Pile ou face 2/3

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— Comme la plupart vous avez eu le nez creux, vous avez investi au bon moment. Fournis à la couronne les armes qu'elle désirait. La guerre a pu avoir lieu et, en plus du sang, ce fut la gloire qui put couler vers notre beau royaume de Palaris.

Isidor sortit un document du livre.

— Et avec un certain brio, je dois dire, j’ai conseillé plusieurs de vos confrères d'affaires au sang bleu et forcé de constater que la tenue de leurs usines n’avait pas l'égale de la vôtre. Dès notre première rencontre, j’ai senti ce petit plus en vous qui permet à certains de naviguer dans notre monde de requin. Vous avez été sous-estimé par votre sexe, et cela a été une autre de vos forces.

Dans sa chaise il avait pris une posture, pareil à un père racontant une histoire à sa marmaille.

Horripilant.

— Au début cela du paraître beau, des cheminées marchant jour et nuit, des ouvriers dégoulinants de sueur et de sang. Vos comptes débordant de pistoles d’or grâce à leur dur labeur. L'idée de doubler votre mise vous a mené à mettre tous vos œufs dans le même panier. Et pouf ! Ce goret qu’est la couronne palarienne vous les a volés tout simplement. Une erreur de jeunesse.

De jeunesse ? Il voulait certainement dire une erreur de femme. Cela lui brûlait les lèvres.

— Le problème avec les guerres c'est qu’elles ne sont pas écrites d’avance. Elles ont la fâcheuse tendance à se métamorphoser en un monstre qui se libère de ses chaînes et alors, là, on se retrouve face à une entité propre qui n’est régie par aucune force. Qui pour blâmer tel ou tel roi trop fier pour demander la paix. Qui pour juger la femme ou la mère éplorée en quête de vengeance pour oublier le deuil du proche disparu. Vient ensuite la course à l'armement aux victoires et défaites ainsi qu’à un conflit toujours plus long que prévu. Et à ce moment précis, ce sont les comptes royaux qui chavirent. Quelle guigne quand même !

Le jeu lassait Annalise. Son arrière-train commençait à lui faire mal. Elle se déhanchea sur son siège

— Et où me menez-vous avec ce résumé peu glorieux des derniers mois ? Hein Isidor ? Essayez-vous de me sermonner quant à mon mauvais jugement, ou tentez-vous simplement de vous réjouir de ma ruine avant de me rafler le reste de mes biens, tout comme vos chers domaines viticoles ?

— Hé, hé, hé.

Le banquier ricana avec la vivacité d’une hyène.

— Nullement n’oublions pas que vous êtes ma cliente après tout. Je suis là pour vous accompagner et vous conseiller. Chose qui, il me semble, vous l’avez oublié dans vos folles entreprises.

Elle était à sa merci, l’un comme l’autre le savait.

— Je le conçois, ne pouvons pas mettre cela sur la fougue de ma jeunesse si rapidement évoquée par vous-même ? Ou mon sexe ? Voir tout autre tard ou faiblesse que vous dénicher en moi ?

— Possible, quand la faute est passagère et non épisodique ? Toutefois, vous avez mené au statut d’art la mauvaise habitude de me faire défaut. Plus les dernières semaines se sont écoulées, plus vous ne deveniez qu’une ombre lointaine. Aussi glissante qu’une anguille face à mes envoyés et aussi inatteignable que le ciel quand il s'agissait de recevoir mes lettres vous implorant à la raison.

Isidor continuait sa diatribe et la comtesse ne cessait de cacher ses mains sous la table. Elle avait commencé à les faire rougir à force de les martyriser. Un mauvais manie devenu habitude.

On pouvait faire subir toute sorte de châtiments à un doigt.

À forcer de les ronger depuis le début de cette descente aux enfers, ils avaient triste mine. Comme ses cheveux si on lui enlevait sa riche perruque blanche. Et son cuir chevelu d’ailleurs, oh comme il grattait, la démangeait. Mais elle se rabattait à chaque fois sur ses pauvres mains.

Avec la même minutie que mettaient les opiomanes à consommer leur poison, elle continuait son œuvre autodestructrice, jusqu’au moment où elle se fit mal toute seule en arrachant un maudit bout de peau dont la petitesse n'avait d’égale que la douleur occasionnée.

Par les Dieux…

Une goutte de sang perla sur le plancher marqueté du sol.

Elle la fit disparaître sous la semelle de ses bottines.

Ne pouvait-elle pas faire de même avec cette foutue histoire de dette ? Car au fond toute cette maudite situation ne tournait autour que de ce point-là.

— Tout va bien, madame ?

Avec ses vérités, Isidor avait rudement étrillé la comtesse. Mise à bas sa fougue et confiance pour ne révéler que sa peur. Par les Jumeaux. Elle se devait de faire bonne figure, d'être digne de son rang

Aller Annalise, tu vas y arriver !

— Oui, par tous les saints, continuez donc, je commence à prendre l'habitude de vos reproches.

De toute manière, sa bourse était dorénavant bien plus légère que sa fierté.

— Annalise, vous rappelez-vous du prix d’une livre d’acier en début d’année ?

— Non, je ne pense pas pouvoir vous redire un chiffre précis comme cela.

— Tout à fait, moi aussi, enfin avant cette entrevue. Il est passé de quinze à vingt pistoles en l'espace de deux semaines en janvier. Rapportez cela sur les cinq derniers mois et l’affaire commence à prendre en complexité et folie. Comment prévoir d’un jour à l'autre vos finances si la matière première ne cesse de changer de coût et que vos créanciers ne remboursent plus leurs commandes ?

— Une chose complexe, j’en conviens, car je l’ai vécu et je le vis chaque jour que les Dieux font.

— Sauf quand votre maudit banquier vous avait prévenus de la chose et vous demandait de vous retirer du jeu et préservez vos plus valus certes légère, mais physiquement encore présentes. Jusqu'à la prochaine ère d'accalmie.

Encore cette histoire…

Annalise balaya l’air de son bras

— Je ne vous ai pas écouté, certes, je me suis excusé, voulez-vous que je m'incline aussi ? Jusqu'à récemment le régime couvrait la différence avec les grands patrons des mines du royaume. Il payait rubis sur ongles chaque sabre, mousquet et foutus canon.

— Juste, mais ce n’était rien d’autre qu’une carotte pour vous faire avancer madame. J’ai entrevu la catastrophe approchée. Comment un royaume peut promettre des fonds illimités quand il dépasse le plafond de ses propres recettes annuelles ? Même le plus candide des apprentis financiers le comprendrait.

Il savait mettre les formes pour vous rabaisser, il n'y avait pas à dire.

Ça frisait le génie.

— J’ai fait confiance à mon roi et à ses ministres, voilà tout.

Isidor se leva, faisant racler sa chaise. Puis il s’approcha à pas lent d’Annalise les deux mains dans le dos. Il était tel un épouvantail étriqué faisant planer son ombre sur elle.

— Je ne vous en veux pas, Annalise, au fond, vous avez agi comme le reste des nobles du royaume jouant au-delà de votre éducation. Vos titres vous ont poussé comme eux à vous attacher aux vieilles institutions désuètes qui font de vous ce que vous êtes. Une noble de Palaris. Mais cette époque est révolue, aujourd’hui, seul l’argent prime en maître et non plus uniquement le sang.

Annalise se leva à son tour.

— Vos propos pourraient être pris comme tendancieux. Surtout à notre époque, le peuple ne semble plus aussi docile. Malgré les gendarmes et inspecteurs royaux, certains semblent s’agiter. On murmure des propos séditieux en tout lieu.

Isidor souffla, ses vérités dures à dires.

— Le peuple comprend une chose Annalise, c’est qu’une époque s’est définitivement close, et une nouvelle commence, celle de la modernité. Le pouvoir n’est plus tenu uniquement par les dictas anciens, mais par l'économie. Par l’art des affaires.

— Isidor, vous m’avez présenté ma situation actuelle, l'état des lieux de notre pauvre Palaris, et vos théories étranges concernant le monde moderne. La question que je me pose à présent et que désirez-vous de moi ?

Cette vieille carne de banquier souriait-elle ?

Dur a dire, mais il reprit la parole.

— Je veux vous proposer une affaire qui vous offrira un radeau de survie et vous permettra d’effacer vos dettes. Une mission qui vous permettra aussi de vous amnistier envers cet établissement et moi-même.

Cette fois, ce fut Annalise qui manqua de rire.

— Vous me poussez à la dépense. Si je ne peux pas éponger mes déficits et que je dilapide le reste de mon argent, je finirais sans rien. Vous m’offrez la mort ou l'espoir d’un lendemain, rien de plus.

Un court silence se fit.

— À l’heure actuelle, vous pourriez tout vendre et garder un train de vie fastueux, je m'étonne d'ailleurs que vous ne l'ayez pas fait. Regarder votre magnifique collier, combien coûterait- il ?

Annalise caressa le rubis qu’elle portait au cou. Fruit du passé, d'une vie perdue et d’un amour impossible.

— Un prix important et un coût sentimental qui l’est plus encore.

— Je vois, vous êtes face à un choix. Arrêtons-nous ici la discussion ou préférez-vous poursuivre ? Prouvez à tous que vous êtes capable de vous relever ?

Un choix cornélien, la comtesse de Malausaine regarda par delà la fenêtre du bureau, vers les toits mansardés de la capitale. Allait-elle sacrifier son honneur ? Prouvez à tous qu’une femme comme elle n’avait rien à faire dans le monde des affaires ? Dans les hautes sphères du pouvoir ?

Jamais !

Regardez bien père, depuis votre tombe crasseuse, je trace mon propre chemin.

— Je suis prêt à écouter votre proposition Isidor.

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