Du sang sur la boue 1/3
Toute la nuit.
Le caporal Karl Bauer grommelait, les plis de sa barbe emplie de sueur.
On avait fait travailler les hommes dans le noir durant toute la foutue nuit.
Les hauts gradés avaient opéré une chorégraphie millimétrée. Un labeur nocturne à la lueur des torches. On avait allumé des feux, établi de nouvelles tranchées et braillé des ordres, comme si on voulait offrir aux défenseurs de la citadelle une pièce de théâtre aussi grande qu'absurde. Résultat, Karl et le reste de ses camarades se tenaient face à l’ennemi, la gueule enfarinée et lourds de fatigue.
Mais qu’est ce que traficotait donc ce maudit Dassena ?
On ne leur avait rien dit, pour changer. La majeure partie de l’armée avait déjà disparu, s'évaporant tels des fantômes de minuit. Les rares encore présents avaient trimer et, selon l’un des sapeurs aux côtés du vieux soldat pendant leur besogne, cela ne présidait a rien de bon.
Il ne fallait pas être lumière pour le comprendre.
Crénom de nom.
Le major Vauquelin, à la tête du régiment, s'était adressé à eux. Les prévenant de nouveaux ordres à venir. Et ce serait à Karl et à ses pauvres camarades de se coltiner encore plus de sale boulot.
Quand on avait une bonne réputation, cela avait tendance à arriver.
Le sixième d'infanterie, les Braves de Vandry, les hommes du major Vauquelin, les frères d’armes de Karl. Ils avaient fait broder nombre de faits d’armes sur leur étendard au cours de leur glorieuse existence. Des noms de villes ou de prairies obscurs, passés à la postérité par leur plus grande bravoure.
Il était bon d'être fier de soi de temps à autre.
En plus du sixième de ligne qui attendait derrière les tranchées et merlons occupés par les sapeurs de l’armée, une foule de canonniers bâillaient au cornet autour de leurs puissantes armes de fonte.
On hurla.
Tour changea.
Les servants se réveillèrent et se pressèrent d’armer leurs pièces, puis ils firent feu. Les sifflements et les détonations suivirent. Le bombardement journalier reprit dans un déluge assourdissant.
Les lignes de Palariens en uniforme toisaient les défenses. Les bannières claquaient au vent et les troupes tenaient haut leur mousquet. Les officiers, eux, bien réveillés, naviguaient les rang leur sabre au fourreau sur l’épaule. Ils gratifiant les plus fatigués de bonne taloche pour les maintenir en position.
D'autres cris.
Des ordres, toujours et encore ces maudits ordres. Ils circulèrent dans les formations au son des tambours. Karl et ses frères d’infortune n’étaient réduits qu’à l’état de docile bête de somme et le troupeau en uniforme se mit en branle.
Les soldats se déplaçaient au pas cadencé, autant qu’ils le pouvaient avec leur paquetage de campagne et fusils. Les troupes étaient dans un triste état, on avait des couvre-chefs de tous types. Bicorne, tricorne, bonnet et autre casque d’infanterie. Un joyeux bordel hérité des coffres vides de l’armée.
Petits moyens, mais grandes ambitions.
Karl marchait le pas alourdis par ses vieilles grolles. Au moins, lui en avait. Son voisin pataugeait les pieds nus dans la boue. La condition du soldat n’était pas la priorité des hautes instances, il n’y avait aucun doute.
Les tambours et fifres en tête de colonne entonnaient un refrain rapide. Les petits, comme on les surnommait, mettaient du cœur à l’ouvrage pour motiver la troupe. Si on voulait faire passer la scène pour une débâcle, c’était réussi. Il n’y avait pas à dire.
Les Braves de Vandry quittèrent le camp de siège en bon ordre.
— Et mon vieux, fit le nu-pieds aux côtés de Karl. Tu crois que ça rime à quoi tout ce cirque ?
Karl dévisagea son camarade. Il était jeune, trop, avec pas un poil sur les joues. En avait-il seulement plus bas ?
— Ça, mon gars, j’en ai foutrement aucune idée. Et tu devrais t’adresser autrement à l'un de tes supérieurs.
D’un geste d'épaule, Karl mit en avant sa manche où se tenaient deux chevrons d'ancienneté, et plus bas, les deux galons de laine brodés indiquant sa fonction de caporal.
— Ho pardon-chef, le jeune salua l’air penaud.
Il manqua de tomber, uniquement rattrapé par la main de Karl, le tenant droit dans la colonne en marche.
— Merci ! merci… T’as déjà vu ça, je veux dire, il fit un signe de tête. Tout ce bazar alors que l’on était pris dans un siège jusqu’au coup.
Le petit le tutoyait par envie ou n’avait-il aucune connaissance des conventions militaires !?
Il mériterait une bonne correction.
Karl passa outre.
— La tambouille de Dassena et des autres grandes pontes, il ne faut pas s’en mêler. Crois-moi. Dit voir, t’as quel âge gamin ?
Le soldat trembla avant de répondre.
— Heu, dix-sept ans, dans quelques jours.
— Putain, presque autant que ma fille aînée. Mais où t’ont-ils déniché ?
— Chez moi.
Quel con celui-là, ce n’était clairement pas le couteau le plus aiguisé du tiroir.
— Je t’ai demandé ou, l’endroit petit ?
— Ha, j’habitais à Sterham. Enfin, habiter est un bien grand mot, je n’ai jamais connu ma mère, on m’a dit que c’était une catin et moi à par crever la dalle dans le caniveau, je ne suis personne. J’ai décidé de m’enrôler quand j’ai vu les recruteurs passer.
— Sterham, ma femme et mes filles sont dans un village non loin.
— Ce qui fait de nous des compatriotes !
Karl le gratifia d’un regard dur, il avait baissé d’un ton. Les sergents, ces garde-chiourmes, naviguaient sur les abords de la colonne pour maintenir l’ordre et le calme. Leur pique sur l’épaule, prête à asticoter.
— Dans cette armée, nous le sommes tous mon garçon. Nous sommes tous palariens malgré les régions d'où cette maudite terre nous a pondus.
Karl tentait aussi de se convaincre. Les villes frontalières changeaient de maître au rythme des saisons et leur belle Sterham avait depuis treize ans chuté dans l’escarcelle du royaume de Palaris.
— Bon, appelle ça comme tu veux, mais mon instinct de vieux briscard me dit que ça va chauffer dans les prochains jours, alors fais attention. Et apprends à la fermer un peu !
— Oui chef.
Avant de disparaître sur la colline qui dominait le camp du second corps d’armée Palariens, Karl se permit un regard en arrière. Il dut se contrôler pour ne pas laisser tomber sa mâchoire. La citadelle d’Armstrang disparaissait sous une chape de fumée blanche. Les artilleurs y allaient de bon cœur.
Les corbeaux volaient dans le ciel, on pouvait leur faire confiance quant à la suite des réjouissances. Ils suivaient le régiment, sûr de leur richesse prochaine. Ces petits salauds allaient faire bombance et c’était bien les seuls.
La journée qui suivit fut longue.
Les heures passèrent, et la marche continua jusqu'à la nuit tombée.
Le nu-pieds à ses côtés avait été un véritable moulin à paroles. Mais Karl comprit que c'était un brave petit au fond, encore candide aux arts de la guerre. Rien de plus normal. Le vieux soldat passa donc son rare temps libre à lui inscrire dans la caboche le plus de choses possible.
Rien ne se passa avant le troisième jour.
Le ciel se couvrit et l’avance se fit plus lente.
Karl commençait à avoir mal aux pieds, les tambours donnaient le rythme et on n'accorda aucun répit aux hommes. Ils allaient vite, trop. Pas une pause depuis leur départ.
La marche du régiment fut éreintante. Les prairies de hautes herbes mouillées et les sombres forêts menèrent cette troupe d’hommes silencieuse toujours plus en arrière dans le pays. Et toujours aucun signe du reste du corps d’armée.
Pourquoi quitter Armstrang comme ça, et pourquoi battre la campagne déjà conquise ?
Maintenant perdue depuis plusieurs jours en rase campagne, la tension gagnait les hommes. Ça grognait, chuchotait malgré les rappels aux ordres des sergents. Le serpent palariens quitta les forets du royaume de Thelmar pour s'engager dans une déclivité du terrain. Une cuvette bordée d’arbres et ce fût après plusieurs heures de baguenaudage que les officiers firent à nouveau adopter aux hommes une ligne de combat.
Au centre des prairies sauvages, la au passait une route.
Que foutaient-ils ici ? Au milieu de nulle part.
Karl regarda à sa droite, le petit transpirait et peu seulement à cause de la marche.
— Merde, qu’est-ce qu’on fout ici ? se permit le nu-pieds
— J'aimerais bien le savoir petit.
Les hommes du régiment discutaillaient, l’air aussi troublé que Karl ou son jeune camarade. Le major Vauquelin juché sur son destrier échangeait avec ses seconds à grand coup de main.
Alors, nous sommes arrivés. Mais pourquoi nous mettre en formations ici !? Ça sent le combat à plein nez.
Le caporal Bauer se décida à agir et de se placer derrières les premières rangées d’hommes avant toute échauffourée. Un luxe permis par ses années de service et par son grade. Aux chiottes l'honneur. Il avait vu tant de ces crétins trop épris de l'amour de la nation crever au champ d’honneur.
Il tira le petit par le col et le mit de nouveau à ses côtés.
Je ne me suis pas tapé ses incessantes paroles pour rien
On aurait dit une poupée de chiffon, vu son poids mouche.
Le duo mal assorti du se faire de la place à grands coups de coudes jusqu'à trouver l'endroit parfait.
Karl se stoppa content de sa nouvelle place.
Voilà, là, on sera bien.
Le petit n’eut pas le temps de répondre qu’un craillement résonnait dans la cuvette.
Les corbeaux, ces satanés volatiles les avaient suivis à la trace. Ils caquetaient non loin dans la forêt, mais à part ça, rien. Certains des hommes avaient commencé à se relâcher, posant la crosse de leur arme au sol ou en mettant le mousquet en bandoulière.
Dans cette attente, les jambes du caporal devenaient toujours plus lourdes et le manque de sommeil soufflait à son esprit l’envie de lâcher prise.
Le regard de Karl se perdait dans le ciel orageux. Il voulut parler au jeune, mais fut stoppé quand il entendit du bruit. Non pas les raclements de gorge, les reniflements et les crachats de ses camarades. Ni même les foutus corbeaux. Mais un bruit au loin se faisant discret au début, mais qui gagnait pourtant en force à chaque instant.
Il y eut comme des cris, des voix qui s’élevaient.
Le caporal Bauer cru d'abord au reste du second corps qui s’en arrivait.
Il tendit l'oreille.
Dix-sept mille hommes, ça en fait du raffut.
Le sourire qu’il laissa se dessiner sur son visage taillé à la serpe fit place à une mine déconfite. Les voix portées par le vent firent l'écho lointain de cette langue dure affinée par les fils et filles du royaume de Thelmar.
— Merde…
Il pensa chuchoter, mais le nu-pieds à sa droite le regarda avec ce petit air de veau apeuré.
— Regarde devant toi petit.
De l’autre côté de la déclivité, des cavaliers apparaissent. Trop loin pour être discerné complètement, mais la couleur blanc et jaune de leurs uniformes montrait bien leur allégeance. Enfin, comme si les voix au loin ne l’avaient pas fait.
Les chevau-légers de Thelmar s’approchaient de manière éparse, mousqueton ou pistolet à la main en grappe isolé. De leur signe de main, ils désignaient Karl et son régiment de ligne en plein milieu des champs.
Une armée !?
Non, cela ne se pouvait.
Mais si, c’était bien un corps d’armée qui s’en venait.
Karl regarda autour de lui, le lieu, son régiment et l’ennemi.
On nous sert à ces salauds sur un plateau, comme de la viande fraîche. C’est donc ça le plan.
À problème extrême solution extrême. C’était d’ailleurs le principe de l’amputation. Le régiment allait appâter une proie d’importance et connaître par la même occasion de dures heures de combats. À savoir où se trouvait le général ainsi que le reste du second corps d’armée.
Dassena foutu génie.
Karl se chiait dessus, pas au sens littéral, mais il entendait les bruits qui s’en venait avec toujours plus de clarté. Les troupes de Thelmar arrivaient dans un barouf infernal, des régiments s'en venaient et dépassaient les premiers cavaliers. On pouvait percevoir leurs tambours et fifres ainsi que des chants.
Des chants bordel, ils comptent nous rouler sur la gueule ou quoi ?
Le vieux soldat pesta. Où étaient leurs camarades ? Karl avait beau plisser les yeux, la forêt aux alentours était toute prise d’un calme affligeant.
— Que les Jumeaux nous gardent.
Dans les prairies encore emplies de blé sauvage et de hautes herbes, la seule récolte qui allait se faire serait celle de la vie.
Le major Vauquelin dégaina son sabre avant de gagner l’arrière de la formation.
— Arme à l’épaule ! beugla l’un des sergents bientôt imités de ses confrères.
Dans un cliquètement d’aciers, les mousquets furent dressés et les hommes serrèrent les rangs. Le caporal sentit une odeur étrange, il tourna la tête vers le gamin à sa droite. Il s’était pissé dessus, jaunissant son pantalon blanc d’une longue traînée liquide.

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