Chapitre 15

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Frey, avec son allure de boucanier façon défilé de mode, était pareil à lui-même : hautain et calculateur. Paresseux aussi, sauf pour ce qui était de jouer de sales tours à ceux qui étaient coupables de lui déplaire. Lui aussi se demandait comment nuire aux autres.

Son regard gris acier brillaient de ruse, de jalousie et d'une méchanceté sans fond. Ce qui en était presque choquant pour un jeune homme qui ne paraissait pas avoir plus de trente ans.

Ésus, quant à lui, respirait la gentillesse. Son visage lisse, un peu béat, inspirait la confiance. Mais son regard indéchiffrable, trop volubile, évoquant celui d’un dangereux déséquilibré souffrant d’un dédoublement de la personnalité qui aurait des envies de meurtre sous une douche contredisait cette impression. Son costume trois pièce vintage rouge, sa cravate vertes et sa chemise blanches à fleurs vertes assorties à sa cravate renforçaient cette impression.

De tous, Erra semblait vraiment le plus sympathique, et le plus humain. Il avait choisi son hôte avec soin. Un bel homme d’une quarantaine d’années, athlétique, à l'allure souple de danseur, aux cheveux châtains souples et ondulants et à la barbe naissante qui lui donnait un genre mauvais garçon comme s’il voulait correspondre au critère dominant de son groupe, sans y parvenir.

Dans son regard cohabitaient intelligence, ironie et méfiance, ainsi qu’une bonne dose de ruse. Il savait que la première impression était toujours celle qui comptait le plus. De plus, il était le genre de créature à laquelle on ne racontait pas deux fois des histoires à dormir debout. Il avait une beauté sauvage et naturelle que bien des Goa’ulds lui enviaient.

Difficile de dire si Moccus était beau.

Selon les critères humains, il ne l'était pas. Il n'était d'ailleurs pas humain. De type humanoïde, certes, mais pas humain.

Sa peau grise donnait l'impression d'être rugueuse comme du granit. Si son visage comportait deux yeux, ronds et noirs, une bouche aux lèvres très fines à la pigmentation bleu marine, il était caractérisé par l'absence de nez. À la place, il y avait une sorte de fine protubérance départageait sa figure en deux parties. Le reste de son visage était parcouru d'autres renflements plus discrets et de lignes qui n'appartenaient à aucune espèce connue. Il était une incongruité aux yeux des autres Goa’ulds qui se demandaient comment et pourquoi l’un des leurs avait pu choisir un hôte si différent des leurs.

Celle qui portait toute la laideur de son âme sur son visage se nommait Scáthach. Ses grands yeux bruns, horizontalement étirés, n'étaient pas ceux d'une asiatique. Ils étaient à la fois trop grands et trop étirés et ressemblaient plutôt à ceux d'un animal. Ils lui donnaient un air de prédateur, ou au moins l'impression de quelqu'un qui se réjouissait du mauvais coup qu'il allait jouer et des bénéfices qu'il allait pouvoir en tirer.

C’était bien ce qui occupait ses pensées en permanence.

Une ligne noire traversait, en son milieu, son front bas, longeait l'arrête de son nez mutin, coupait ses lèvres rouges comme une cerise, et glissait jusqu'au bas de son menton de petite fille boudeuse. Elle glissait le long de son cou, avant de filer sous son vêtement, une robe vaporeuse de couleur pêche qui se confondait avec sa propre peau.

Scáthach était en apparence une jeune femme, de taille moyenne, très maigre. Ses bras et ses jambes étaient si fins qu'on pouvait craindre qu'ils se brisent. Elle n'avait ni cheveux, ni sourcils, ni cils. Ses arcades sourcilières étaient proéminentes. À chaque fois qu'elle reniflait, son nez se retroussait.

Elle ne portait aucun bijou, aucune parure. Juste sa robe, et une paire de sandales rouge sang assorties à ses lèvres et à ses longs ongles, des pieds comme des mains. Elle les avait taillés comme des griffes.

Tout naturellement, les membres des deux groupes gagnèrent les sièges opposés les uns aux autres, obligeant le troisième groupe, qui semblait ne pas vouloir prendre parti, à faire scission pour marquer une frontière de part et d’autre du cercle, entre les deux clans.

D'un côté s'installèrent Taranis, Perséphone, Ereshkigal, Damona, Divona et Tsukuyomi. De l'autre, les deux grands maîtres Horus et Apollon, puis l'aveugle Circé, Boann et Priape.

À la droite de Horus restait une place vacante, ainsi qu'à la gauche de Priape, ce qui indiquait qu'il manquait encore deux Goa’ulds à l'assemblée.

Derrière Circé, la blonde Calliope, sa lo’tauria, gardait la tête haute, et observait les participants, ce qui était contraire au protocole concernant les serviteurs. Elle avait néanmoins une drôle de façon d'observer son entourage. Son regard ne fixait personne en particulier, et pourtant, elle ne perdait aucun détail de ce qui se passait autour d'elle. Elle ne donnait pas l’impression de bouger la tête.

Pour couronner le tout, elle mâchait régulièrement, sur le troisième temps d'une mesure imaginaire, quelque chose qui n’avait pas l’air facile à mastiquer. Elle s'y appliquait avec une énergie qui leur manquait à tous, en ces instants.

Les Goa’ulds en éprouvaient une certaine gêne avant de s'habituer à sa présence, puis de l'oublier.

Le silence s'abattit durant de longues minutes sur l'assemblée.

Soit, personne n'osait prendre la parole ; soit, ils préféraient attendre les deux absents avant de commencer à discuter des sujets qui les préoccupaient.

Ishkur et Erra dormaient.

C'était du moins ce que l'on pouvait dire du premier. Ses ronflements résonnaient de plus en plus fort et commençaient à énerver quelques-uns de ses pairs. De temps à autre, son voisin, Ésus, lui pinçait le coude pour le réveiller.

Erra, lui, gardait les yeux fermés, les coudes posés sur les accoudoirs de son fauteuil, et les mains jointes en pyramides devant sa figure. Il ne dormait pas. Il méditait. Il analysait la situation, ses sens en alerte.

Un lo’taur sortit de l'ombre et vint servir une boisson de couleur dorée et de consistance épaisse à Horus.

L’ancien dieu, dont le port restait aristocratique malgré les différents revers qu’il avait dû subir ces derniers temps, se pencha en avant pour apercevoir la très blonde et très ronde Boann, trois places plus loin sur sa gauche, et leva sa coupe à son intention. Il avait un petit faible pour les créatures bien en chair, sans pour autant dédaigner les autres, pourvu qu’ils puissent y trouver l'un et l'autre leur compte.

Boann le remarqua et lui fit un sourire discret qu’il envisagea rempli de perspectives alléchantes.

Au moins, si l’ennui le prenait, il aurait de quoi faire travailler son imagination. Il lui rendit son sourire en portant son verre jusqu'à son nez aquilin qui ne déparait en rien l'harmonie de son visage. Il le vida en deux gorgées et fit signe au serviteur de le remplir à nouveau.

Comme tous les Grands Maîtres présents, il n'appréciait pas de se trouver là. Toutefois, il était tout à fait conscient de sa chance et du fait que sa charge ne lui permettait pas d'éviter ce genre de rendez-vous.

Encore moins les endroits dans lesquels ils avaient lieu.

Depuis quelques années, le Conseil avait connu une valse des Grands Maîtres conséquente. S'il avait été un palais, il aurait été celui des courants d'air.

Entre les Grands Maîtres qui disparaissaient et réapparaissaient, ceux qui mourraient, définitivement, et ceux qui ressuscitaient, ceux qui perdaient leurs domaines et ceux qui parvenaient à en conquérir un nouveau, ceux qui étaient bannis...

Ceux-là, on ne les réintégrait pas.

Jusqu'ici, il n'y avait pas eu d'exception.

« On pourrait commencer. Si ça se trouve, ils ne viendront pas, suggéra Divona.

─ Hors de question, lâcha Taranis de sa voix grave. Cela pourrait être considéré comme inéquitable. Et puis, rien ne nous presse, n'est-ce pas ? »

C'était un « n'est-ce pas ? » qui signifiait « Vous avez quelque chose de plus important à faire ? »

Taranis ne cessait de passer ses doigts fins dans sa barbe grise qui cachait le bas d'un visage dur. Celui d'un homme qui avait toujours eu le goût des batailles sanglantes, claires et nettes, mais pas celui des intrigues de Conseil.

Évidemment, personne n’osa lui faire remarquer qu’il avait effectivement autre chose à faire, à une seule exception.

« Rien en dehors de notre vie et de notre temps », murmura Erra suffisamment fort pour être entendu de tous, pas assez pour que cela soit relevé au point de devenir un motif de discussion ou d'agression.

Contrairement à Taranis, Divona, elle, avait le chic pour repérer les intrigues, attendre qu’elles soient suffisamment mûres pour les démonter publiquement, et cela, dans une optique et un langage qui lui étaient propres.

Traduit du goa'uld, cela donnait quelque chose comme :

« C'est vrai. Il ne pleut pas des éléphants. Seulement, ce serait encore mieux si la lo’tauria de Circé cessait de remuer des maxillaires comme une chèvre qui aurait des troubles du comportement. »

L'hôte de Divona était une femme sèche au profil grec et aux pommettes saillantes. Malgré ses longs cheveux bruns parcourus de rares fils gris, son visage accusait ses nombreuses années de règne despotique. Ce n'était pas qu'elle tenait particulièrement à être un tyran, mais elle voulait encore moins à se faire expulser de sa planète comme l'avaient été d'autres Goa’ulds.

Sa remarque n'eut aucun effet sur Calliope qui posa sur Divona son regard absent sans cesser ses mastications.

Divona dût se contenter de soupirer en songeant qu'avec un tel comportement son propre lo’taur mâcherait déjà sa langue.

La sienne à lui, cela s'entendait.

Moccus s'impatientait lui aussi.

Il savait comme les autres qu'il ne pouvait pas quitter l'assemblée sans se faire remarquer ou se compromettre. En quoi pouvait-il être compromis ? Il ne le savait pas, mais il pouvait compter sur ses semblables pour lui découvrir un motif valable.

Leur seule présence, aux uns comme aux autres, à cette réunion était déjà compromettante.

Donc, personne ne pouvait quitter une réunion déjà compromettante, sans se compromettre davantage.

De l'obscurité qui entourait le cercle de lumière sortit soudain la sculpturale Dercéto, plus lumineuse que jamais. Ses cheveux blond platine étaient tirés en arrière, noués très serrés dans un chignon planté au sommet de sa tête. Elle avait forcé sur le bistre autour de ses yeux bleu gris pour mieux les faire ressortir.

Une combinaison blanche aux reflets irisés, évoquant le latex, moulait étroitement ses formes parfaites. En particulier, ses fesses de  Vénus callipyge. Elle portait des bottes à talons si hauts qu’ils la grandissaient d'au moins quinze centimètres.

Elle passa devant Lara et Scáthach en leur adressant le plus large de sa gamme de sourires, et en les gratifiant simultanément d'un :

« Salut les thons ! » ou quelque chose d’équivalent en langue goa’uld.

Elle ajouta aussitôt :

« Loin de moi l'idée d'émettre une quelconque critique, mais vous devriez vous regarder dans une glace de temps en temps ou revoir vos critères de beauté. Ce n'est pas parce que la mer est d'huile qu'il faut vous laisser aller, les filles. »

En guise de réponse, Scáthach émit un sifflement digne d'un crotale tandis que Lara la toisa de haut en bas avec un regard qui, si Dercéto avait été un papillon ou un autre insecte, l'aurait épinglé à un mur de granit.

Sans plus s'occuper d'elles, la tête haute, Dercéto alla s'installer entre le divin Horus et le sage Rhadamanthe.

Sa répartie avait fait mouche. Plus satisfaite qu'elle, en cet instant, cela ne pouvait pas exister.

Divona enfonça le clou.

« Si c'est pour entendre de pareilles évidences, moi, je retourne chez moi, les prévint Divona, revêche.

─ Tant que tu as encore un domaine », bougonna Priape visiblement de mauvaise humeur.

La réponse de Divona ne se fit pas attendre.

« Mon cher Priape, quand on a autant de cervelle qu'un crustacé, on évite de l'ouvrir trop fort. Et je suis polie. »

L'intonation trop aimable de sa voix donna des frissons à plus d'un Goa'uld.

Priape jugea inutile de répondre à pareille remarque, du moins pour un temps.

En règle générale, les femmes, il se contentait de les regarder de loin, surtout lorsqu'elles étaient aussi peu vêtues que Divona qui ne portait qu'une tunique à manches courtes couleur rouille de style gallo-romain et une étole verte.

En les observant, il imaginait toujours les différentes manières auxquelles il pourrait avoir recours pour leur faire payer les regards emplis de pitié qu'elles posaient sur son visage ravagé. Divona avait ce truc en plus qui ferait une très bonne arme pour son crime et qu'il pourrait garder comme trophée. Rien que l'idée de lui serrer le cou avec...

« Cela dit, Dercéto et Divona n'ont pas tort, trancha Bacchus plus moqueur que méchant. Scáthach et Lara font peur à voir. »

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