Du sang sur la boue 2/3

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Le vieux soldat grinça des dents.

— C’est ta première danse petit ?

— Oui, fit l'autre d’une voix chevrotante.

— Je vois, ne t’en fais pas, on est tous passé par là. Suis les ordres et ça ira, je te le promets.

L’autre n’eut pas le temps de répondre que l’ennemi se rapprochait avec une détermination odieusement affichée.

Ce fut les étendards jaunes qui annoncèrent le bal. Les premières troupes de Thelmar se déversèrent dans les champs depuis leur hauteur. Ils ne perdaient pas un instant. Les éléments de têtes brisèrent leurs colonnes pour former eux aussi des lignes.

Au centre, il y avait un bataillon de choc, la crème de l’infanterie thelmarienne. Les grenadiers de Lietz. Enfin, ce qu’il en restait. Cette maudite ville avait été passée à la torche il y a cinq mois de ça.

Un doux souvenir pour Karl.

Ces types viennent prendre leur revanche.

Il y avait une justice après tout. C’est ce que devaient penser ces couillons.

Un adversaire sûr de sa puissance qui imaginait écraser cette troupe isolée. Le train d’artillerie encore loin de l’infanterie, les fusiliers s’alignaient en un magnifique branle-bas de combat. Il continuait d’en arriver toujours plus.

Karl se réjouissait d’être en troisième position dans la formation. Les pauvres devant allaient prendre cher. Épaule contre épaule avec ses camarades, chacun des soldats se retrouvait pressé contre ses voisins. Serré comme des sardines face à la mort.

Les thelmariens s’approchèrent enfin.

De part et d'autre des soldats se détachaient des rangs.

Les plumets sur leurs couvre-chefs indiquaient leurs fonctions de tirailleurs. Les voltigeurs des régiments palariens s’agenouillèrent dans les champs dissimulés par l’herbe haute et la première scène du bal se joua en promettant un joyeux chaos.

Les tirs fleurirent entre les régiments et une fusillade vicieuse prit entre ces fervents pratiquants de l’exacteté.

On tirait, s'agenouillait et rechargeait pour recommencer sans cesse le récital de mort.

Dans l’espace qui se réduisait entre les fusillers et grenadiers des deux bords, le duel des chasseurs palariens et jaegers thelmariens gagnait en létalité, les tirs fauchaient et parfois certaines balles perdues finissaient dans les formations serrées des troupes de ligne.

On réduisait les troupeaux.

Les thelmariens battaient des pieds le blé et grappillaient du terrain. Il n’y avait aucune préparation d’artillerie pour attendrir la défense. Une folie en temps normal, mais l’odeur du sang rendait dingue les unités adverses.

Un cor de chasse résonna et les jaegers regagnèrent le couvert des régiments en pleine avancée. Les grenadiers de Letz n’étaient plus très loin. Les chasseurs se repliaient de toutes pars, se carapatant tels de chiens à la venus d'un orage.

— Rechargez arme, cria le major derrière Karl.

Les soldats en bleu apprêtèrent leurs fusils. Les musettes furent ouvertes, les cartouches craquées et les gueules en fer bourrées. Chaque mousquet reprit ensuite sa place sur les épaules des hommes.

Deux cents pas, se disait Karl.

Le temps s'étira toute en longueur.

Cent cinquante.

— Préparez arme !

Le vieux combattant dressa sa pétoire face à lui en actionnant le mécanisme. Les tambours battirent un rythme rapide pour seconder les officiers.

Cent pas.

— En joue !

Le cœur de Karl se stoppa alors qu’il épaulait son fusil comme les deux rangées de gars face à lui.

— Feu !

En un crépitement abominable, les mousquets tirèrent. Tel l’orage grondant, la ligne fut parcourue de détonations et la fumée brouilla les alentours. Une odeur de poudre et de brûlé emplissait les sens de Karl.

Avaient-ils au moins diminué la troupe ennemie ? Qui pouvait le dire, on ne voyait déjà plus rien.

— Rechargez arme !

Ça, Karl le comprit. Ce fut d’ailleurs bien la seule chose qu’il entendit clairement avant que le déluge ne s’abatte sur eux. Une nuée de plomb pénétra la formation et les corps des palariens. L’homme à gauche de Karl s’écroula raide mort en aspergeant de rouge le visage du vieux soldat.

— Bordel de merde.

Karl, la bouche emplie de sang, déchira des dents la cartouche. Sa salive, le fluide pourpre et la poudre submergeaient sa gueule. Une matière pâteuse le prenait et il se mit à baver ce mélange alors qu’il rechargeait frénétiquement son mousquet.

La fumée s’envolait au-dessus de la ligne. Karl put enfin revoir le mur blanc et or qui leur faisait face. Les longs chapeaux des grenadiers avaient de quoi impressionner, et si ce n’était que ça. Les thelmariens avançaient en tirant, ils armaient au pas cadencé et braillaient à tue-tête :

— Thelmar ! Thelmar ! Thelmar !

Ils y mettent du cœur ces connards.

Les ordres furent à nouveau donnés en une cacophonie de cris. Karl arma son fusil et une nouvelle salve troubla le monde. Il se devait de faire bonne figure devant les combattants qui s’approchaient.

Dans le chaos ambiant, Karl comprit une vérité.

Dans la vie il n’était bon qu'à une chose : se battre.

Chaque tir alimentait le brouillard blanc qui naissait au-dessus de la cuvette.

Philippe ne perdait pas une miette de l’assaut adverse.

Il avait pressé sa monture depuis la nuit dernière passée au village de Morton et ne le regrettait pas un instant

Les thelmariens avaient déboulé le feu aux culs, pressés de faire la peau à ce pauvre régiment embourbé au milieu de nulle part. Leur amour propre sali par leur fuite face au troisième corps d'armée de LaBoussière enflammait leur cœur.

Le général Dassena serrait les dents. Déjà, plus du quart des effectifs ennemis avaient investi les prairies. Les lignes qui s’opposaient s’illuminaient des tirs de mousquets et les nappes de fumée s’envolaient au-dessus des hommes.

Une ombre planait toutefois sur la joie naissante du général.

Un ciel de plomb s’était assemblé au-dessus de ce champ de bataille, par delà les nuages de poudre enfantés par les centaines d'armes en pleine action.

Même le temps essaye de me gâcher la fête...

La horde fondait sur le régiment de Dassena et le tableau des grandes calamités prit une autre dimension quand la pluie commença à s'abattre sur le champ de bataille.

Quelle vision !

Philippe observa le ciel sombre.

Les mousquets allaient devenir moins fiables et faire long feu si ça la pluie se précisait.

Faites que le ciel ne nous tombe pas tout de suite sur la tête.

Il fixa le sixième de ligne.

Ses gars vendaient chèrement leur peau. Avec brio, le tout digne d’une chanson épique. Mais l’heure était venue d’entrer en scène pour le reste de la troupe. Les réjouissances de cette ouverture avaient assez durées.

Philippe était juché sur un fier hongre vandriens sous les sapins de la forêt. Il se voyait entouré par son état-major au grand complet, dans le plus grand des secrets. Le général tentait d’adoucir les humeurs de sa vigoureuse bête. L’animal, au vu du bruit, avait les nerfs à vif. Philippe siffla discrètement et de ses mains gantées, il resserra sa poigne sur les brides en un craquement de cuir.

De sa position privilégiée, la boucherie se transformait en un divertissement. Philippe se trouvait calme, comme s’il observait la cuisson lente d’une quelconque venaison. Le moment était venu.

— Maintenant Colonel Beauchaton.

— Oui, monsieur !

Le gradé chargé des quelques artilleurs présents fit opérer un demi-tour à sa monture.

À la guerre on ne faisait pas de demi-mesure

Beauchaton pressa les flancs de son cheval et se porta à la rencontre des canons. Sa voix forte reveilla d’un coup les hommes. On aurait dit un fouet claquant au-dessus de leur tête. En un instant, ils entreprirent de faire avancer leurs pièces à l’orée du bois. Les servants, comme des damnés, se pressaient autour des roues qui traçaient des sillons dans le sol meuble.

Les canons de huit livres devaient peser un âne mort.

Les résidents des sapins s’envolèrent en des battements d’ailes vigoureux, les monstres de bronze furent stoppés et alimentés. Quelques minutes plus tard, les arbres s’illuminèrent en résonnant de multiples détonations.

La mort rugissait en distordant l’air.

Les boulets s’écrasaient dans les blocs compacts formés par les régiments thelmariens. Les projectiles retournaient la terre et les hommes en de multiples tranchées sanglantes. Une litanie de cris s’éleva.

Le troupeau adverse se réduisit

— Major Després faite donnez l’infanterie. Que l’on envoie une estafette à la cavalerie pour la lancer sur l’arrière-garde adverse, il est temps de fermer ce chaudron. S’ils ne sont pas conscients du guêpier dans lequel ils se sont jetés, ces pauvres gars vont bientôt s’en rendre compte.

Philippe sourit comme un loup.

Que les colonels Fuissac et de Marmont se tirent la bourre pour savoir qui aura le plus de gloire, tant qu'ils attaquent avec leurs fusiliers, cela ne me troublera guère.

Chacun des seconds couteaux de Philippe se mit à son œuvre. Le général léchait ses lèvres gercées en observant à nouveau le combat. Il sortit de son manteau sa longue-vue et la plaça sur son œil.

Il venait au plus près de l’action.

À part les grenadiers de Letz arrivés en avant-garde et coincés dans une intense fusillade, le reste des troupes furent prises d’une vive panique. Les boulets clairsemaient les colonnes d’hommes et, comme un malheur n'arrivait jamais seul, des régiments palariens se mirent à sortir de chaque côté des bois, tels des prédateurs pour prendre leur part de gloire.

Les troupes qui apparaissent en désordre furent mises au pas grâce aux efforts des officiers qui firent adopter la disposition de lignes à leurs unités. On tenta de former les rangs chez les thelmariens pour répondre à cette nouvelle menace, mais bien trop tard. La surprise était totale, les palariens se portaient au contact. Les étendards bleu et blanc siglés des trois lys d’or fondaient sur leur proie.

Comme convenu de nombreuses bordées furent lâchées par les arrivants, le plomb cribla les hommes de manière précise. Chaque feu de rang augmentait la folie qui prenait les thelmariens qui se bousculaient en tous sens. Les hommes de rang aussi perdus que leurs officiers.

— Un tir au pigeon, fit l’un des membres de l’état-major.

On ne pouvait pas lui donner tort.

C’en était fait pour l’ennemi.

Quand la fusillade s’égalisa, les renforts de Philippe chargèrent dans le tas. Baïonnette au clair, la pluie s’intensifiait. Il était temps de bousculer l'ennemi enfin chancelant.

Philippe secouait la tête.

Comment avaient-ils pu les croire si fous ? Un régiment au milieu de nulle part. Les hauts gradés thelmariens devaient sans bouffer les doigts, car bientôt tout allait se terminer. Le massacre commençait et, si on tendait l’oreille, on pouvait presque entendre les hussards et dragons de l’armée fondre sur le train d’artillerie adverse.

Le général Dassena n’était plus que le spectateur de ce pugilat odieux. La boue et la pluie rendaient la lutte d’autant plus sauvage.

C’était l’heure de la curer.

Le problème avec la guerre, c’est qu’elle ressemble beaucoup trop à l’alcool. Une fois qu’on y goûtait, on ne pouvait plus s’y soustraire. Là, Philippe remplaçait une addiction par une autre et ne s’en rendait à peine compte.

— Cette bataille de Morton sera des plus mémorables.

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