de faire ployer la citadelle, Dufresne. N’ayez aucun doute là-dessus.

— Je l’espère général. Je l’espère. Il serait dommage que la triste réputation de votre famille ne vous éclabousse. Sur ces mots, je dois vous laisser. J’aurais bien continué à tailler le bout de gras avec vous, messieurs. Mais mes tortionnaires m'attendent, il semble que mes oiseaux aient déniché un dissident parmi vos rangs.

— On ne peut que louer vos bons services.

L’air amical de Philippe se voulait naturel. Mais pouvait-il donner le change à cette créature sournoise qu’était Dufresne ? On était en droit d’en douter.

— Merci, général. Je vous laisse donc à, votre, office.

Des hochements de tête se succédèrent et l'ombre du pouvoir quitta les gradés de l’armée.

— Putain, il est effrayant a en faire cailler le lait celui-là.

— Et plus Paul. Beaucoup plus.

— En tout cas, je n’aimerais pas être le malheureux tombé entre les griffes de ce vieux débris.

— Il va s’en donner à cœur joie, comme toujours. Pris pour que cela ne t’arrive jamais.

— Tu penses que le prisonnier a fait quoi ? Circuler un pamphlet montrant notre roi péteux s’en mettre plein la bedaine ? Qu’il a chanté l'Aude libertaire des Vandriens ? Voir qu’il ait exprimé son avis sur la tournure des choses ?

— Je ne saurais le dire, Paul, mais nos troupes ont fondu comme neige au soleil depuis le début du mois. C'est ça qui me fait peur. Ça, ainsi que les troupes ennemies qui fuient les autres corps d’armée.

— On marche sur des œufs Philippe.

— C'est peu dire. Avec le général LaBoussière qui s’élance vers la capitale en ignorant mes appels à renforts, on se retrouve seul dans la gueule du loup.

Putain, il avait bien raison sur ce point.

— S'ils nous cueillent isolé, ça sera fini de nous.

Le chasseur devenait le chassé.

— Et ils vont nous la mettre profond jusqu’au train de bagage tu verras.

Philippe se mordilla les lèvres.

— Tout repose sur les tranchées que creusent nos sapeurs. Qu’ils doublent leurs quarts ou nous sommes cuits.

— J’irais leur donner un bon coup de motivation dans ce cas.

— Et de fouet surtout.

Paul avait les bras ouverts pour personnifier ses dires.

— L’un ne va pas sans l’autre.

— Malheureusement, oui. Que l'Ombre m'emporte. Ou plutôt qu’il emporte cette maudite forteresse. Et ce Dufresne au passage.

Philippe se grattait les joues, sa barbe de trois jours aux reflets marronsdevenait irritante.

Un nouveau bruit se fit derrière eux. Un cavalier arrivait sur sa monture en toute hâte. Au vu de la colline, il talonna les flancs de la pauvre bête qui n’avait plus que l’écume au bout des lèvres. Deux autres animaux complètement fatigués tentaient de suivre le rythme.

De son uniforme vert, Philippe reconnut là l'un des dragons qu’il avait dépêché en éclaireur dans la campagne alentour.

Que faisait-il là ?

Le cavalier qui se jeta hors de sa selle prit juste le temps de saluer les officiers avant de tendre prestement une lettre au major Després. Les jambes tremblantes et le souffle aussi court que ses bêtes, il attendit. Paul lut avec avidité le message.

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