Pile ou face 1/3
Par les Dieux, mais que faisait-elle ici ?
Le boulier avait capturé le regard d’Annalise et ne semblait plus vouloir le libérer.
Son cœur cognait dans son torse à chaque bille qui dansait sur les rails.
Comment cette saloperie de petit objet pouvait il autant l'effrayer ?
Les longs doigts parcheminés du banquier naviguaient sur l’outil de calcul avec agilité, soustrayant ou additionnant d’un simple geste du poignet. L’homme affichait sans vergogne un savoir-faire propre à ceux ayant acquis aussi bien l’aisance que le titre d’expert rompu à leur art.
La comtesse Annalise de Malausaine espérait que les compétences de l’homme n’avaient d’égales que son altruisme. Une chose qui sonnait pourtant si faux avec le monde de l’usure dont il était issu.
Doux oxymore de ce temple de la monnaie, et fol espoir.
Les choses ne peuvent-elles pas aller dans mon sens pour une fois ? Non, cela gâcherait tout le plaisir.
Ce banquier, cet Isidor, Annalise l’avait détesté au premier coup d'œil. Il avait transpiré la suffisance et le jugement à égale mesure. Fruit de cette toute nouvelle classe aisée, extraite du peuple et qui pullulait dans les royaumes de l’ouest.
La bourgeoisie.
Toutefois, forcé de constater qu’il avait été le seul à l'accepter dans son établissement.
Annalise avait fait des affaires avec lui, emprunté, vendu, entendu et même débattu. Mais au final ce n’était qu’un cul-terreux devenu assez bon dans l'art des chiffres pour être engagé dans cette maudite banque.
Et il était là, silencieux, à la juger derrière son bureau au rythme de ses foutus calculs.
Que dire d’ailleurs de son apparat.
Ses frusques étaient des plus coûteux, gilet brodé, veste ourlée, cravate de soie et si les yeux de la comtesse ne lui jouaient pas des tours, elle décelait même la chaînette d’une quelconque montre a gousset s'enfouissant dans les plis de sa poche ventrale.
Isidor arborait aussi une perruque poudrée dans le plus pur style de la cour royale. Cette vieille carne avait de la prestance, pour sûr. Si ce n’est pour dire du faste, rivalisant presque avec la robe hors de prix de la comtesse de Malausaine.
C’était pourtant du tissu en soie de Sipango, sorti de ces fabriqués réputer par delà l’océan intérieur, au cœur du Sultanat. L’une des rares en circulation dans tout le royaume de Palaris. Annalise s’en était assuré personnellement.
De qui se moque-t-on tout de même ?
La femme pure produite de la noblesse se tenait droite sur sa chaise, elle dissimulait au plus profond d’elle son malaise. Cette bête importante logeait juste à l'orée de son esprit. Annalise n’offrait à Isidor rien de plus que son masque habituel, celui qu’elle destinait aux sangs bleus de la haute ou à ses partenaires d’affaires les plus distingués.
Qui était qui de nos jours ?
Sang bleu, sang rouge, seule l’odeur de l’encre primait.
Seul l’argent guidait.
Le banquier et la comtesse, Isidor et Annalise, ils irradiaient la pièce de leur faste pareil à deux bougies trop brûlantes pour en être approcher.
— Je vois, lâcha le banquier d’un timbre de voix neutre. Je vois.
Dans le bureau il n’y avait que le bruit de l'horloge qui ponctuait l’entrevue et les raclements de gorge du serviteur présent à la droite du maître des lieux. L’aide replet et bossu affichait un long menton pâle et un nez tombant qui lui donnait un air de chien battu. Il se trouvait occupé à gribouiller des pattes de mouches dans son calepin au cuir délavé.
En voilà un au moins qui n’avait pas oublié sa condition première.
À moins, que l'avarice d’Isidor affectait également ses obligés.
Le boulier cessa enfin de dicter l’entrevue. Ce fut au tour de la propre plume du banquier de prendre le relais et il la fit glisser, lui, sur son épais et luxueux registre. Influant sur la richesse d'autrui de sa simple magie personnelle.
L’écriture et le crédit.
Il fallait accélérer le processus, ou l’affaire allait durer toute la sainte journée.
— Vous voyez quoi cher Isidor ? Avons-nous réussi à juguler l'hémorragie ou la partie continue à jouer en notre défaveur ? Par les Dieux, je me désole de bonnes nouvelles ces derniers jours. J’ai déjà fermé une fonderie à Ornemont, je ne pourrai faire de même avec celle que je dispose ici, à Villeurves. Que diraient mes soutiens, ou pire, mes concurrents ? La chance, cette petite friponne semble avoir pris la fuite au pire des moments et plus vite que je ne l'aurais cru possible.
Les lorgnons quittèrent le nez busqué du maître des finances.
Son sourire de charognard demeurait.
— Rosias amène donc un peu de réconfort à notre invité. Je désirais garder la comtesse dans de bonnes dispositions. Quand il est question des choix cornéliens, le vin ne peut être absent du débat. Et un bon cru pardi, que les domaines que nous avons vendangés à leur propriétaire endetté servent à point nommé.
L’aide avant de partir fut de suite arrêtée.
— Et sert avec une main lourde garçon, ne lésine point. Qu’il ne soit pas dit qu’Isidor Lefebvre soit un avare avec ses chers clients.
Isidor fit ensuite un signe de mains sec à son aide qui se dépêcha d’aller servir le fameux verre. Le jeune se dépêtrait comme il put de son calepin qu’il fourra dans ses poches, puis il fit des merveilles pour ne pas s'étaler sur l’une des tables vernies aux alentours.
Sur celle qu’il accostait, il y avait de nombreuses bouteilles qui se livraient à l'honneur de son choix. Et toutes s’entrechoquèrent en des sons aigus quand il les parcourut de ses pattes maladroites.
L’aide transpirait de stress.
La comtesse ne pouvait que prier pour que s’en était pas de même pour elle. Où que la chose ne soit pas trop visible, tout du moins.
Isidor la transperçait de son regard.
En affaires, il était étrange de prendre autant de réserves envers quelqu’un, surtout quand ladite personne était enchaînée par des dettes jusqu’au cou. À savoir quel jeu menait ce banquier de malheur.
Isidor claqua son livre.
Sa voix perdit en rondeur.
— Et bien, cher Annalise, vous m’excuserez de vous tomber dessus comme la misère sur le pauvre monde. Mais mes mots vont être durs mais justes, vous en conviendrez. Comme je vous l’avais annoncé, votre situation est au plus mal. Je ne parle pas seulement en terme financier, car vous vous dirigez droit vers la banqueroute. Vous êtes endettés. Vos manufactures et usines sont pareilles à des bateaux sombrant dans la mer. Ils prennent l’eau et risquent de vous entraîner dans des domaines bien obscurs.
Le banquier tapotait la table de ses doigts.
— Une fin en soi qui ne vous sied guère et qui ne me ravit pas le moins du monde.
Il grinça des dents
— Il faut être bien conscient que ce fait unique fera rejaillir sur vous ce “naufrage” de la plus dure des manières, car vous perdrez votre bien le plus précieux. Votre réputation, tous dans le royaume en auront vent. Ce genre de mauvaises nouvelles voyage vite, bien plus que les bonnes. C'est en quelque sorte une loi tacite. Ainsi va le monde.
— Et vous ne pouvez vous permettre d'être éclaboussé, je me trompe ?
— Vous faites mouche, madame, comme souvent. Ou du moins à un certain point, vous comprenez que je devrais quitter ce navire qui coule avant d'être personnellement entraîné dans sa chute.
La situation avait perdu de son mystère pour gagner en menace.
— Et me soutirer le peu de pistoles d’or qu’il me restera. Il n’y a donc rien à faire, le sort en est fait. Les dés ont été lancés et je n’ai plus mon mot à dire. Je me retrouve le jouet du marché, les Dieux me punissent pour mon avarice. J’ai cru faire l’affaire du siècle, mais ce fut bien dans les tenailles d’un piège que je me suis avancé. Que les Jumeaux soient maudits !
Le banquier se renfonça dans son siège en le faisant grincer.
— Voyons, il n’y a point besoin de blasphémer. N’apportez pas le malheur en ces murs réputés.
Ce véritable croyant des chiffres se permettait d’affabuler, il y allait un peu fort.
Salaud de bonisseur, moralisateur de pacotille !
Il devenait un fervent du frère à l'Aube et du frère à l’Aurore quand ça lui chantait.
Le jeune aide du banquier vint enfin avec un peu de réconfort.
Annalise, la gorge serrée, ne put s’exprimer que du bout de ses lèvres.
— Merci bien Rosias.
Elle saisit le verre mat qui lui était tendu.
Comme il aurait été simple de boire d’une traite le vin ainsi généreusement posé entre ses mains. Annalise dompta ses envies et but à petites gorgées.
La comtesse manqua de s'étouffer sous la surprise.
Ce ne fut pas la douce liqueur d’une teinte rouge du sud du royaume qu’elle avala, moins encore cette pisse d'âne à la couleur blanche de l’est. Mais le goût intense et complexe d’un vin de paille des régions du Corvin, au nord. La couleur sombre du calice l’avait trompé.
Peste ! il est puissant.
Au moins ça lui ravivait ses sens, réveillait sa détermination naturelle.
Passé la surprise, et l’aspect sec, elle se mit à chercher les goûts subtils de ce cépage. Noix, amande et autres cannelle. La comtesse se permit de renifler discrètement la boisson aux notes fortes et généreuses.
Qu’elle force et douceur à la fois.
Un véritable délice, tout comme elle.
Le réel se rappela toutefois à Annalise.
— Comment trouvez-vous mes récentes acquisitions ma chère ? Sont-elles à votre goût ?
— Une cuvée des plus savoureuses Isidor, vraiment. Il n’est pas courant de retrouver ce type de vins sur les tables de la bonne société palarienne. On préfère des produits de domaine plus réputés en temps normal. Moins brut et campagnard.
La comtesse se permit d’essuyer la commissure de ses lèvres de son doigt gracile.
— J’aime diversifier mes affaires, Annalise, et bousculer les conventions bien trop solidement établies. Voulez-vous goûter un autre cru peut-être ?
— Ho non, sans-façon cher Isidor. Loin de moi l’idée de mettre un frein à votre joie et à vos conquêtes viticoles, mais je dois décliner la proposition. Un verre est bien assez, je me dois à un peu de retenue. Ainsi le veut et l’exige ma position. Je suis une noble, il est à souligner que je connais ce délice qu’est la boisson, mais aussi les hommes affligés de son plus grand mal, l’ivresse et son cousin le plus honni, l’ivrognerie.
— Ha, de cela, vous avez bien raison ma chère, qu’est-ce que j'apprécie votre esprit brillant.
Annalise permit à son visage de prendre une expression de fausse modestie.
— Si je l’avais été, ma situation ne serait pas partie à volo.
— Il est vrai.
Isidor reprit sa mine grave, pliant les rides secs de son front.
— Si votre détermination et sagacité sont deux de vos traits que je chéris le plus, votre impétuosité irréfléchie, en revanche, est ce que je déplore le plus.
— Là vous êtes dur Isidor.
— Pas tant madame, pas tant, car ne vous avais-je pas dit de ne vous fier en aucun cas à la couronne palarienne. Surtout pas lorsqu’il est sujet d'argent. Quand on s’approche de ce sommet du pouvoir, la monnaie qu’elle soit sonnante et trébuchante ne va plus que dans un sens. Ha ! Je me rappelle de la ruée vers l’or que ce fut lorsque le roi Alcide a déclaré la guerre. Le ministère a émis des bons de commande à un rythme industriel en poussant les nobles industrieux qui ne l’étaient pas moins à faire rugir leurs hauts fourneaux. Les sangs bleus de tout bord ont accouru. Sur de leur richesse prochaine et ont tout miser sur les promesses du roi et de son maître baratineur, le ministre Malepère.
Dont moi, il semblerait…
Annalise se frottait son bras gauche, caché par une longue manche jusqu’au poignet.
Elle sentait sa cicatrice.
Au diable l’image.
La comtesse finit son verre d’un coup, ne suscitant aucune réaction d’Isidor. Le banquier continuait sur sa lancée.

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