Chapitre 2

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Elle ne parlait jamais de son don. Ce que les personnes qu’elle côtoyait habituellement n’avaient pas remarqué, un étranger, lui aussi expatrié sur cette planète, l’avait vu dès l’instant où elle en avait fait usage sur lui. Il l’avait menacée des pires représailles si elle recommençait. Pourtant, des vies plus tard, elle était sur le point de le secourir.

Elle vérifia son équipement.

Sous sa veste qui épousait étroitement les courbes de son corps, elle portait bustier rigide censé être une protection, une sorte d'armure extraterrestre. Alixe n’avait pas encore pu en définir les matières.

L’eau n’y pénétrait pas plus qu’une arme de jet, des crocs et des griffes. Elle était protégée contre les balles d’un fusil et les décharges électriques. Elle ne voyait pas comment c'était possible, mais celui qui l'avait inventé avait été bien inspiré.

Au début, lorsqu'elle s'était réveillée sur la Terre, elle avait trouvé les vêtements que portaient les Humains plutôt laids. Au fil du temps, elle avait fini par s’y faire. Elle avait déjà porté des pantalons durant ses expéditions. À vrai dire, elle ne s'y sentait pas plus à l'étroit que dans une de ces longues jupes que les femmes étaient obligées de porter, autrefois.

Elle avait toujours trouvé les vêtements masculins très pratiques lors des expéditions et peu encombrants dans les valises. Elle avait d'abord craint que ces nouveaux vêtements soient inconvenants pour une femme, mais personne ne semblait s’en offusquer, ou le remarquer, dans ce monde. Elle avait beau sonder les esprits, elle n’y trouvait pas la moindre allusion. Et puis, ici, les femmes portaient des pantalons, et des jupes courts qui laissaient voir leurs jambes nues, et ce que Carson appelait des "shorts" et des "mini-jupes".

Elle revint au présent et poursuivit son inspection.

Son couteau de chasse était dans sa botte droite, son arc magnétique fixé sur son avant-bras gauche. Il se dépliait en moins d’une seconde dès qu'elle exerçait une légère pression sous son poignet.

Elle avait récupéré une winchester qu’elle portait en bandoulière dans son dos et dont elle espérait ne pas avoir à se servir, ainsi que deux pistolets à fléchettes hypodermiques dans leurs holsters sanglés au-dessus des genoux. Elle les avait acquis récemment, et même si cela jurait un avec le reste, ils pouvaient lui être utiles.

Elle avait l’impression de ressembler à une aventurière du Far-West. Elle ignorait ce que lui réservait l’avenir, et n'avait aucune idée du chemin qui la ramènerait dans son univers s’il existait encore.

Carson ne possédait que les codes des portes qu'ils avaient traversées ensemble. Il n'y avait qu'une personne de sa connaissance susceptible de posséder ceux qui la ramèneraient chez elle : Ba'al.

Elle chercha autour d’elle un dernier objet.

Il était posé à l’ombre d’un buisson. Elle vit d'abord la lance-serpent. Une fois tiré de sa prison, Ba'al serait sans doute heureux de la retrouver. C’était l’un des rares objets personnels qu’il avait confiés à Carson. Mais ce n’était pas ce qu’elle cherchait.

Son regard se posa enfin sur la miséricorde, une sorte de dague, dans son étui ouvragé. Comme à chaque fois qu’elle les voyait, elle se demandait lequel des deux était le plus précieux : l’étui de fer forgé serti de pierres précieuses, ou la dague, à la fois véritable objet d’art et arme de précision ?

C’était le seul objet de son passé phénicien auquel l’ancien dieu tenait particulièrement.

Enfin prête, Alixe reprit sa place derrière le rocher.

Le soleil regagnait l’horizon. La relève des gardes allait avoir lieu juste avant que la lumière artificielle des spots éclipse celle du soleil. Carson n’allait pas tarder à arriver.

Elle appréciait beaucoup le médecin. Il était de ces hommes que l’on remarquait davantage pour leur caractère que pour leur physique. Un physique qui correspondait exactement à son caractère : en rondeur et en douceur. Il avait aussi de la prestance. Mais ce que l’on voyait en premier chez lui, c’était la bonté qui émanait de ses yeux bleus, la sagesse qui découlait de ses paroles, et l’intelligence qui résultait de ses actes.

Alixe ignorait quels secrets il portait mais, à chaque fois qu’il y songeait, elle ressentait une tristesse abyssale l’envahir. Elle savait qu’il était un "clone". Elle connaissait ce terme.

Dans son monde, c’était une chose interdite. Le seul fait d'évoquer cette forme de vie pouvait vous conduire en prison, ou à nouveau conditionnement.

Elle avait senti ses incertitudes quant à son existence légitime. Il était un Carson Beckett, mais pas le vrai, l’original. Et il ne savait parfois pas quoi faire de cette identité qui n’était pas vraiment la sienne.

Chez les Goa’ulds et les Tok’ras, deux consciences cohabitaient dans le même corps. Chez Carson, il n’y avait qu’une seule conscience, mais cette conscience aurait souhaité être divisée. Le Carson cloné aurait voulu avoir sa vie et ses souvenirs propres, et pouvoir renvoyer tout le reste au véritable Carson Beckett.

Alixe savait que c’était impossible. D’abord parce que le Carson Beckett originel était mort. Ensuite parce que c’était la manière dont vivait une personne et ce qu’elle avait vécu qui la déterminait, la construisait. Cela s’appliquait à lui aussi.

Elle se refusait à fouiller dans son esprit. Excepté qu’il était un homme en qui elle pouvait avoir confiance, elle savait peu de choses à son sujet.

Le Carson originel avait des parents. Étaient-ils encore en vie ? Savaient-ils que leur véritable fils était mort ? Et si oui, ignoraient-ils qu’une part de lui avait survécu ? Avait-il des frères et sœurs ? Était-il l’aîné ou le benjamin de la fratrie ? Était-il marié ? Avait-il des enfants ?

Elle l’avait supposé durant un temps. À peine avait-il levé les yeux sur les nombreuses lot'aurs en jupes courtes dont leur hôte aimait s’entourer lorsqu’il avait encore son ha’tak. Elle avait remarqué un vague intérêt, certes, du style : « Pas mal », « Plutôt mignonne », « J’aime bien ses jambes », ou des choses du même genre. Mais, dès que la fille ne se trouvait plus dans son champ de vision, il l’oubliait.

Elle ignorait si "sa famille" lui manquait. Si c’était le cas, il cachait bien le désespoir de les avoir perdus et le vide profond que cela devait créer en lui, peut-être pour toujours. Elle aurait dû le lui demander.

Quand on appréciait quelqu’un, on s’intéressait à lui. On lui posait des questions sur sa vie, quitte à passer pour trop curieux. Il lui avait bien demandé si elle avait de la famille. Elle aurait pu lui répondre qu’elle avait eu des parents, décédés alors qu’elle avait quatre ans, un frère et une sœur morts, très jeunes, de maladie, qu’elle avait été mariée au plus gentil des hommes, un veuf qui avait déjà un fils, un merveilleux petit garçon, et qu’elle les avait perdus à jamais. Elle s’était contentée de lui dire qu’elle avait été adoptée lorsqu’elle était enfant par un couple de scientifiques... dans une autre vie.

Elle soupira.

C’était étrange d’y penser aujourd’hui sans verser la moindre larme, ou se demander pourquoi elle était encore en vie alors que nombre de ceux qu’elle avait aimés étaient morts. Elle n’y avait pas pensé depuis un long moment. Ce n’était pas effacé de sa mémoire, ni très loin. Cela appartenait à d'autres vies.

Toutes ses larmes s’étaient taries. Elle avait l’impression de ne plus craindre quoi ou qui que ce soit. Même les pires situations dans lesquelles elle s’était trouvée depuis ces dernières semaines, l’éventualité de sa mort, et la perte de ses repères habituels n’avaient plus aucun impact sur elle.

Elle avait pire à craindre, comme cette ombre qui était en elle et ne demandait qu’à éclore, l'envahir toute entière, devenir elle, reprendre le contrôle.

Elle devait absolument retrouver L'Occultus. Son inventeur était le seul à savoir où il se trouvait et comment il fonctionnait. Cet appareil était censé rendre toute une planète invisible et indétectable au regard d'un ennemi en lui faisant croire qu'elle avait été détruite, désintégrée.

D'après la rumeur, un Arpenteur, un être qui pouvait aller d'un endroit à l'autre de la planète, voire de l'univers, pour peu qu'il sache atterrir dans un endroit respirable, sans se retrouver encastré dans un arbre ou dans un mur, avait assisté à l'occultation d'une planète, dans une autre galaxie, des années plus tôt.

Une autre rumeur disait que l'Arpenteur en question avait disparu. Tout cela relevait de l'hypothétique jusqu'à ce qu'elle se retrouve à fuir à travers la galaxie ces envahisseurs sans âme dont elle avait tellement craint le retour...

Comme tant de fois auparavant, elle tenta de suivre le fil de ce souvenir qui finissait toujours par se déliter. Tout ce qui importait c'était de leur échapper pour ne pas devenir comme eux...

Elle fuyait dans ce qui lui semblait être une forêt, mais elle n'était pas certaine que cela en soit une. Elle avait été bien imprudente de s'y aventurer alors qu’elle ne connaissait pas.

Pourtant, Les forêts étaient des endroits où elle se sentait en paix. Elle adorait sentir l’odeur de la mousse des bois, toucher l’écorce rugueuse d'arbres si gigantesques que ses bras ne parvenaient pas à en faire le tour, observer le jeu de leurs branches, au-dessus de sa tête, sur fond de ciel bleu, tels des chemins possibles, et les reflets de la lumière sur les feuilles rousses, entendre les craquements du bois et écouter le chant des chouettes bleues ou le brame des grands cervidés se répercutant comme une multitude d'échos entre les arbres.

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