INTERLUDE 1.2
Au stade actuel de la technologie et des découvertes spatiales en matière de planètes, il faudrait bien plus d’une vie pour se rendre sur une planète jumelle, ou presque, de la Terre. Pour être exact, d'après ce qu'elle avait lu dans un journal scientifique, il faudrait au moins trois cent-cinquante mille ans à un vaisseau voyageant à dix-sept kilomètres par seconde pour atteindre la première planète jumelle de la Terre, et même avec une super vitesse, une seule vie humaine n'y suffirait pas. Et construire un vaisseau capable d'effectuer ce voyage coûterait des sommes exorbitantes, et une crise internationale.
L'immortalité était promise à ceux, rares, qui en auraient les moyens. Elle n'avait cependant jamais été prouvée, et personne n'était encore revenu d'entre les morts. Les pilules miracles permettant de conserver sa jeunesse avaient leurs limites. Les voyages d'un bout à l'autre du pays, ou du continent, étaient toujours soumis aux aléas des transports communs. La téléportation n'était donc pas pour demain. Pas plus que les voitures volantes.
Cependant, on avait des ordinateurs portables, et les téléphones promettaient des applications que Genius Robenderby n’aurait pas déniées. Avec le temps, à n’en pas douter, non seulement leurs prix baisseraient tandis que leurs capacités augmenteraient. Les télévisions commençaient à changer de format et gagnaient en légèreté, mais on était loin de la feuille plastifiée que l'on déplierait comme un simple journal, dans le bus ou ailleurs. D'autres technologies bénéficiaient d'avancées plus ou moins essentielles. Pour le reste, la vie suivait son cours.
En attendant, les temps étaient difficiles pour tout le monde. Et nul n’était à l’abri d’un revers de fortune, ou d’un amour qui s’achevait brutalement, et mal. Les grosses tuiles de l’existence n’étaient plus des phénomènes marginaux, et cela allait en s’accentuant de manière exponentielle.
Elle commença à prendre des photos du paysage, puis s’intéressa au groupe de SDF. Pourtant, elle ne prit aucune photo d’eux. L’un des hommes avait relevé la tête et l’avait regardée droit dans les yeux. Du moins eut-elle cette impression. Comme celle de le connaître, sans savoir d’où. Ce qui était impossible, car elle se trouvait à des centaines de kilomètres de l'endroit où elle avait toujours vécu. Elle avait même traversé un océan pour refaire sa vie, éviter de nouvelles interactions et surtout, oublier*.
C’était un homme plutôt grand, aux épaules larges, mais la maigreur de son visage indiquait qu’il ne mangeait sûrement pas tous les jours à sa faim. Il avait les pommettes saillantes, des yeux sombres très vifs, un nez droit et court, des lèvres fines et la mâchoire découpée avec une courte barbe qui semblait claire. Il n’y avait pas assez de lumière pour qu’elle puisse en deviner exactement la couleur et ses cheveux étaient cachés par un bonnet de couleur foncée.
S’inquiétait-il de sa présence sur ce pont ? Se demandait-il si elle avait l’intention de sauter ?
Cet acte désespéré n’entrait aucunement dans ses projets. Dans sa liste imaginaire, c’était une des méthodes qu’elle avait rayées. Trop risquée et d’un résultat incertain. Combien de temps mettrait-elle à mourir, et dans quelles souffrances ? Elle ne tenait pas à finir l’autre moitié de sa vie dans un fauteuil roulant, ou pire.
Elle avait choisi un autre moyen qui lui semblait plus adapté*. Elle avait tout planifié depuis des semaines, se répétant mentalement chaque geste qu’elle aurait à faire. Elle avait déjà écrit ses lettres, à ses parents, à chacun de ses frères, et à son ex-fiancé qu’elle aurait dû épouser l’été dernier. Elle voulait qu’ils la comprennent et lui pardonnent. Elle ne doutait pas du bien-fondé de sa décision. Ils la comprendraient. De la même manière qu’ils avaient compris son besoin de fuir pour mettre de la distance entre ce qu’elle était avant ce qui lui était arrivé, et ce qu’elle était devenue après.
"Avant"… C’était lorsque ce forcené de wilson-brownien avait sorti son arme, dans la librairie bondée de monde où elle effectuait ses derniers achats avant Noël, et avait tiré à l’aveugle dans la foule compacte en maudissant la société de consommation*. C’était juste avant Noël, il y avait un an et quelques jours. Elle ne se souvenait pas de grand-chose, mais les impressions qu’elle avait ressenties ce jour-là, à cet instant précis, étaient inscrites en elle, tatouées dans sa chair et dans son âme, jusqu’au plus profond de ses souvenirs.
En réalité, les images restaient floues, mais elle les imaginait comme celles du film Exterminator : Le cyborg est dans la discothèque à la recherche de Sarah O'Connor. À l'instant où il la trouve, il pointe son arme sur elle et commence à tirer pour la tuer sans s’occuper des dommages collatéraux. À la différence que la fille au crâne chauve tatoué est vive et qu'elle lui échappe sans cesse*.
Elle se souvenait bien avoir remarqué cet homme qui avait l’air de chercher quelque chose, ou quelqu’un, mais elle ne souvenait pas qu’il ait posé son regard sur elle en particulier. D’ailleurs, ce n’était pas sur elle qu’il avait tiré en premier. Elle en était certaine. Pourtant, elle s’était sentie visée, ciblée…
Elle avait reçu quatre balles, l’une dans le bras, une autre dans la poitrine, une troisième dans le ventre, et la dernière dans la cuisse. Une cinquième lui avait traversé la main pour achever sa trajectoire dans le corps d’une autre personne… Elle avait ressenti la douleur insoutenable, elle avait entendu la foule hurler, prise de panique. Quelqu’un l’avait bousculée avant de tomber sur elle. Elle avait senti le goût du sang dans sa gorge. Ensuite, elle avait perdu connaissance.
Elle s’était réveillée trois mois plus tard dans une clinique. On lui avait expliqué que sa survie tenait du miracle. Le forcené avait abattu quatorze personnes avant d’en prendre une vingtaine d’autres en otage. Au total, trois personnes seulement avaient survécu. Elle était l’une d’entre elles. Le meurtrier avait été tué par l’une des victimes qui avait réussi, au cours d’une brève lutte, à retourner son arme contre lui.
Pour sa part, elle s’en tirait plutôt bien, lui avait dit un infirmier. Elle n'avait pas trop su comment prendre ses paroles. L'une des balles était logée trop près de son cœur pour pouvoir être retirée, et son bras était fichu pour le tennis, ou l’escalade. Elle avait aussi des problèmes de mémoire accentués par d'insoutenables maux de tête. Il lui arrivait parfois d’oublier ce qu’elle avait fait quelques instants ou quelques jours plus tôt. Elle ne se souvenait plus des visages et des noms des personnes qu’elle avait pu côtoyer…
Elle était restée plusieurs semaines en convalescence. Elle avait supporté la rééducation et les médicaments qui l’assommaient sans rechigner. Le plus difficile avait été les séances avec le psychologue. Elle n'avait rien à lui dire sinon qu’elle se remettait de ses blessures, et qu’elle reprenait le cours de sa vie. L'avait-elle senti sceptique, au point qu’elle se demandait si ce n’était pas lui qui voulait qu’elle n’aille pas bien, et que, quelque part, il l’influençait ? Elle avait toujours ce sentiment qu’il ne lui avait pas tout dit.
De son côté à elle, comment aurait-elle pu lui parler de ce rêve ? De cet homme dont elle ne parvenait pas à retenir le visage malgré tous ses efforts… Une face torturée de douleurs…
Ce rêve revenait sans cesse, mais toujours avec des détails plus précis. Il lui arrivait même de sentir des odeurs de souffre, de chair brûlée et la puanteur de la mort. L’homme était prisonnier d’un monstre à plusieurs têtes et à plusieurs bras.
Les mythologies regorgeaient de ce genre de monstres. Elle avait sans doute lu des choses à ce sujet, et son esprit avait fait le reste. Sauf que ses rêves paraissaient réels, surtout celui où elle avait aimé cet homme, cet inconnu, corps et âme, et celui où elle avait rencontré la créature pour la première fois. Le monstre l’avait capturée et allait la tuer lorsqu’elle s’était réveillée dans son lit d'hôpital, empêtrée dans les tuyaux et les câbles qui la maintenaient en vie jusqu'alors.
Elle était sortie du coma avec une telle violence que, les jours suivants, elle avait eu peur de s’endormir.
On lui avait donné des médicaments propres à faire dormir un troupeau d’éléphants. Au psychologue, elle avait raconté ses autres cauchemars, ceux qui la réveillaient en sursaut chaque fois que retentissaient les coups de feu fatals. Elle revoyait sans cesse une ombre tirer sur elle. Elle ressentait la douleur, le saut dans le vide, le choc, l’obscurité… Cela la rendait folle. Autant que l’impression de vide insupportable laissé par cet amour onirique et la colère envers ceux qui n’avaient pas vu combien les wilson-browniens était dangereux. Ils n’avaient rien fait pour les neutraliser.
Puis, elle avait quitté le service de convalescence, mais n’avait pas pu reprendre son travail. Peu après, elle s’était séparée de l’homme qui était son compagnon depuis trois ans, alors qu’elle avait accepté sa demande en mariage, avant encore... Elle avait fini par se rendre compte que cette union serait au-dessus de ses forces.
Une de ses amies lui avait proposé un job dans la maison d’édition située dans le sud-ouest de la France. Elle avait accepté en pensant que cela ne pourrait lui faire que du bien. Elle avait emménagé à Toulouse et avait essayé, à défaut de pouvoir reprendre sa vie d’autrefois, d’en changer. Elle s’était étourdie de fêtes qu’elle quittait très vite au bras d’un inconnu avec lequel elle passait la nuit et qui, à l'aube, s’éclipsait avant qu’elle le congédie poliment.
Cela n’avait duré qu’un temps parce que cela ne lui donnait pas plus l’envie de vivre que n’importe quel autre expédient.
* La petite étoile indique une modification, ou bien une phrase ajoutée au cours de diverses relectures / corrections et n’apparaissant pas dans la version initialement publiée de L'OdP.

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