Pile ou face 3/3
Le banquier eut un petit regard en arrière vers son aide, toujours présent, et aussi immobile que le reste des meubles.
— Laisse-nous Rosias, j’ai des affaires très “personnel” à discuter avec madame de Malausaine. Et fais comme à notre habitude, range les livres de comptes dans mon coffre sans tarder. Suis-je bien claire ?
— J’y vais de ce pas maître !
Rosias fit une révérence peu maîtrisée à la comtesse et se mit à l’œuvre.
Le vieux banquier relégua de nouveau son attention sur Annalise.
— Que diriez-vous d’une petite marche dans les jardins de notre établissement, ils sont des plus calmes à cette heure de la journée.
Le pendard se rapprocha d’Annalise, bien trop à son goût, et chuchota.
— Nous serons ainsi loin de toute oreille indiscrète.
Il n’avait donc pas confiance en son propre domaine.
— Après vous, cher Isidor, un peu de soleil nous fera le plus grands des biens.
La comtesse suivit le banquier et abandonna enfin ce bureau qui avait été si étouffant pour elle. Annalise y laissa ses soucis et suivit d’un pas leste le vieil homme qui arpenta les couloirs pressés comme le vent.
La bâtisse, où résidait la banque de Lefebvre, était une bien belle bâtisse, digne d’un manoir de la vieille ville accueillant les nobles lignées du royaume. En tout cas, le lieu en avait tous les atours et même plus.
Outre le mobilier plus richement ouvragé que le bureau d’Isidor, des tableaux étaient accrochés aux murs. L’un d’eux devait représenter l’un des augustes prédécesseurs du maître actuel de la banque.
Un visage dur, sur de lui, et un costume aussi riche que compliqué. La comtesse le fixa droit dans ses yeux pigmentés et craquelés.
En tout cas, tu ne devais pas te prendre pour de la merdre toi aussi.
Elle n’eut pas le temps de lire le nom écrit en bas, sur une plaque de laiton noircie par le temps, le banquier pressait le pas. Isidor avait le feu au derrière. Les nombreux commis qu’ils croisèrent dans la ruche bourdonnante qu’était la banque se poussaient de son chemin.
Ils arrivèrent bien vite dans l’escalier principal, ou plutôt les deux dans leurs cas.
Une œuvre composée d’un duo de chemins à quart tournant donnant sur l'accueil et la foule de bonnes gens attendant en bon ordre face aux guichets.
Le bois usé par le temps avait dû voir des générations de chaussures foulées les marches. Témoins des époques où la bâtisse avait officié bien loin de sa condition actuelle. En un temps où la noblesse devait arpenter la bâtisse non pas en client, mais en maître.
L’esprit de la comtesse de Malausaine vagabonda.
Quel ancêtre de l’homme sur les tableaux avait acheté ce bâtiment ? Que dis-je vendanger cette demeure princière selon les termes de sa propre descendance.
Les banques, les bourgeois…
De la vermine, des tiques suceuses de sang et d'argent. Mais fort utiles par moment, il faut l’avouer.
Il faut savoir faire avec ce qu'on a sous la main.
Isidor la mena vers l’arrière de la banque. Là prenait place une succession de portes vitrées du plus beau des effets, menant sur un tout autre univers que celui de l’argent et du paraître. Une échappatoire vers la nature.
Quand ils arpentèrent les jardins, la comtesse put enfin respirer pleinement l’air frais du dehors. Un îlot de verdure se tenait entre les hauts bâtiments en pierre de la ville.
Ces grandes demeures de toute part se composaient de plusieurs étages de pierres lisses et présentaient un défilé de façade sobre, de toits à mansardes et de lucarnes ovales.
Cette fois le vieux banquier marcha sur la voie de graviers d’un pas plus proche de celui qu’affichaient les vieillards de son genre. Il restait silencieux, les deux mains pliées derrière son dos.
Annalise reprit enfin leur discussion.
— Vous avez piqué ma curiosité Isidor, maintenant vous avez mon attention. Quelle est cette affaire si secrète et pourquoi votre aide se voit-il renvoyer de la sorte ?
Il poursuivit à voix basse.
— Et bien, madame c'est que j’ai moi-même pris mes conseils en compte et embrassé le mouvement. Je me disais que je pouvais vous mener sur le chemin que j’emprunte, plaisir d’offrir joie de recevoir, pour gagner je me dois d’offrir. Voulez-vous vous donner la peine de me suivre ?
De quoi ? Où voulait-il en venir ?
— Après vous Isidor.
Le banquier la mena dans un îlot composé d’un vieux chêne encore bien touffu, d’une petite mare d’eau et surtout de murailles vertes de chaque côté.
— Les décisions humaines sont dictées par les sentiments, les chiffres, eux, ils ne mentent jamais, ils sont d'une exacte précision. Si vous voulez jouer dans le monde moderne, dans celui dicté par la finance, vous devez agir en tout état de cause. Vous devez agir avec l’exactitude d'un métronome. Et si vous voulez que le métronome soit lui même précis, vous faites appel à un homme comme moi.
Vantard.
Isidor déplia une page restée dans sa poche et lui tendit.
— J’aimerais vous proposer de vous associer à un de ces nouveaux bourgeois de la capitale, dont les récentes affaires sont florissantes, contrairement à vous.
La noble tiqua, ravalant sa réplique acerbe.
— Déjà que je suis exclu de certains cercles par ma condition de femme, vous voulez que je le suis d’autant plus par ce genre de relations ?
— Il n’y a pas de meilleur atout que d'être sous-estimée. Et puis la jeune noblesse du royaume s'acoquine avec les parvenus de tous bords de nos jours. Il vous faut un associé et seul ce type de personne serait intéressé par vous. Avec une rentrée d’argent, vous pourrez sauver vos usines et investir dans le prochain marché qui connaîtra une véritable flambée.
Annalise caressait son menton gracile, évitant son rouge à lèvres et la poudre trop présente de son visage. Dans l’arbre deux oiseaux gazouillaient, un couple, sûrement, voletait gaiement de branche en branche.
L'étaient-ils vraiment, étaient-ils là uniquement par leur seule envie, eux ?
— Je ne suis pas sur Isidor.
— Voyons, madame, la vieille noblesse est trop confiante sur de ses forces, vous avez joué avec leurs lois et regardez le résultat. La bourgeoise prend le relais, vous avez besoin d’aide. Pourquoi ne pas aller toquer à une porte auquel votre rang vous aurait tenus à l'écart jusque là ?
— Très bien considérons que je suis votre conseil, quel est ce fameux marché dont vous taisez le nom ?
Le banquier sembla danser d’un pied à l'autre, mal à l’aise.
— Les guerres successives ont appauvri l’Ouest, non pas juste Palaris et Thelmar, mais bien tous les royaumes s'affrontant pour des raisons plus pitoyables les unes que les autres. Les têtes couronnées devraient pourtant s’entendre, la plupart sont cousins à force de se marier entre eux. Une caste d’incestueux parangon si vous me demandiez mon avis.
La solitude de ce jardin libérait la parole.
— Plusieurs royaumes commencent déjà à connaître des pénuries importantes sur certains aliments. Les campagnes sont désertées pour nourrir l’industrie dévoreuse de corps. Et l'approvisionnement plus épars conduit notre coin du monde vers une disette certaine. Quelques villes de Palaris commencent déjà à rationner. Même les greniers des Halls de Villeurves se retrouvent en manque.
— Je n’avais aucune connaissance de cela.
— Comme beaucoup Annalise, la couronne cache ce genre de chose. L'industrialisation fait évoluer le monde. Les richesses abondent, les villes grandissent, mais nous oublions jusqu'au plus primaire de nos besoins. Mon idée est donc de racheter les terres que vend à tour de bras la noblesse. Investir dans les greniers citadins et grignoter le marché alimentaire qui connaîtra un futur prometteur, pour nous.
Le vermisseau de banquier voulait donc en venir jusque là, quel esprit retors !
— J’aimerais profiter de votre prévision, il n’y a aucun doute, mais une chose me questionne…
Poussons le un peu dans ses retranchements.
— Isidor, vous me demandez de spéculer sur la nourriture du royaume en pariant sur une future période de disette. N’avez-vous pas peur de devenir l’une des mains qui pousseront à la mort nombre des sujets du royaume ?
— Moi ?
Isidor recula les mains levées, dans la plus grande des incompréhensions.
— Je vous sens accusatrice, dite moi, Annalise, vous ne tentez pas de vous adonner à quelque taxidermie morale. On prenant la réalité, l’habillant à votre convenance et en l'exposant comme un bouclier de vertus. Vous vous attendez à ce que je pleure et m’excuse. Cher Annalise, dans la vie, il faut se mettre au niveau de ses ambitions.
La comtesse désirait tâter la détermination du banquier, elle n’était pas déçue.
— Ça, je le conçois, j'aime cette idée Isidor. Je ne faisais que tester votre propre détermination. Par où commencer ?
Le banquier applaudit généreusement la nouvelle.
— À la bonne heure chère amie. Comme je vous l’ai exposé, il nous faut de l’aide, et surtout, les pistolets d’or d’un de ces nouveaux joueurs de la finance du royaume. Un qui sera digne de votre…
Isidore se reprit en s’excusant de sa main.
— De notre confiance.
— Où trouver un tel oiseau rare ?
— Il se trouve que j’ai eu vent de soirées où se rencontrent jeunes héritiers et riches bourgeois. Je suis sûr que vous saurez jouer de vos atours pour mener à bien notre petit plan Annalise.
— Et quoi ? Vous m'enverrez en espérant que je sois accepté, puis que je trouve le candidat parfait ?
— Ha, ha, non bien sûr que non. Le vicomte qui donne la soirée est mon obligé, une autre créance sur mes livres si vous me suivez, il vous y invitera sans aucun souci. Le reste. Et bien, le reste dépendra entièrement de vous, Annalise.
— Je vois.
Annalise perdit son regard sur le ciel d’azur.
Le ciel était bleu, l'herbe des plus vertes, la vie belle et le futur plus prometteur que la veille.
Enfin, jusque là.

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